Le regard de l’Oeil du Photographe : Pour cette première excursion historique, nous vous entraînons aux portes de Paris, sur les traces des rois, des empereurs et des soldats qui ont façonné l’âme des Hauts-de-Seine. De la splendeur déchue du château de Saint-Cloud, incendié en 1870, aux souvenirs intimes de l’impératrice Joséphine à la Malmaison, en passant par le paisible étang de Corot à Ville-d’Avray et les collines tragiques de Buzenval, ce récit est une véritable machine à remonter le temps. Pour sublimer cette flânerie, nous avons minutieusement restauré les magnifiques gravures d’époque qui l’illustrent : traitées avec notre procédé exclusif en inversion « blanc sur fond transparent », elles se fondent avec une élégance toute moderne dans notre écrin numérique, vous offrant ainsi une expérience de lecture inédite et poétique.

Sommaire


Saint-Cloud, la ville, le parc ; Montretout

Pour le Parisien ainsi que pour le touriste, il est des noms prestigieux, des attirances irrésistibles. Quel citadin n’a fait souvent, soit par terre, soit par eau — les deux routes sont également charmantes — le voyage de Saint-Cloud ; quel étranger a pu se décider à quitter la capitale sans rendre au moins une fois visite au joli village ?

Au temps ancien, quand on usait des coucous et des tapissières, Saint-Cloud était déjà la promenade favorite des gens que le dimanche faisait libres. C’était alors, par le bord de l’eau, par le bois, par Boulogne, au milieu d’une foule pressée de piétons joyeux, un interminable défilé de véhicules bondés de familles emportant leurs paniers pleins de victuailles destinées aux repas sur l’herbe.

Aujourd’hui, l’affluence des promeneurs n’est pas moins grande ; mais le chemin de fer, les tramways, les bateaux, ont rendu l’excursion plus commode, plus rapide, mais aussi moins pittoresque.

Nous sommes-nous servi d’un de ces moyens de locomotion, avons-nous fait la route à pied ? Qu’importe ! Nous sommes arrivé au pont, et le village, couronné par de hautes futaies, s’étend gracieusement au bord du fleuve, étageant sur le coteau ses blanches façades, ses mille fenêtres ouvertes à l’air frais du matin, ses toits rouges et gris et la flèche élancée de son église. À mesure que nous avançons, le paysage se développe, et quand nous sommes arrivé à l’extrémité du pont, nous voyons, à gauche, au-dessus de la voie ferrée qui longe la Seine, derrière le froid rectangle d’une caserne, le moutonnement des verdures variées du parc ; au loin, les bois de Meudon couvrent la colline de leur masse sombre égayée par les pignons blancs de quelques villas, au milieu desquelles on distingue facilement le coquet château de Brimborion ; à droite, Suresnes, ses maisons, ses champs, ses vignes, dévalent au pied du mont Valérien ; au premier plan de ce ravissant tableau, la Seine, large, limpide, sillonnée de bateaux, coule entre de gaies et verdoyantes rives.

Gravure ancienne représentant les bords de la Seine à Saint-Cloud, par A. Deroy, Hauts-de-Seine, région Île-de-France
La Seine à Saint-Cloud (A. Deroy)

Ceux qui n’ont pas encore vu ce joli site le contempleront longtemps ; ceux qui le connaissent le reverront avec un plaisir toujours nouveau ; tous stationneront ici, la chose est certaine, et nous profiterons de ce moment d’arrêt pour leur raconter l’histoire du pays, où nous entrerons dans quelques instants.

Bien que ses origines soient assez obscures, il est certain que Saint-Cloud est une fort vieille localité. Au vie siècle, le lieu était connu déjà sous le nom de Nogent (Nogiventum). Selon certains chroniqueurs, on rencontrait là un monastère dédié à saint Martin, que des moines, défrichant quelques arpents de la forêt de Rouvray, avaient établi à l’ombre et dans la solitude profonde de ses fourrés ; selon d’autres, on y voyait seulement le fort modeste ermitage d’un solitaire nommé Séverin, que sa piété avait mis en grande réputation. L’accord se fait à peu près quand il s’agit du patron du lieu, et soit au monastère, soit auprès de l’ermite, la retraite de Clodoald, fils de Clodomir, roi d’Orléans, dans les bois de Nogent, demeure un fait acquis.

On sait que ce jeune homme quitta le monde et renonça à ses droits princiers à la suite du massacre de ses deux frères, qu’il mourut à Nogent vers 560 ; mais les détails précis manquent absolument sur sa vie. Il passe pourtant pour avoir fait bâtir la première église du village ; il est certain que son tombeau fut longtemps le but de pèlerinages très suivis et que la croyance populaire attribua de nombreux miracles à l’intercession du pieux ermite ; aussi, le nom primitif du lieu fut-il bientôt oublié pour celui de Saint-Clodoald, dont le temps a fait Saint-Cloud. Bien qu’ayant renoncé aux grandeurs de ce monde, Clodoald avait dû posséder une fortune importante pour le temps, car, à sa mort, il légua les terres de Nogent aux évêques de Paris. Ceux-ci les conservèrent jusqu’à la Révolution, et au xviie siècle nous voyons le domaine érigé en duché-pairie en faveur de Mgr de Harlay, alors archevêque.

Le pont que nous venons de traverser est, lui aussi, un des plus anciens qui aient été jetés sur la Seine. Dès le ixe siècle, alors que Saint-Cloud n’était habité que par de pauvres pêcheurs, un ouvrage en bois, fort rudimentaire sans doute, traversait déjà le fleuve. Sous Philippe de Valois, sa population s’étant considérablement augmentée, le village s’entoura de murailles ; un nouveau pont, en bois encore, fut construit ; mais une tour en pierre, flanquée de 4 échauguettes, s’éleva au milieu et en défendit les abords. Précaution utile, car elles sont nombreuses les attaques que le vieux pont a subies : Armagnacs, Bourguignons, Anglais, ligueurs, frondeurs, se sont tour à tour disputé cette situation stratégique importante. Dès 1556, Henri Il avait fait reconstruire l’ouvrage en pierre ; la rapidité avec laquelle cette réédification fut menée donna naissance à la première des légendes que le pont de Saint-Cloud devait faire naître.

Satan en personne, disait-on, avait offert à l’architecte l’aide surnaturelle de ses démons les plus actifs, à la condition que l’âme de la première personne qui passerait sur le pont lui appartiendrait. Tout en profitant de l’offre du diable, tout en laissant travailler nuitamment ces singuliers auxiliaires, « dont on entendait dans l’air le bruit des ailes » , le constructeur implorait saint Cloud pour réussir à tromper son collaborateur. Le saint secourut l’architecte ; quand l’œuvre fut achevée, le diable, aux aguets de sa proie, n’eut à saisir qu’un chat errant poussé là par la céleste influence.

Le conte ne manque pas de saveur ; mais, pour qui sait lire entre les lignes, n’est-il pas tout simplement la preuve que, chose rare à l’époque, la nuit n’interrompait point le travail des constructeurs ?

Une autre légende à laquelle le pont a donné naissance est celle de ces fameux filets de Saint-Cloud destinés à recueillir toutes les épaves que le fleuve emporte, et dans lesquels, au dire de miss Trollope, « huit, dix ou douze corps de noyés viennent journellement échouer1 ». Ici l’exagération saute aux yeux ; mais quelques érudits pourraient, en faveur de la croyance populaire, invoquer contre nous des témoignages en apparence plus probants. Mercier dans son Tableau de Paris, Dulaure dans son Histoire des environs de Paris, Néel dans son amusant Voyage de Paris à Saint-Cloud, d’autres encore, nous ne l’ignorons point, affirment d’une façon plus ou moins catégorique l’existence des filets de Saint-Cloud. Que prouve tout cela ? Rien, si ce n’est que les auteurs n’ont pris ni la peine de vérifier le fait qu’ils avançaient, ni le temps de réfléchir à son impossibilité matérielle.

Placez en effet un immense filet dans toute la largeur du fleuve ; s’il est à fleur d’eau, il entravera la navigation ; s’il est au fond, les épaves passeront au-dessus de lui et ne seront point recueillies.

En 1842, on représenta au théâtre de la Gaîté un drame intitulé les Filets de Saint-Cloud. Les auteurs ne manquèrent pas d’installer dans le décor du ve acte, au bas du pont, la cabane du gardien des filets. Les filets et la cabane excitèrent la verve des feuilletonistes ; Eugène Briffault dans le Temps, Jules Janin dans les Débats, nièrent à qui mieux mieux l’existence des uns et de l’autre. Dès 1832, dans le Livre des cent et un, Léon Gozlan avait prouvé l’absurdité de cette invention ; Touchard-Lafosse, en 1855, dans les Environs de Paris par l’élite de la littérature contemporaine, relègue aussi les filets de Saint-Cloud au rang des fables ; enfin Firmin Maillard, dans un curieux petit livre paru en 1860 : Recherches historiques et critiques sur la Morgue, a consacré un appendice au sujet qui nous occupe. Il a pris soin, lui, de remonter aux sources. Il a pu prouver qu’administrativement les filets de Saint-Cloud n’ont jamais existé ; les archives de la préfecture de police, aussi bien que celles de la mairie de Saint-Cloud, sont muettes à leur endroit, et notre auteur ajoute : « Maintenant, il y a en effet des filets (guideaux ou dideaux) attachés au pont de Saint-Cloud ; ces filets appartiennent à des pêcheurs qui ont obtenu l’autorisation de garnir le pont à l’exception de l’arche marinière ; il est donc tout naturel que ce que la rivière, charrie vienne s’y arrêter et on a pu quelquefois y trouver des cadavres. » Puis, rappelant les assertions de miss Trollope, il affirme qu’en réalité les filets de Saint-Cloud n’envoient pas à la Morgue un cadavre par année. Le pont actuel a été construit en 1802 ; coupé le 17 septembre 1870, il a été réparé depuis. Quant aux guideaux qui ont donné naissance à cette légende, nous en trouverons de semblables attachés aux arches du pont de Meulan.

Cette digression nous a éloigné un instant de l’histoire du pays, nous allons la compléter en quelques lignes.

Nous l’avons dit, Saint-Cloud eut en tout temps beaucoup à souffrir des guerres ; il fut une première fois complètement dévasté par les Anglais en 1356, après la bataille de Poitiers. Mais il semble qu’il soit en son essence de se relever promptement de ses ruines, et dès la fin du xive siècle il avait déjà repris sa physionomie prospère et s’était embelli de plusieurs maisons de plaisance. Dans l’une d’elles, Charles de Valois épousa Catherine de Courtenay, héritière des empereurs de Constantinople ; une autre appartenait à Jean, duc de Berry ; une troisième aux évêques de Paris. C’est dans cette dernière que les dépouilles de François Ier furent, en 1547, exposées en chapelle ardente, en attendant leur translation à Saint-Denis.

Au xvie siècle, un bourgeois de Paris, nommé Chapelier, vendit à Catherine de Médicis une villa qu’il possédait à Saint-Cloud, et celle-ci en fit cadeau au banquier italien Jérôme de Gondi, en 1573. À côté de ce « logis merveilleux en toutes choses rares », dit André Duchesne2, s’élevait la maison de du Tillet, greffier au Parlement ; cette dernière occupait l’emplacement actuel de la grande cascade.

Le 29 juillet 1589, les troupes coalisées de Henri III et de Henri de Navarre s’emparèrent de Meudon et de Saint-Cloud ; le roi de France établit son quartier général dans la maison de Gondi. Deux jours après, il y fut mortellement atteint par le poignard de Jacques Clément. Cette maison, désormais tristement historique, devint, sous Louis XIV, la propriété du financier Hervard ; il la paya 1 000 000 de livres et dépensa des sommes considérables pour agrandir le parc et ajouter de nouvelles magnificences à celles qui décoraient déjà l’intérieur. En 1658, il jugea son logis digne de recevoir les plus illustres hôtes, et le 24 octobre de cette année, il y donna une fête splendide à laquelle le roi, Monsieur et le cardinal Mazarin daignèrent assister. Le château et son parc tentèrent Sa Majesté, qui voulait faire un cadeau à son frère ; moitié par ruse, moitié par intimidation, le cardinal obtint alors du traitant la cession de sa propriété pour 50 000 écus3.

Devenu propriétaire du domaine, Monsieur l’augmente dans de grandes proportions ; il achète le fief de Villeneuve et les maisons du Tillet, Duverdier et de Charost. Enfin, en 1660, l’ancienne demeure est jetée bas et le nouveau palais s’élève ; Girard et Lepautre en sont les architectes, Le Nôtre dessine les jardins, Lepautre et Mansart construisent les cascades. Mignard, qui venait d’achever la coupole du Val-de-Grâce, est chargé d’une partie de la décoration intérieure ; il peint la magnifique galerie d’Apollon et les dieux de la fable couvrent de la représentation de leurs hauts faits les plafonds, les voussures, les dessus de porte et tous les panneaux que n’enrichissent point des revêtements de marbre.

Le 30 juin 1670, Saint-Cloud fut attristé par la mort soudaine de Madame Henriette d’Angleterre qui, s’il faut en croire le récit très circonstancié de Saint-Simon, avait absorbé un poison subtil envoyé d’Italie par son ennemi juré, le chevalier de Lorraine. Le deuil occasionné par son décès interrompit les fêtes dont elle était l’âme et le charme ; mais celles-ci reprirent leur cours, plus brillantes et plus magnifiques que jamais, dès le 10 août 1672, à l’occasion du mariage de Monsieur avec la princesse Palatine.

Monsieur et sa seconde femme moururent aussi au palais de Saint-Cloud, et la duchesse douairière d’Orléans y termina ses jours en 1722. Saint-Cloud, à ce moment, était devenu fort à la mode. Gens de qualité, gens de lettres et savants habitaient ses luxueuses maisons. M. de Valincourt, membre de l’Académie des sciences, y avait réuni une bibliothèque de 7 000 volumes, qu’un incendie consuma tout entière au mois de janvier 1725.

Le régent délaissa Saint-Cloud pour le Palais-Royal ; il y reçut pourtant, en 1717, la visite du czar4 Pierre Ier. Son fils, très dévot, ennemi des divertissements bruyants, n’y fit que de rares apparitions ; son petit-fils, plus mondain, donna dans le parc des réjouissances où le peuple de Paris était conduit en bateaux frétés par le prince, et où tous les goûts de la foule étaient habilement flattés ; les joutes sur l’eau, les mascarades, les représentations dramatiques, le jeu des cascades, les illuminations et les bals se succédaient sans interruption pendant tout le cours de la journée. Une de ces fêtes, celle du 22 septembre 1752, est restée célèbre par son extraordinaire magnificence ; elle était donnée à l’occasion de l’entrée en convalescence du Dauphin.

Le duc d’Orléans ayant épousé secrètement la marquise de Montesson, celle-ci manifesta le désir d’habiter une demeure moins somptueuse et engagea son mari à vendre Saint-Cloud.

Marie-Antoinette acheta, en 1775, la propriété pour une somme de 6 000 000 — nous sommes loin des 200 000  livres versées à Hervard ; elle fit du palais son habitation particulière, les gardes revêtirent sa livrée, les règlements publics furent rendus : De par la Reine.

Saint-Cloud a sa page dans l’histoire de l’aérostation : c’est de son parc que le duc de Chartres et les frères Robert s’élevèrent, le 15 juillet 1784, dans une machine qu’ils espéraient pouvoir diriger, et dont les estampes du temps nous ont conservé la représentation exacte. La tentative n’eut qu’un succès négatif ; les expérimentateurs furent obligés de crever leur ballon pour redescendre à terre. Le prince, peu populaire, fut à ce propos lardé d’épigrammes.

La Révolution réserva le parc de Saint-Cloud « pour l’agrément des citoyens », mais démeubla le château et le laissa dans l’abandon. La localité prit alors le nom de Pont-la-Montagne5.

Saint-Cloud rentra bruyamment dans l’histoire par la journée du 18 brumaire et, dés 1802, devint la résidence d’été de Bonaparte. Mme de Rémusat, dans ses Mémoires, a donné sur la cour du Premier Consul une foule de détails intimes, fort curieux, mais qui ne sauraient trouver place ici. Contentons-nous de rappeler quelques-uns des événements historiques dont le palais fut le théâtre sous le premier Empire. Le 18 mai 1804, une députation du Sénat s’y rendit pour offrir la couronne impériale au Premier Consul. En mars 1805, on y baptisa pompeusement le fils aîné du prince Louis et de la reine Hortense. Les parrain et marraine étaient l’empereur et Madame mère ; le pape Pie VII officiait. Cinq ans plus tard, on y célébrait le mariage religieux de Napoléon avec Marie-Louise ; nul ne prévoyait alors que le palais verrait, en 1815, signer la capitulation de Paris.

Ce fut encore pour la ville une épreuve cruelle que l’invasion des alliés. Encombré par les vainqueurs, le pays n’offrait plus que l’aspect d’un camp ; le parc et le château étaient à peu près livrés au pillage. Un soldat, raconte-t-on, se coucha un jour tout habillé dans le lit de l’empereur, heureux d’en déchirer les draperies avec ses éperons. Pour comble d’affront, les échos du parc répercutèrent encore le bruit d’une fête ; celle-ci, c’était le prince de Schwarzenberg qui l’offrait aux souverains étrangers.

Louis XVIII fit disparaître les vestiges de l’occupation et vint habiter le château en 1817. Charles X demeura souvent à Saint-Cloud ; c’est au palais qu’il signa, en 1830, les ordonnances dont la promulgation devait amener sa chute ; c’est du palais encore qu’il partit pour l’exil, le 30 juillet, à 3 heures du matin.

Louis-Philippe, à qui Saint-Cloud rappelait des souvenirs de jeunesse, habita souvent le palais et se plut à y réunir des tableaux, des marbres et des objets de curiosité.

Nous avons vu une députation du Sénat se transporter à Saint-Cloud pour solliciter Bonaparte d’accepter la dignité impériale ; c’est à Saint-Cloud encore, et dans cette même galerie d’Apollon, que la couronne fut offerte à Napoléon III, le 7 novembre 1852.

Celui-ci affectionnait fort cette résidence ; il était au château en 1870, lorsque la guerre fut déclarée. Il en sortit le 27 juillet pour aller prendre le commandement de l’armée du Rhin, y laissant l’impératrice qui partit précipitamment le 7 août, à la réception de la nouvelle du désastre de Woerth. Le 13 octobre suivant, un incendie allumé par les Allemands ne laissait debout que les tristes ruines que nous verrons tout à l’heure.

Il n’est pas un Parisien qui ne se souvienne quel douloureux spectacle offrait la ville de Saint-Cloud après la dernière invasion. Dès le 3 octobre, les Allemands avaient chassé les habitants et ceux-ci s’étaient réfugiés à Versailles ; le 28 janvier suivant, tandis qu’on négociait l’armistice, les envahisseurs, obéissant à un ordre supérieur, mirent le feu aux maisons, bien endommagées déjà par le tir du mont Valérien, qui restaient encore debout et que leurs propriétaires se disposaient à réintégrer. Quand il fut enfin possible de se rendre à Saint-Cloud, on ne vit plus, au milieu d’un indescriptible amas de noirs décombres, que toits effondrés, pignons éventrés, poutres branlantes, déchiquetées par l’incendie ; de-ci de-là, en haut des constructions, un parquet tenait encore par un miracle d’équilibre ; au fond des chambres sans façades, on apercevait des meubles brisés, et quelquefois — le sort a de ces ironies — un miroir, un portrait, un vide-poches, de menus et fragiles objets intacts, accrochés à ces murs minés par le feu. Par-ci, par-là, dans les rues encombrées de détritus, quelques groupes de gens désolés, les poings crispés, les yeux rouges, la rage au cœur, cherchaient dans cette œuvre de sauvages le coin où, quelques mois auparavant, ils vivaient heureux et tranquilles.

Là comme ailleurs, le désastre, si grand qu’il soit, a été réparé en un temps relativement court, et c’est presque dans une ville neuve que nous allons enfin entrer.

Devant nous s’ouvre la place d’Armes, irrégulière de forme mais pittoresque d’aspect ; à droite est l’hôtel de la Tête noire, qui fut, en 1870, l’une des plus horribles ruines de la ville. Auprès d’elle, blanche et coquette, la nouvelle gare du chemin de fer ; au fond, nous ne savons combien de cafés et de restaurants aux terrasses pleines de consommateurs. Une grande porte ronde donne accès à la cour où remisent les tramways parisiens ; une avenue montante se dirige vers la terrasse du château et domine les cours de la caserne ; à son point de rencontre avec la place s’élève le Pavillon bleu, jolie salle de concert et de spectacle ; auprès d’elle s’ouvre la grille du parc.

C’est par une rue montueuse, un vrai raidillon, que nous atteindrons la rue de l’Église et la petite place qui précède le monument chrétien. C’est une élégante imitation du style roman ogival qui fait le plus grand honneur à M. Delarue, l’architecte qui l’a construite en 1865. La nef principale, haute et large, est séparée des bas côtés par de forts piliers aux chapiteaux curieusement sculptés ; dans l’un d’eux, vous distinguerez une figure représentant Marie-Antoinette ; dans un autre vous verrez celle de Napoléon III. Autour du sanctuaire, de belles fresques de teintes douces rappellent les principaux traits de l’existence de saint Cloud : ici il bâtit l’église, là il donne ses soins aux malades, ailleurs on promène solennellement ses reliques. L’œuvre en son ensemble est intéressante, et son auteur, Duval Le Camus, a su la mettre en harmonie parfaite avec la pierre qui l’entoure. L’église s’est montrée reconnaissante envers son décorateur ; un médaillon de Jacques Maillet reproduisant les traits du peintre décore le fond du chœur. Dans une chapelle, à l’entrée, occupant toute la muraille et malheureusement placée dans de mauvaises conditions d’éclairage est encore une grande composition de Durupt, un peintre qui eut son heure de célébrité vers 1830 ; elle représente la consécration de saint Cloud à la vie religieuse. L’œuvre est d’un bon arrangement et d’une brillante couleur ; elle est datée de 1831 et fut jadis donnée à la paroisse par le roi Louis-Philippe.

Auprès d’une maison, en face de l’église, un vieil arc ogival est le seul vestige existant de l’ancienne église collégiale qui avait reçu les restes du patron de la ville. Des fouilles ont fait retrouver la crypte où ses ossements ont reposé pendant 12 siècles.

La mairie, bien que sans prétentions au grand style, ne manque pas d’une réelle élégance ; elle a été construite en 1873, d’après les plans de M. Bérault. Sur un palier, à l’endroit où l’escalier d’honneur se développe en double évolution, on a placé un beau buste de Sénard, ancien ministre, ancien maire de la ville ; l’œuvre, remarquable par sa parfaite ressemblance, est du sculpteur Félix Martin. Sur l’un des murs du vestibule, on conserve un volet ; l’objet est d’apparence banale, mais regardez-le et vous lirez sur un de ses panneaux ces mots écrits en langue teutonne : Cette maison sera respectée jusqu’à nouvel ordre, 28 janvier 1871. Jacobi, major général. C’est la preuve irréfutable que l’incendie a bien été allumé par l’ordre des autorités allemandes et non, comme on le prétend de l’autre côté du Rhin, par les obus du mont Valérien.

Saint-Cloud porte : d’azur, semé de fleurs de lis d’or ; ces armes sont simples mais riches. Quant à la population, elle est aisée, elle a des loisirs ; aussi ne sommes-nous pas surpris d’apprendre que sa bibliothèque municipale, fondée depuis la guerre, contient déjà 3 500 volumes et que le service des prêts à domicile est fort actif.

Un peu au-dessus de la mairie, nous rencontrons l’hôpital-hospice, généralement connu sous le nom d’hospice communal. Il se compose de deux pavillons : pavillon d’Orléans6, pavillon Marie-Antoinette, et d’une chapelle que Mique construisit en 1787. Cette chapelle, éclairée par le haut, garde bien le cachet demi-religieux, demi-mondain des édifices dédiés au culte pendant les dernières années du xviiie siècle ; elle a conservé ses tribunes ornées de boiseries grises, et ses murs sont décorés de nombreux tableaux, parmi lesquels il faut remarquer une bonne toile de Dantan ; c’est l’interprétation des paroles de Jésus : « Je ferai de vous des pêcheurs d’hommes. » Un autre tableau, un Christ mourant, de Simon Vouet, fut longtemps une des curiosités de la chapelle ; fort abîmé par le temps, il a été habilement restauré en 1863, par les soins de M. Briotet ; il est placé maintenant dans le cabinet de l’économe. Aux murs de ce cabinet, sont accrochées aussi quelques pièces de vaisselle provenant de dons faits à l’hospice par Marie-Antoinette ; on conserve encore dans la maison un peu d’argenterie de même provenance et des archives dont nous avons eu l’occasion de parler plus haut. L’hôpital contient 63 lits ; il reçoit des personnes des deux sexes, et les sœurs de Saint-Vincent de Paul sont chargées des soins du service.

Les écoles sont toutes voisines de l’hôpital ; au bout de la rue où elles s’élèvent, nous trouvons l’ancienne gare du chemin de fer, dont le portique à colonnes corinthiennes est debout encore, mais dont les toits n’existent plus. La ruine est telle que l’a laissée l’incendie du 28 janvier 1871 ; une végétation luxuriante pousse dans les salles abandonnées ; par les fenêtres dépourvues de vitres, on aperçoit une sorte de forêt en miniature. La nouvelle gare ayant été reconstruite plus loin, nous ne regretterions pas de voir disparaître ce triste souvenir des plus mauvais jours du pays.

Traversons ces ruines, montons un haut étage — il faut toujours monter à Saint-Cloud — passons sous une voûte, et nous nous trouverons bientôt au seuil du joli parc de Montrotout. C’est une réunion de coquettes villas enfouies dans la verdure et auxquelles on accède par de larges et belles avenues. C’est, en plus riche et plus élégant, quelque chose d’à peu près semblable au parc du Perreux, que nous avons visité lors de nos excursions dans le département de la Seine7.

C’est là que, pendant la guerre, on avait établi une redoute qui malheureusement n’était pas reliée au mont Valérien, et d’où les Allemands, maîtres du plateau de Buzenval, ne tardèrent pas à nous déloger. C’est là qu’eut lieu en partie cette bataille du 19 janvier 1871, dernier effort de notre défense, dont nous aurons l’occasion de parler bientôt et que nous rappelle un petit monument élevé à l’angle de la rue des Tournerolles et de la route de Versailles. Cette pyramide de pierre, entourée d’une grille, disparaissant sous les couronnes, rappelle bien modestement le souvenir des héroïques combattants de Saint-Cloud, de la Malmaison et de Montretout ; on l’appelle dans le pays le monument des francs-tireurs des Ternes à la branche de houx.

Ce même plateau de Montretout a vu inaugurer, le 30 mars 1893, le premier des trois bassins de 100 000 mètres cubes de contenance qui forment les réservoirs de l’Avre.

La dérivation de cette rivière, œuvre magnifique, rapidement exécutée et pour laquelle on a dépensé environ 35 000 000, a été conduite par MM. Humblot, Bienvenüe, Renaud, ingénieurs, et Martin-Coulomb, conducteur des ponts et chaussées.

Dans un appentis vitré, vous verrez les deux bâches où l’eau de l’Avre, après un parcours de 102 kilomètres, arrive bruyamment apportant à la consommation parisienne 110 000 mètres cubes de liquide salubre par 24 heures.

Selon les besoins du moment, l’eau, à sa réception, est recueillie dans les bassins ou projetée dans les conduites qui la mènent aux réservoirs de Passy et de Montrouge.

Les bassins sont de belles et vastes constructions souterraines, étanches, voûtées, pourvues de galeries permettant une surveillance constante ; vous en voyez dans le gazon les nombreux puits d’éclairage et d’aération. Les conduites sont des tuyaux de tôle d’acier de 1,50 m. de diamètre ; elles se composent de tronçons longs de 6 mètres. Leur parfaite jonction est assurée par un joint dont l’invention est due à l’entrepreneur de cette partie du travail, M. Gibault.

Ces conduites, au sortir du réservoir, sont enfermées dans la maçonnerie d’une chaussée qui passe au-dessus de la route départementale et se termine par une passerelle d’assez pittoresque aspect ; elle franchit la Seine, est accessible aux piétons et arrive au bois de Boulogne, au droit de la grille de Saint-Cloud.

Non loin de là, dans une plaine charmante que le mont Valérien domine à l’est, nous rencontrons le cimetière de Saint-Cloud. C’est un champ de repos tout illuminé des reflets blancs et violets d’une innombrable quantité de couronnes de perles, tout ombragé par le sombre feuillage des cyprès et des thuyas. Dans un espace réservé, entouré d’une grille émergeant au-dessus de gros bouquets de fusains, s’élève encore un monument commémoratif, une pyramide avec cette simple inscription : 19 janvier 1871. A la mémoire des défenseurs de la patrie. À quelques pas de là, nous remarquons la tombe en granit de Pierre-Marie Romand, curé de Saint-Cloud, décédé en 1887 ; le monument est d’une bonne ordonnance architecturale et décoré d’un médaillon en bronze, d’une belle expression, signé M. Delarue.

Dans le milieu du cimetière, une concession a été accordée aux Prussiens ; elle est entourée d’une grille et renferme plusieurs tombes. Comme à Champigny, ceux qui se sont combattus dorment ici presque côte à côte.

Les souvenirs de la guerre nous assaillent et, dans cette campagne si calme aujourd’hui, nous entendons malgré nous un écho des grandes et stériles luttes dont elle a été le théâtre, alors qu’on défendait Paris, dont nous apercevons au loin, à l’est, la masse magnifique. Où passe l’hirondelle au vol capricieux, nous cherchons la trace de l’obus sifflant et décrivant dans l’air sa courbe menaçante. Ce sol, où résonnent nos pas tranquilles, nous semble tout frémissant encore de l’ébranlement des longs convois d’artillerie ; dans ces champs que dorent les blés mûrs, il nous semble revoir des troupes de braves agenouillés, épaulant leurs chassepots, brûlant leurs dernières cartouches et s’effarant au bruit de la retraite qui sonne.

Éloignons ces souvenirs, et sans aller jusqu’au bois voisin, sur la commune de Garches, où nous trouverions encore un petit monument élevé au souvenir de l’armée de Paris, dirigeons-nous vers le parc de Saint-Cloud.

Saluons au passage l’asile de la vieillesse, établissement qui appartient à la ville et dont la fondation est due aux libéralités de Mmes Lelegard et Albert Laval, et la construction simple, mais bien comprise, à l’architecte Herbinet. L’asile, qui reçoit 30 à 40 vieillards, hommes et femmes, est très réputé pour sa belle installation. Signalons encore, à Saint-Cloud, l’existence d’une école normale supérieure primaire, qui prépare des professeurs et des directeurs d’écoles.

Nous entrons dans le parc par la porte Jaune, près de laquelle se trouvent l’école de dressage, le haras, le grand manège et la vacherie qui portent son nom. Auprès des simples constructions de l’établissement, nous apercevons de belles étables et de confortables écuries ; dans les prairies voisines, des chevaux et des vaches paissent en liberté. Nous passons sous un pont que fait trembler un convoi roulant vers Marly, et nous nous trouvons dans un coin parfumé, ombreux et gazonné, que traverse malheureusement la voie montante du chemin de fer de l’Étang-la-Ville. Jetons-nous dans une route à gauche, nous rencontrerons bientôt un bassin circulaire, puis une large pelouse, dont deux grands vases sculptés, debout sur leurs piédestaux, semblent être les gardiens ; bientôt au delà du miroir que forme une vaste pièce d’eau, entourée de statues et divisée en plusieurs bassins, nous serons à l’endroit où, pendant 2 siècles, on vit le château de Saint-Cloud, et, pendant 23 ans, ses ruines.

Gravure historique des ruines du château de Saint-Cloud après l'incendie de 1870, par P. Merwart, Hauts-de-Seine, région Île-de-France
Les ruines du château de Saint-Cloud (P. Merwart)

Vue de loin, la ruine avait quelque apparence encore, le fronton découpait son triangle au-dessus de la ligne horizontale tracée par la corniche ; on devinait l’absence de toiture, mais cette absence ne blessait pas l’œil.

Le rond-point de la pièce d’eau franchi, quand, par une large allée de grands marronniers, ornée de jolies bordures fleuries, on s’approchait du monument, la ruine apparaissait dans toute son horreur. Les murs seuls étaient debout, mais crevés de baies effritées ; aux fenêtres, la pierre rongée laissait pendre quelques débris tordus de barres d’appui ; des balcons qui décoraient les extrémités, un seul était à peu près complet encore. Dans l’intérieur, parmi des cloisons restées intactes on ne sait par quel miracle, au milieu des planchers effondrés, on voyait des colonnes, des frontons, des dessus de porte délicatement sculptés ; jouant dans ces ruines, ces jolis groupes d’amours et de fleurs avaient un aspect presque sinistre. La façade principale du château était d’un aspect plus navrant encore, car le monument avait résisté. Certaines parties paraissaient bien conservées à côté d’autres entièrement détruites ; l’ensemble, sous la poussée de l’incendie, avait pris un air grimaçant et déséquilibré. Quelques colonnes, quelques statues, quelques groupes, les uns noircis et abîmés, les autres tels qu’ils étaient avant le sinistre, se détachaient sur la ruine. Au-dessous du fronton en partie brisé se dressaient encore, au sommet du pavillon central construit par Girard, les 4 statues de la Force, de la Prudence, de la Richesse et de la Guerre ; sur les tympans des croisées, le feu avait respecté les bas-reliefs symbolisant les mois de l’année ; au long des ailes, œuvre de Lepautre, plusieurs statues placées dans des niches entre les fenêtres étaient restées debout. Partout sur l’ensemble s’étendait cette teinte de rouille qui révèle l’incendie par le pétrole.

C’est le 13 octobre 1870 que, sans utilité, peut-être pour dissimuler le pillage auquel ils s’étaient livrés, les Allemands firent mettre le feu au château de Saint-Cloud8.

En 1893, ces ruines ont disparu ; le sol a été nivelé, sablé, planté en jardin ; on a creusé des bassins, posé des balustrades, élevé des murs de soutènement enveloppés de lierre et créé des escaliers conduisant aux parties supérieures du domaine. Tous ces travaux, exécutés avec un grand goût, ont été dirigés par M. Leclerc, architecte. L’ensemble forme une sorte de souriant vestibule au parc dans lequel nous allons rentrer.

À Saint-Cloud, nous sommes loin de la solennité que nous constaterons quand nous visiterons Versailles, mais l’ensemble est plus accidenté et plus pittoresque ; ici, les grands ombrages abritent des restaurants, des tentes de débitants de gaufres, des baraques de marchands de jouets ; là on peut gravir les pentes abruptes, rêver dans de grandes allées dont les vertes voûtes ne doivent rien à l’art du jardinier, on peut courir sur d’immenses tapis verts, se reposer auprès de belles pièces d’eau et, par de fréquentes échappées, apercevoir quelques points de vue magnifiques.

Il a bien souffert aussi pendant l’invasion, ce beau parc ; mais la trace des dégâts matériels est effacée maintenant et seuls les artistes, en présence des piédestaux vides, regrettent, en se les rappelant, les belles statues qui ornaient jadis la promenade. Coysevox, Coustou, Susini, Bouchardon, Adam, Pradier, avaient semé là une foule de créations mythologiques du plus grand mérite artistique et du plus bel effet décoratif. Disparu aussi est ce petit monument qui, depuis 1801, s’élevait au point culminant du parc et d’où l’on découvrait un inoubliable panorama. Cet édicule était, en terre cuite, l’exacte reproduction du lanternon élevé en 325 à Athènes, par Lysicrate, pour consacrer un prix obtenu aux jeux Olympiques. Il était cher aux Parisiens et connu sous le nom de lanterne de Démosthènes.

Heureusement les cascades ont échappé à la destruction ; la haute cascade est l’œuvre de Lepautre, la basse est due à Mansart. C’est une décoration à la fois élégante et pittoresque ; la sculpture, l’architecture, l’eau et les fleurs s’associent pour produire un séduisant ensemble, et lorsque tous les jets montent vers le ciel, quand toutes les nappes retombent d’étage en étage, brillantes sous le soleil et grondant doucement, le spectacle est vraiment original et curieux. À quelques pas de la cascade, au milieu d’une salle de verdure, un bassin laisse échapper de son centre le grand jet d’eau : la colonne liquide s’effile à 42 mètres de hauteur avant de retomber en pluie diamantée. La force du jet, au sortir du tuyau, est suffisante, assure-t-on, pour enlever un poids de 65 kilogrammes.

Gravure ancienne illustrant les grandes cascades monumentales du parc de Saint-Cloud, par A. Deroy, Hauts-de-Seine, région Île-de-France
Cascades du parc (A. Deroy)

Nous ne parcourrons point pas à pas les 392 hectares de terrain que couvre le parc de Saint-Cloud ; il faut ici, selon nous, laisser le visiteur à sa propre inspiration. De quelque côté que le conduise, au reste, le hasard de sa promenade, il est certain de ne pas regretter le temps qu’il lui aura consacré. Hautes futaies, jeunes bois, pelouses fleuries, allées sinueuses profondément encaissées dans le roc, il rencontrera tout cela successivement. Aux points extrêmes du parc, il trouvera Sèvres, Ville-d’Avray, le parc de Villeneuve-l’Étang, Garches, tous lieux ravissants ou curieux dont nous parlerons plus loin.

Quant à nous, nous allons, tout en nous dirigeant vers Ville-d’Avray, dire quelques mots d’une solennité annuelle dont le parc de Saint-Cloud est le théâtre. Vous l’avez deviné, il s’agit de la fameuse fête qui, pendant les premières semaines de septembre, emplit de son bruit et de son animation toute la partie basse du parc, et amène chaque jour dans la ville une incalculable quantité de visiteurs.

Nous ne sommes point ici à l’aristocratique fête de Neuilly, et, bien que composée des mêmes éléments, la réunion de Saint-Cloud conserve un aspect plus primitif et plus champêtre. Dans ce cadre magnifique, sur ces vertes pelouses, les bals dressent leurs tentes, les forains installent leurs théâtres, les montreurs de phénomènes ouvrent leurs baraques, les lutteurs invitent les amateurs à les tomber, les somnambules extra-lucides racontent le passé et prédisent l’avenir et, sous les arbres, pâtissiers, frituriers et marchands de boissons disposent, dans un désordre pittoresque, leurs fours, leurs poêles, leurs tonneaux et leurs tables bientôt prises d’assaut par les consommateurs. À 2 heures de l’après-midi, un jour de fête à Saint-Cloud, l’aspect du parc est inénarrable ; l’oreille ne peut percevoir tous les bruits qui se croisent dans l’air : le fifre siffle, le tambour roule, la grosse caisse tonne, le trombone gronde, la voix humaine éclate en appels réitérés ; un orchestre joue un quadrille : c’est le bal Willis qui ouvre ses portes ; des cris effarés percent la nue : ils partent du wagonnet des montagnes russes qui accomplit sa vertigineuse descente ou sa rapide ascension, et, sur le tout, le mirliton, roi de la fête, jette ses notes criardes et discordantes. Voici pour le bruit. Quant aux odeurs, bien fin qui les distinguerait au milieu du mélange d’exhalaisons que produit la galette sortant du four, les minces tranches de lard crépitant dans la graisse, la volaille tournant, en plein vent devant un grand feu de bois, la pâte de guimauve pendant toute chaude à sa barre d’acier brillant, l’arôme vineux s’échappant des pots et des brocs. Le regard, lui, est tour à tour étonné, captivé, irrité par la multiplicité des couleurs, la fantaisie des oripeaux, l’excentricité des annonces, enfin par les tableaux souvent originaux que forment les forains paradant sur leurs estrades.

Quand vient le soir, mille lanternes vénitiennes s’allument dans les arbres, une retraite aux flambeaux parcourt le parc, entraînant la foule sur ses pas. On sort de là absolument moulu, on a mal à la tête et aux yeux ; mais, en somme, on s’est tellement amusé qu’on se promet d’y revenir le dimanche suivant.


Ville-d’Avray, Marnes-la-Coquette, la Marche, Vaucresson, Saint-Cucufa

Nous avons quitté le parc par l’allée Nationale, et nous entrons à Ville-d’Avray par l’avenue de Saint-Cloud. Sur cette avenue, nous rencontrerons la mairie, un pavillon élégant, la fontaine du Roi, édicule où l’on puise une eau réputée pour son excellence dans toute la région, et les bâtiments tout neufs d’une crèche fondée en 1890 par Mme Halphen, propriétaire du château connu sous le nom de château du Monastère. Quant à la demeure seigneuriale construite au xviiie siècle, ses jardins en terrasse s’étendent auprès de la mairie. Ce chemin nous a conduit au centre du pays, sur la place de l’Église ; avant de lui rendre la visite qu’elle mérite, nous allons dire quelques mots du passé de la commune.

Au Moyen Âge, Ville-d’Avray n’était qu’un amas de cabanes de bûcherons perdu au milieu des bois ; selon l’abbé Lebeuf, il prit son nom d’une famille Davri, Davres ou Davrai, dont les membres furent maîtres du lieu avant les Dangeau.

Par acte du 28 novembre 1432, Milon de Dangeau légua la terre et ses droits féodaux aux célestins de Paris, et ceux-ci fondèrent un monastère dans le village.

Louis XVI acquit la seigneurie en 1778, et la donna à Thierry, intendant général du garde-meuble de la couronne, qui fit bâtir le château ; dès ce moment, le pays devint le lieu de villégiature qu’il est encore aujourd’hui. De tout temps aussi, il put s’enorgueillir de la présence d’hommes diversement illustres. Avant que Thierry en fut le seigneur, il avait déjà été habité par Fontenelle ; plus tard Ducray-Duminil, Arnault, Laya, Pradier et Corot en furent les hôtes.

Il n’est peut-être pas inutile de dire quelques mots du caractère particulier de la villégiature à Ville-d’Avray.

Avez-vous gardé le souvenir d’une comédie de Labiche, intitulée la Poudre aux yeux ? Si vous n’avez pas vu cette amusante pièce au Gymnase, vous pouvez vous en offrir d’incessantes représentations à Ville-d’Avray pendant la saison d’été. Le pays, abstraction faite de quelques propriétés réellement belles et habitées par les favorisés de la fortune, devient, les beaux jours venus, le rendez-vous de cette classe, nombreuse à Paris, qui se croit au-dessus du peuple, méprise les artistes, enrage de ne point appartenir au grand monde et fait tous ses efforts pour paraître en faire partie.

Ne cherchez dans cette société gourmée ni l’aisance ni l’abandon charmant que permet la campagne. On ne sort qu’en grande toilette, on ne se lie qu’avec ses égaux tout en s’efforçant de les écraser, on ne cesse de parler modes, théâtres, courses, que pour médire un peu du prochain ou laisser deviner, par d’adroites allusions, la haute position qu’on prétend occuper, et faire supputer les grosses dots qu’on donnera à ses filles.

Des relations se nouent, on se rencontre à l’église, au bois, au bord du lac ; les jeunes gens se plaisent, les demoiselles autorisent un flirt discret ; 200 mariages s’ébauchent dans la saison, pas un ne se célèbre ; on s’est réciproquement jeté de la poudre aux yeux.

Ce tableau de mœurs esquissé, nous allons reprendre notre voyage. Nous sommes sur une petite place plantée de tilleuls, entourée de bornes reliées par de lourdes chaînes ; l’église Saint-Nicolas en occupe le fond. Le monument est modeste et son architecture n’a rien de remarquable ; mais, dès qu’on en a franchi le seuil, on se trouve, non sans surprise, dans une sorte de petit musée. Pas un tableau, pas une fresque, pas un groupe, pas une statue, qui ne soient signés de noms illustres dans les arts.

Corot, Pradier, Rude, Duret, Hesse, Richomme, Romain Cazes, Chambellan, ont à l’envi enrichi la petite église. Corot, particulièrement généreux, l’a dotée des jolies fresques, un peu haut placées, qui ornent les chapelles Sainte-Madeleine et Saint-Nicolas ; de plus, l’église s’honore de posséder son Saint-Jérôme, toile d’un beau style, d’un grand caractère, classée à juste titre parmi les meilleures œuvres de l’artiste. De Pradier, qui fut aussi, nous l’avons dit, un habitant de Ville-d’Avray, l’église conserve les modèles en plâtre d’une Vierge dont le marbre est à Avignon, de la statue de saint Louis exécutée pour la ville d’Aigues-Mortes et du beau groupe du Mariage de la Vierge ; en regard de ce dernier, vous verrez encore le modèle du Baptême du Christ, de Rude. Ces œuvres, vous les connaissez certainement, vous en avez vu les marbres à la Madeleine. De Duret, pour ne point abandonner les sculpteurs, nous citerons un Christ montrant ses plaies, d’une très belle expression.

Nous l’avons constaté, toutes ces œuvres sculpturales sont en plâtre ; mais ceci n’est pas fait pour nous déplaire. Le plâtre, sa friabilité mise à part, est à nos yeux plus précieux que le marbre et le bronze ; il est l’expression directe de la pensée de l’artiste, il a pour nous la saveur exquise qu’ont en gravure les épreuves avant la lettre. Si nous revenons aux peintres, nous nous arrêterons tour à tour devant une belle fresque de Richomme représentant l’Entrée du Christ à Jérusalem, devant le Couronnement d’épines, grande composition de Hesse d’une valeur égale au tableau du même auteur qui décore l’église de la Sorbonne, devant le Jésus au désert, de Romain Cazes, et levant les yeux vers la coupole, nous verrons, dans les pendentifs, les évangélistes peints par Chambellan, figures d’un beau dessin, mais qu’on aimerait à voir traitées en tons plus doux9.

Il nous suffit, en quittant l’église, de prendre le chemin qui s’ouvre sur notre gauche, pour atteindre en quelques minutes le bord des étangs ; c’est dans un vallon entouré de verdures piquées par les blancheurs de quelques façades que nous les rencontrons. Voici d’abord le grand étang, entouré d’un chemin sablé que bordent des restaurants fameux dans la contrée ; le lieu est calme, charmant et reposé, le matin, quand les promeneurs ne l’ont point encore envahi ; la vaste nappe d’eau, fidèle miroir, reflète les feuillages, les nuages du ciel et les toits rouges qui jettent leurs tons gais au milieu des bois voisins. Sur les rives, quelques pêcheurs tendent leurs lignes et quelques artistes plantent leurs chevalets aux endroits où Corot plaça si souvent le sien.

C’est au bord de ce grand étang, au milieu d’un jardinet fleuri, que se dresse, depuis 1880, le monument élevé à la gloire du grand artiste. Vu de loin, cela fait un peu l’effet d’un tombeau ; s’en approche-t-on, on s’aperçoit que c’est une fontaine. Son auteur, M. Geoffroy de Chaume, l’a faite d’aspect un peu lourd ; mais on peut admirer sans restriction la belle et expressive tête de Corot qui en décore le sommet. Non seulement ici la ressemblance est parfaite, mais encore le sentiment de douceur, de bonté, de bienveillance, qui caractérisait la figure du grand artiste est rendu avec une perfection irréprochable.

Le mot bienveillance est venu sous notre plume et, comme disait Alexandre Dumas père, ceci nous rappelle une histoire.

Un jour, il y de cela bien des années, Corot visitait en même temps que nous les galeries d’un grand marchand de tableaux parisien. Celui-ci montrait au peintre toutes les œuvres qui garnissaient ses murs et ses chevalets. Le vieillard, que la difficulté de ses débuts et les longues contestations dont son talent avait été l’objet auraient pu aigrir, avait conservé la plus douce mansuétude. Il regardait toutes les toiles avec attention et, qu’elles fussent d’un maître accepté ou d’un artiste encore inconnu, il s’appliquait à en excuser les défauts et à en faire ressortir les qualités ; la critique, certes, lui eût été facile en certains cas, et pourtant ses lèvres ne formulaient que l’éloge. Cette petite anecdote ne peint-elle pas le beau caractère de l’homme, mieux que ne pourrait le faire un long panégyrique ? La maison de Corot existe encore à Ville-d’Avray, elle est artistement décorée et appartient maintenant à M. Lemerre, l’éditeur des poètes, il a été le premier officier de l’état civil de la localité ; c’était en riant qu’il signait : le maire, Lemerre.

Le second étang, le lac supérieur, relié au premier par une écluse, a conservé, lui, l’aspect d’une mare en forêt.

Nous sommes là tout près du bois des Fausses-Reposes ; deux longues avenues le traversent, d’innombrables sentiers le sillonnent. La promenade est agréable, mais le lieu captive plus par ses entours que par lui-même ; c’est par de fréquentes échappées que l’œil est soudainement ravi à la vue des vallées de Sèvres, de Chaville ou de Clagny, et aussi par l’apparition inattendue de Paris.

Gravure panoramique de la vallée de Sèvres vue depuis les hauteurs boisées, par P. Merwart, Hauts-de-Seine, région Île-de-France
La vallée de Sèvres (P. Merwart)

En quittant ce bois, nous passons devant la belle ferme de Jardy et nous gagnons Marnes-la-Coquette. Les origines des grandes localités sont souvent obscures ; celles de cette petite commune sont bien connues. En 1119, Eudes de Sully, évêque de Paris et propriétaire de la contrée, créa sur ce terrain marneux des hostises de 8 arpents de terre labourable et de 1 arpent destiné à bâtir10.

La terre de Marnes devint la propriété de Michel Chamillard, ministre de Louis XIV ; plus tard elle appartint à Nicolas de Malézieu, ordonnateur des fêtes de Sceaux.

À côté de constructions des plus modestes, le pays possède plusieurs luxueuses villas entourées de beaux parcs ; il est depuis quelques années très fréquenté pendant la belle saison ; mais la société qui l’envahit alors n’a rien des prétentions de celle que nous avons vue à Ville-d’Avray, et ne songe vraiment qu’à jouir des charmes de la campagne.

Sur la place centrale du village, vis-à-vis de la grille toujours fermée du parc de Villeneuve-l’Étang, s’élèvent, bien simples toutes deux, la mairie et l’église. Cette dernière a été construite aux frais de l’impératrice Eugénie.

Une courte promenade nous permet d’atteindre le champ de courses de la Marche, vaste hippodrome dont la piste a 1 500 mètres, parc frais et riant, entouré de collines boisées, sillonné de ruisseaux, parfumé de corbeilles fleuries, accidenté de ces innombrables obstacles qui rendent, ici, les steeple-chases aussi palpitants d’intérêt pour les spectateurs que dangereux pour les jockeys et les chevaux.

Un château blanc et gris, aux murs tapissés de lierre, s’élève au fond du domaine. Il fut originairement construit par Chamillard, vers la fin du règne de Louis XIV, et Marie-Antoinette le posséda plus tard ; là, comme à Trianon, comme à Marly, elle fit construire sa petite laiterie. La propriété, vendue en 1793, appartint, sous l’Empire, à un employé supérieur des postes, nommé Boulanger ; puis, de 1827 à 1852, à Arnold Scheffer, frère du grand peintre ; à cette dernière époque, elle fut vendue à M. le marquis de Caze.

C’est en 1851, après que la mode eut abandonné la Croix-de-Berny, que le champ de courses de la Marche fut créé. On sait que ses réunions sont de véritables solennités sportives et que tout ce que Paris compte d’élégants et d’élégantes s’y donne rendez-vous et y fait assaut de fringants équipages, de luxueuses toilettes et d’enthousiasme pour les vainqueurs de ces luttes hérissées de dangers, où l’agilité de la bête n’a plus qu’une importance relative eu égard au sang-froid et à la présence d’esprit que doit posséder celui qui lui fait franchir barrières, haies, rigoles, fossés, rivière, sans compter la fameuse banquette irlandaise.

Bien qu’appartenant à la commune de Marnes, la Marche en est plus éloignée que du village de Vaucresson, vieille localité qui doit sa fondation à l’abbé Suger et se peuple aujourd’hui de villas, construites en pierre et brique, flanquées de tourelles, ornées de vérandas. Quelques-unes édifiées sur la hauteur prennent de loin l’aspect de petits castels ; d’autres sont de simples pavillons à l’air joyeux dans leur cadre de verdure.

L’église de Vaucresson n’est qu’une salle oblongue, au plafond cintré, peint en bleu violent et piqué d’étoiles blanches. À 1 200 mètres du village, nous rencontrons l’hospice de la Reconnaissance.

L’établissement, fondé en 1828 par Michel Brézin, présente, au bout d’une large route, la façade de ses bâtiments, simples d’architecture, mais séparés par de vastes cours, entourés de beaux jardins et dominés par le clocher de la chapelle d’une hauteur légèrement exagérée.

Dans la cour d’honneur, au milieu d’une corbeille de fleurs, se dresse sur un piédestal le buste d’aspect un peu lourd du fondateur de l’hospice, œuvre de Dantan aîné ; quelques belles fresques décorent la chapelle, et le tympan qui surmonte la porte d’entrée est orné d’une Trinité entourée d’adorateurs ; l’un de ceux-ci est peint sous les traits de Michel Brézin.

Bien que la fondation remonte à 1828, ainsi que nous l’avons dit, l’hospice ne commença à recevoir des pensionnaires qu’en 1833. Il avait fallu aménager, pour sa destination nouvelle, le domaine du Petit-Étang, et c’est un ami du fondateur, M. Delanoy, qui fut chargé d’exécuter les travaux.

L’établissement renferme 314 pensionnaires, tous âgés de 60 ans au moins et tous anciens ouvriers du marteau. Une annexe de cet hospice a été créée en 1882, avenue de Clichy, à Paris, sous le patronage des fils Goüin.

Passons devant le haras Lupin, tristement célèbre depuis la bataille du 19 janvier 1871, et par une route superbe, claire, au milieu des bois de Vaucresson et de Saint-Cucufa, aux verdures à tout instant rompues par la façade d’une maison de campagne, nous gagnerons, après avoir franchi un carrefour qu’à notre grande surprise un bec de gaz décore à son centre, l’avenue de Rueil. À travers les futaies, les maisons continuent à apparaître de temps à autre ; nous passons devant le chalet de la Verveine, à la princesse Poniatowska, bâtisse originale avec ses grands toits et ses pignons de bois verni, et, par une route déclive encaissée entre des pentes boisées, nous arrivons à l’étang de Saint-Cucufa, masse d’eau dormante à l’ombre des saules, et tout entourée de peupliers au feuillage frissonnant et de bouleaux aux troncs blancs.

Gravure de l'étang paisible de Saint-Cucufa au cœur des bois, par F. de Montholon, Hauts-de-Seine, région Île-de-France
Étang de Saint-Cucufa (F. de Montholon)

Saint-Cucufa ! le nom n’est pas joli, il est même bizarre ; mais l’endroit est charmant. Son patron fut, paraît-il, un moine espagnol fort réputé pour sa grande dévotion et retiré dans la contrée, déserte alors. Une chapelle dédiée à la mémoire du saint homme s’élevait jadis au bord de l’étang ; elle est disparue, et vous n’y verrez plus que les maisons des gardes du bois. Mais là, comme presque partout en ce joli pays, il est possible d’évoquer un souvenir historique.

Reportez-vous par la pensée au 26 avril 1814. Une barque fait le tour du lac dans la fraîcheur de l’après-midi ; sur cette barque, vous apercevrez, auprès du czar Alexandre Ier, une femme belle encore malgré ses 50 ans accomplis et les dures épreuves qui lui ont coûté tant de larmes. Cette femme est l’impératrice Joséphine. Elle fait sa dernière promenade ; au retour, prise d’un mal subit, elle rentrera au château de la Malmaison et s’alitera pour mourir 3 jours après. Reposons-nous un instant au bord de l’étang ; les gardes du bois ont planté là des tables et des bancs rustiques, et sous la maisonnette qu’ils habitent, il est un caveau suffisamment garni pour que le voyageur puisse se rafraîchir.


La Celle-Saint-Cloud, La Malmaison, Rueil, Buzenval, Garches

Un peu reposé, nous reprenons notre marche ; nous passons auprès de l’étang sec, beaucoup moins pittoresque que celui de Saint-Cucufa, et laissons à notre droite la belle propriété des Bruyères, domaine qui appartint à Napoléon III et dont M. Blanc est aujourd’hui propriétaire.

Nous entrons maintenant à la Celle-Saint-Cloud, par la rue de Vindé, qui traverse le pays dans toute sa longueur. Riante, feuillue, fleurie, la Celle-Saint-Cloud fut guerrière et fortifiée jadis. On raconte qu’elle résista bravement aux Normands qui l’assiégèrent en 846. Plus tard, le pays appartint à l’abbaye de Saint-Germain des Prés. Aujourd’hui, nous pourrons parcourir le village sans que rien d’intéressant retienne notre attention ; son église, sa fontaine, sa mairie à la façade ornée de plaques de faïence, sont de celles qu’on voit partout. Mais ce qui fait la gloire et la prospérité du pays, c’est le grand nombre de magnifiques pépinières qu’il renferme.

Si, par la rue de la Mairie, vous gagnez la route de la Jonchère, vous jouirez, dès que vous serez arrivé sur le plateau, d’une de ces vues enchanteresses qui défient toute description, et dont une vue panoramique pourrait seule reproduire le grand ensemble et les charmants détails.

De là, nous pousserons une pointe à gauche, nous passerons devant le château, une construction un peu écrasée s’élevant au fond d’une belle pelouse et entourée d’un parc magnifique. Ce château rappelle aux curieux quelques souvenirs historiques ; il fut commencé au xviie siècle par Joachim Sandrat ; achevé par le prince de Marcillac, il eut, le 19 juin 1695, l’honneur de recevoir le roi Louis XIV et toute sa cour. En 1718, Bachelier, valet de chambre du roi, se rendit acquéreur du domaine ; 30 ans plus tard, il passa aux mains de Mme de Pompadour, qui l’agrandit et en fit une de ses retraites favorites. En ce temps-là, Collé y composa sa fameuse pièce : la Partie de chasse de Henri IV. Le château passa ensuite aux mains du fermier général Roussel, puis échut à Morel de Vindé, dont le souvenir est resté cher à la commune, grâce aux belles expériences de culture qu’il a menées à bien et aux superbes bergeries qu’il a installées.

Nous passons sous un pont de chemin de fer, et nous apercevons des grilles en bois noir, de grands bâtiments aux portes noires aussi, un long mur qui fuit au loin sous un couronnement de feuillage. Nous sommes devant le haras Blanc. Les écuries, plus confortables que luxueuses, sont entourées d’un parc coupé de pâtis où s’ébattent en liberté de jeunes et élégants poulains aux robes luisantes. L’éloge de ce centre d’élevage n’est plus à faire et les succès que son propriétaire remporte sur nos hippodromes sont présents à toutes les mémoires. Le haras contient à peu près constamment de 60 à 70 chevaux.

Sur la commune est encore le château de Beauregard, habitation modeste du xviie siècle, quand elle appartenait au père La Chaise, quand Quinault et Lulli11 s’y réunissaient pour répéter leurs opéras ; modeste toujours quand les ducs de Berry et d’Angoulême, fils de Charles X, y furent élevés, mais somptueuse depuis que, vers 1855, mistress Howard l’a fait reconstruire.

Il faut revenir sur nos pas et regagner la route de la Jonchère ; quand le panorama que nous avons déjà admiré aura disparu, nous entrerons dans un chemin déclive où nous ne tarderons pas à rencontrer ce coin si pittoresque qu’on appelle indifféremment dans le pays la Châtaigneraie ou le Vallon des Châtaigniers. Là, les arbres ont l’air d’avoir atteint les extrêmes limites de la vieillesse ; les troncs énormes, couverts de callosités, se contorsionnent et grimacent comme des infirmes qui souffrent, des malandrins guettant leur proie ou des damnés blasphémant ; les branches noueuses, tordues, pleines d’angles bizarres, étendent au loin leurs ramures épaisses, égayées de points lumineux par le soleil et de gazouillements par les oiseaux.

Gravure ancienne du pittoresque Vallon des Châtaigniers à la Jonchère, par F. de Montholon, Hauts-de-Seine, région Île-de-France
La Châtaigneraie à la Jonchère (F. de Montholon)

La Jonchère n’est qu’un hameau composé de quelques maisons, mais ce hameau a sa curiosité historique : le château. C’est une construction fort simple, dont le perron, orné de vases de fleurs, affecte seul une sorte de coquetterie ; au seuil du parc, de tous les points duquel on découvre un splendide panorama, un sapin centenaire étend ses branches en forme d’immense parasol. La Jonchère est un ancien fief que Louis Bonaparte, le comte Bertrand, Ouvrard et Odilon Barrot ont successivement possédé. Sous le second Empire, la propriété appartenait à Mme de Metternich et fut souvent visitée par l’impératrice Eugénie.

Vis-à-vis du château est un autre domaine connu sous le nom de Vert-Bois ; c’est là que mourut, en 1883, le romancier russe Ivan Tourgueneff.

Nous entrons sur le territoire de la commune de Rueil, mais nous sommes en réalité à la Malmaison ; à travers une grille, nous apercevons la façade du petit château, orangerie de la propriété au temps de sa splendeur. Par l’avenue Delille, nous pénétrons dans le parc ; sur la gauche est l’avenue Bonaparte ; l’avenue Vigée-Lebrun la croise et passe devant une vaste pelouse bordée par une petite rivière et dont la verdeur s’étend devant toute la façade du château.

Muet sous ses toits gris, silencieux derrière ses murs décrépits, déshonoré par l’apposition d’une bande de calicot portant cette inscription : Bureau de vente des terrains, le château de la Malmaison semble aujourd’hui un monument fait exprès pour personnifier l’abandon et l’oubli. Vides sont ses appartements, vide sa petite chapelle au fronton décoré d’un joli bas-relief représentant l’Adoration de la Vierge.

Et pourtant, ils sont nombreux les souvenirs qu’on peut évoquer en présence de cette ruine anticipée, au milieu de ce parc dont le terrain se débite par lots.

On ne demeure pas d’accord sur l’origine du nom donné à ce lieu : Mala Domus. Désigne-t-il un repaire de brigands hardis comme il en exista tant autrefois ; cette dénomination fut-elle adoptée au temps des invasions normandes ? On ne sait, et l’histoire de la Malmaison, simple grange au xiiie siècle, ne devient claire qu’à partir de l’an 1622. Le domaine, seigneurial alors, appartenait à Christophe Perrot, conseilIer au Parlement ; c’est lui qui fit construire le château, habitation d’aspect plus bourgeois que princier et dont l’exceptionnelle situation a seule fait la fortune.

Vendu comme propriété nationale, le domaine resta pendant quelques années en la possession de M. Lecouteux de Canteleu, qui le vendit, en 1798, à Joséphine Beauharnais, depuis 2 ans déjà femme du général Bonaparte. Autant que les réunions du petit hôtel de la rue Chantereine, les dîners de la Malmaison, présidés avec grâce par la future impératrice, servirent aux projets de Bonaparte ; là se tinrent la plupart des conciliabules qui précédèrent le coup d’État du 18 brumaire. Quand le général fut devenu consul, Joséphine put s’abandonner à ses goûts fastueux ; elle agrandit le domaine et fit décorer l’intérieur de l’habitation par les plus fameux artistes du temps. Tandis que Gérard, Girodet et Laffitte couvraient les panneaux de ces compositions solennelles et guindées tant en faveur alors, Alexandre Lenoir et Bertault, s’inspirant de Trianon, transformaient le parc. Pendant ce temps, aidée par Ventenat, la châtelaine composait une collection de plantes précieuses, qui fut longtemps la grande curiosité de la Malmaison.

Dans cette retraite, Napoléon passa les plus heureux de ses jours, ses jours de congé, comme il disait. Alors c’étaient d’interminables parties de barres sur la grande pelouse, des représentations dramatiques dirigées par Talma et Michot, des dîners, des bals, des réceptions où les parvenus militaires qui composaient en partie la Cour avaient grand-peine à se soumettre au ton aristocratique et aux manières du monde qu’imposait la maîtresse de la maison.

Parvenu au faite des grandeurs, Napoléon vint plus rarement à la Malmaison ; mais elle resta toujours la résidence préférée de Joséphine. C’est là qu’elle demeura constamment après son divorce ; c’est là qu’elle mena, comme impératrice douairière, une existence environnée d’honneurs, égayée par de grandes réceptions, des dîners de gala et plus encore par les visites que son ancien époux daignait de temps en temps lui rendre. À la Malmaison encore, à la veille de sa mort, elle reçut la visite des souverains alliés, et ses enfants lui fermèrent les yeux le 29 avril 1814.

L’historien n’a pas fini de glaner autour de ces ruines. C’est en ce lieu, témoin des plus heureuses et des plus calmes heures de sa vie, que Napoléon voulut revenir quand il sentit que la fortune l’avait abandonné pour toujours. C’est de la Malmaison qu’il partit, le 19 juin 1815, pour ce voyage qui devait se terminer à Rochefort par son embarquement sur le Bellérophon. Quelques jours après, les Prussiens saccageaient le domaine et, c’est de tradition chez eux, s’emparaient de tous les objets transportables.

Un socle orné d’un aigle, depuis longtemps disparu, avait été placé dans les jardins à l’endroit où l’empereur posa le pied pour la dernière fois.

Vendue par le prince Eugène, la Malmaison appartint successivement à un banquier suédois, puis à la reine d’Espagne Marie-Christine, qui l’a habitée et cédée à Napoléon III. Visitée de nouveau par les Prussiens en 1870, elle est devenue la ruine que nous venons de voir. Morcelé, vendu par lots, ce beau domaine ne sera plus qu’un souvenir dans quelques années d’ici.

Quittant le parc de la Malmaison par l’avenue Marmontel pour nous rendre à Rueil, nous passons successivement devant les belles propriétés du Bois-Préau et des Œillets, aristocratiques demeures entourées de grands et beaux parcs. Une large avenue de platanes, trop courte à notre gré, nous mène à la rue Marie-Christine, et le boulevard de la Malmaison franchi, nous arrivons au centre de Rueil, par la rue de Marly, voie onduleuse à l’extrémité de laquelle nous ne tardons pas à distinguer le hardi clocher à 2 étages qui complète si heureusement l’ensemble de l’église.

Tout en cheminant, il nous serait facile de faire luxe d’érudition et d’entretenir nos lecteurs du séjour de Childebert Ier à Rueil ; mais de quel intérêt sont aujourd’hui ces antiques souvenirs ? Nous ne nous appesantirons pas davantage sur ce que fut le pays plus tard, quand il appartint à l’abbaye de Saint-Denis ; nous ne vous raconterons pas non plus l’incendie allumé en 1346 par les troupes du Prince Noir, incendie qui détruisit tout ce que Rueil pouvait conserver de vieux monuments et le laissa, pendant plusieurs siècles, pauvre, obscur et à peu près oublié.

Soudain, au commencement du xviie siècle, l’aspect change du tout au tout ; la commune silencieuse s’emplit d’animation, les chevaux piaffent sur le sol de ses rues, les carrosses aux panneaux armoriés soulèvent des nuages de poussière sur leur passage ; l’église est trop petite pour contenir les fidèles qui s’agenouillent sur ses dalles ; cavaliers et belles dames se croisent en tous sens et souvent s’écartent avec un mouvement de répulsion et d’effroi pour laisser passer un moine de l’ordre de Saint-François, qui, les pieds nus dans ses sandales, le regard louche, la bouche tordue par un mauvais sourire, se dirige lentement vers la splendide demeure qui occupe le centre de la localité.

Cette demeure est le château de Rueil, qu’un riche bourgeois de Paris, nommé Moisset, vient de vendre au cardinal de Richelieu, et que ce dernier a fait transformer en véritable palais ; le moine sordide qu’on redoute et qu’on salue est l’âme damnée du grand ministre, le père Joseph, l’Éminence grise ; cette foule est celle des courtisans qui se pressent autour de l’homme qui, alors, tient entre ses mains les destinées de la France, distribue les places, répartit les honneurs et fait tomber les têtes rebelles.

C’était une résidence vraiment princière, ce château ; de larges fossés entouraient les murs du parc ; la grotte était citée comme une merveille, les cascades ont, dit-on, servi de modèle pour la construction de celles de Saint-Cloud. Jets d’eau, bassins, rivières, vertes pelouses ornées de statues, ombrages profonds, servaient de cadre et d’accessoires aux fêtes que le cardinal donnait en ce séjour. Les bâtiments rappelaient ceux du palais du Luxembourg et, dans la cour d’honneur, s’élevait un arc de triomphe à peu près semblable, comme forme et comme proportions, à celui qu’on voit sur la place du Carrousel. Là, entouré de ses poètes, Scudéry, Boisrobert, Colletet, etc., le cardinal donnait des représentations théâtrales ; on dansait de grands ballets mythologiques semblables à ceux qu’on organisait dans les demeures royales ; on montait des pièces à machines avec des appareils apportés d’Italie ; les feux d’artifice illuminaient le soir les verdures du parc. La foule était assidue et nombreuse, mais la résidence se couvrait parfois d’un voile sombre ; l’orchestre se taisait, la barre d’un tribunal remplaçait soudain la table du festin, et le maréchal de Marillac était condamné à mort par une commission spéciale, on pourrait dire spécialement choisie. Ceci se passait en 1632 ; 6 ans plus tard, le père Joseph mourait au château de Rueil, emportant quelques secrets peut-être, mais non les regrets de celui dont il avait été l’émissaire.

Il serait étonnant, puisqu’il est question de Richelieu, qu’il ne soit pas parlé d’oubliettes ; on a voulu en voir à Bagneux dans la propriété Bénicourt12, on n’a pas manqué d’affirmer qu’il en existait à Rueil. Ici comme là, nous croyons que l’imagination du peuple a plus fait que les architectes et les maçons.

Richelieu laissa par son testament Rueil à sa nièce, la duchesse d’Aiguillon. Le château reçut alors plusieurs fois la visite de la régente Anne d’Autriche, et la cour, menacée par les frondeurs, s’y retira précipitamment en 1648. C’est là que, l’année suivante, la reine eut une conférence avec les députés du Parlement. Le domaine resta dans la famille de Richelieu jusqu’à la Révolution. Morcelé et vendu alors, il était bien déchu de son ancienne splendeur quand Masséna en fit l’acquisition ; il lui rendit, pendant quelques années, un peu de son ancien éclat. Aujourd’hui, il n’en reste plus rien, et les villas bourgeoises couvrent le vaste espace occupé jadis par le parc de Richelieu. Vers la fin du règne de Louis XIV, les caprices de la mode avaient fait subir à la décoration du parc des changements nombreux ; les grottes et les cascades avaient fait place aux quinconces uniformes, aux cabinets de feuillage, aux boulingrins, à toute la solennité froide en grande faveur alors.

En 1815, les Prussiens se vengèrent sur l’habitation de Masséna des victoires qu’il avait remportées jadis. Sa demeure fut l’objet d’un pillage en règle.

L’église, dédiée à saint Pierre et saint Paul, est un monument curieux par son histoire et par sa construction, et que la richesse de sa décoration intérieure rend intéressant à visiter.

La première pierre en fut posée en 1584, par Antoine Ier, roi de Portugal, et ses fils, alors exilés de leur patrie. Le bâtiment que nous voyons ne date en réalité que du dernier Empire ; mais M. Lacroix, l’architecte qui l’a réédifié alors, a scrupuleusement respecté les plans primitifs et les dispositions originales.

La nef, les bas côtés et le chœur, beaux spécimens de l’art architectural de la Renaissance, le transept conçu dans le style de la fin du xive siècle et le clocher roman placé au centre de l’édifice sont absolument ceux qu’on pouvait voir avant la reconstruction. La façade ouest, édifiée par Lemercier, a conservé aussi ses dispositions primitives et ses pilastres superposés d’ordre dorique et ionique. Sur l’une des 2 portes latérales, celle du nord, sont inscrites 2 dates : 1603-1857.

L’intérieur de l’église, bien que de proportions modestes, ne manque pas de grandeur ; l’œil égaré sous les arcades cintrées revient avec joie vers les délicates fantaisies qui décorent les chapiteaux de ses colonnes et s’arrête soudain, charmé par l’harmonieuse coloration des verrières du chœur, jetant sur le maître-autel des reflets rouges, bleus, violets, d’une douceur infinie.

Avant d’aller plus loin, arrêtons-nous devant les orgues monumentales que soutiennent de fortes colonnes aux cannelures et aux chapiteaux dorés. C’est une curieuse œuvre florentine de la fin du xve siècle, due au sculpteur Baccio d’Agnolo. La conception est de fort belle ordonnance dans ses lignes, mais la profusion et l’éclat des ornements l’alourdissent ; grâce à leur richesse, les détails captivent l’attention au détriment de l’ensemble, le regard violemment attiré ne tarde pas à se détourner, un peu las et non entièrement satisfait. Ces orgues ont été données à l’église par Napoléon III.

Traversons la nef, entrons dans le chœur, nous verrons à droite le tombeau en marbre blanc de l’impératrice Joséphine. Une coupole soutenue par des colonnes d’ordre ionique abrite la statue de l’impératrice, agenouillée en costume de cour sur un carreau auprès d’un prie-dieu. Le costume est un sacrifice fait au goût décoratif du temps ; mais la statue est d’une pose gracieuse et d’une expression touchante. Le monument a été construit par Gilet et Debuc ; l’œuvre sculpturale est de Cartellier. Sur le devant du sarcophage, on lit celle inscription : A Joséphine, Eugène et Hortense. 1826.

Nous passerons rapidement devant le tombeau du comte Tascher de la Pagerie, œuvre insignifiante au point de vue de l’art ; mais nous nous arrêterons auprès du monument élevé à la reine Hortense, par Napoléon III. C’est en quelque sorte le pendant du tombeau de l’impératrice. La reine, comme celle-ci, est agenouillée sur un coussin ; mais au-dessus de cette figure principale, plane un ange aux ailes déployées, souple, distingué, d’un fort bon style : c’est la partie vraiment remarquable de l’œuvre, qui est due au sculpteur Auguste Barre.

Au-dessous du chœur, dans une petite crypte de style roman qui servait jadis de sépulture aux Choart, seigneurs de Buzenval, et qu’on a reconstruite de 1857 à 1863, reposent les restes de la reine Hortense. Le tombeau, grand sarcophage, est placé sous une voûte dont le manteau royal développé remplit le fond.

En revenant à la lumière, nous verrons de près les vitraux dont nous avons admiré l’effet en entrant dans l’église ; ils sont signés d’un artiste distingué : M. Lobin, de Tours. Un curieux objet d’art peut nous retenir encore : c’est le bas-relief en bronze doré ornant le devant du maître-autel. Ce bas-relief, d’une exécution intéressante, provient de la chapelle de la Malmaison et représente une Mise au tombeau.

Parmi les tableaux qui décorent l’église, il faut citer un Isaac bénissant ses enfants, bonne composition de Signol ; une Assomption, attribuée au Dominiquin ; un Christ en croix, un Joseph dans les prisons de Pharaon, etc.

Sur l’une des colonnes du petit temple, une plaque en marbre rappelle le nom de ses fondateurs et, en le quittant, nous nous arrêtons encore devant la chaire joliment sculptée, et aussi devant la cuve des fonts baptismaux creusée dans un bloc de jaspe rouge sillonné de veines blanches.

L’hôtel de ville est une élégante construction, assise sur un perron au fond d’une cour sablée ; il date de 1869, et a été édifié par MM. Lebois et Prince, architectes. Simple, sans luxe, mais bien aménagé, l’édifice ne renferme aucun objet d’art, mais il conserve de précieuses archives qui remontent jusqu’à 1640. Les actes de décès de Richelieu et de Louis XIII sont là ; là aussi, nous avons vu une carte du pays dressée en 1740, et d’un grand intérêt local.

Rueil fut la deuxième étape de l’institution fondée par Mme de Maintenon, de concert avec Mme Brinon. Elle avait d’abord établi sa maison à Montmorency ; de Rueil, elle fut transférée à Noisy-le-Roi, puis définitivement s’établit à Saint-Cyr.

Le pays possède encore une belle caserne, des institutions pour les sourds-muets des deux sexes, et l’industrie, lente à s’acclimater en cet agréable pays, commence à y avoir quelques représentants sérieux.

Nous ne parlerons que pour mémoire de la tentative qu’on fit, il y a quelques années, pour fonder un casino à Rueil ; l’entreprise a échoué, le casino n’a pas laissé de souvenirs ; il s’est transformé au mois de juin 1891 en salle de bal, de théâtre et de concert, sous le nom de Rueil-Château.

Traversons, entre les champs et les vignes, une plaine que le mont Valérien domine à droite et que les bois entourent à gauche, et nous ne tarderons pas nous trouver devant la grille du château de Buzenval. Elle s’ouvre sur un parc entre 2 pavillons du xviie siècle, accostés de constructions modernes. Le château, construit au fond de la propriété, est composé de 4 corps d’hôtel, formés en pavillons carrés, dont 2 gardent encore leurs anciennes tourelles. Le château appartient maintenant aux frères de Saint-Nicolas ; ils y ont établi un noviciat.

Si nous dépassons le mur du parc, nous nous trouvons bientôt au sommet d’une colline. Un petit enclos le domine ; il est planté de fusains et de lauriers, et fermé par une grille, qui disparaît sous un amas de couronnes. Au centre, sur un socle de pierre, s’élève la colonne qui consacre le navrant souvenir de la bataille de Buzenval.

Rien de plus simple que ce monument, orné seulement d’une guirlande de drapeaux, d’épis, d’anémones et de lauriers, et portant à son sommet de forme ovoïde cette laconique inscription :

XIX JANVIER MDCCCLXXI.

Il est impossible pourtant, quand on a poussé la porte de la grille, de ne point se découvrir ; c’est à pas mesurés qu’on marche sur le sol sablé pour faire le tour de la colonne ; il semble que, malgré soi, on craigne de réveiller des morts. C’est le cœur étrangement serré qu’on s’arrête à contempler de là cette campagne, riante et calme aujourd’hui, qui fut si tumultueuse et si profondément ravagée au jour désastreux dont le souvenir s’impose à notre mémoire.

La plaine qui fut le champ de bataille s’étend jusqu’au mont Valérien, verte, brune, jaune ; quelques maisons rient parmi les champs cultivés, les rayons du soleil argentent dans l’air quelques flocons de fumée. De Paris, étendu au loin, à droite, on aperçoit la tour Eiffel et les lanternons du Trocadéro. Nul bruit ne monte jusqu’à nous ; il semble que le lieu, après le déchirement de la lutte, ait gardé la mémoire de la grandeur de l’effort.

Jetons les yeux autour de nous et reconstituons l’action autant que cela est possible, après 20 années, seul sur la colline et sans témoins oculaires de l’héroïque et néfaste journée.

La concentration des troupes avait eu lieu péniblement, mais sans obstacle sérieux, pendant la nuit du 18 au 19 janvier. 100 000 hommes : troupes de ligne, mobiles, francs-tireurs, gardes nationaux, se rangeaient sur le champ de bataille.

Là-bas, était la redoute de Montretout ; les gardes nationaux et la ligne s’en emparaient dés le début de l’action. En même temps tombaient aux mains des francs-tireurs les villas Armengaud, de Béarn, Dantan ; les mobiles de la Loire-lnférieure, commandés par de Lareinty, s’établissaient et se fortifiaient au château Pozzo di Borgo et dans la maison Zimmermann.

La journée commençait bien, les Allemands étaient refoulés sur Saint-Cloud ; mais où nous sommes, à Buzenval même, ils occupaient une position à peu près inexpugnable.

La colonne de Ducrot, établie à Rueil, se heurtait, décimée, au feu incessant que crachaient les murs crénelés du Long-Boyau ; le général de Bellemare, insuffisamment soutenu, s’épuisait en efforts contre la Bergerie, qu’il ne pouvait enlever, position précieuse qui nous aurait ouvert la route de Versailles ; les 110e, 119e et 120e régiments de ligne et la garde nationale luttaient vainement contre les forces ennemies concentrées à Buzenval ; les batteries allemandes de l’hospice Brézin et du haras Lupin tonnaient sans interruption, vomissant la mitraille, et les renforts arrivaient à l’ennemi d’heure en heure.

Sous une pluie d’obus, notre armée, piétinait dans la terre foulée et détrempée ; on se tapissait contre les talus, on se réfugiait dans les casemates, on essuyait, presque sans pouvoir riposter, le feu des tirailleurs prussiens survenus en grand nombre. En vain essayait-on d’amener de l’artillerie à la rescousse ; les chevaux s’embourbaient jusqu’au poitrail, les pièces culbutaient dans les fossés. Trois bataillons de la garde nationale, le 5e, le 123e et le 124e, font une charge admirable. Ces bourgeois qui, pour la plupart, il y a 6 mois, n’avaient jamais manié de fusil, ont la fougue des jeunes soldats et le sang-froid des vieux combattants. « Ils vont vraiment bien ces gaillards-là, » dit le général Noël, qui les regarde du haut du mont Valérien.

La journée s’avance, nos pertes sont grandes certes, mais la victoire est indécise encore ; un dernier effort sur toute la ligne et la trouée sera faite peut-être. Le général Trochu n’en juge pas ainsi : « Ils se sont assez fait tuer, » dit-il, et il fait sonner la retraite.

Ce coup de clairon fut une immense surprise et une désespérance profonde pour ces braves qui se battaient depuis le matin, et qui, soutenus par une foi ardente, ne demandaient qu’à se battre encore.

On sait ce qui suivit : la capitulation !

Les combattants de la journée ne comptaient point leurs morts, ils les vengeaient. L’histoire a conservé les noms de quelques-unes de ces victimes du devoir : les colonels de Rochebrune et de Montbrizon, le capitaine Maurice de Launière, Gustave Lambert, le hardi voyageur, qui rêvait une exploration au pôle nord, Henri Regnault, un artiste qui serait célèbre aujourd’hui ; et combien d’autres dont nul ne sait les noms, hormis ceux qui les pleurent encore ! Jeunes gens à qui l’avenir souriait, heureux pères de famille qui n’ont point revu leur foyer, vieillards arrachés au repos par l’appel de la patrie agonisante, à ceux-là adressons un dernier salut, un dernier souvenir, et reprenons notre marche.

Gravure historique illustrant la mort héroïque du colonel de Rochebrune lors de la bataille de Buzenval en 1871, par E. Boutigny, Hauts-de-Seine
La mort du colonel de Rochebrune à Buzenval (E. Boutigny)

Au bout de quelques instants, nous nous trouvons devant le spectacle vraiment original que présente une briqueterie établie dans la plaine. Au loin nous apercevons les fours, groupe de bâtiments écrasés ; sur le chemin qui conduit vers eux, formant des espèces de petites murailles, sont empilées de longues rangées de briques prêtes pour la cuisson. Au fond de profondes excavations qui s’ouvrent à nos pieds, leurs montres fichées dans la coupure à pic, des ouvriers jettent à pelletées, dans un moule, la matière qui doit constituer la brique ; la pression d’un ingénieux mécanisme dont une femme manie le levier donne immédiatement à la terre une forme cubique et l’adhérence nécessaire pour attendre la cuisson sans se déformer. Entassées sur des brouettes qui, vides à la descente, pleines à la montée, font incessamment le voyage, les briques sont ramenées à la surface du sol, et, d’instant en instant, les petites murailles grises s’élèvent et s’allongent.

Par un chemin étroit, montueux, sinueux, nous ne tardons pas à arriver à Garches. C’est un pays d’ancienne origine, gai aujourd’hui, mais qui a beaucoup souffert pendant la guerre de 1870. Occupé par les zouaves dans la journée du 19 janvier, il fut attaqué et défendu avec un acharnement égal, et son faubourg, le Petit-Garches, présentait, au lendemain de la bataille, un aspect aussi désolé que celui de Saint-Cloud.

Son église, que Robert de la Marche avait fait construire en 1297, et qui était la première placée sous l’invocation de saint Louis, a été détruite pendant la bataille. Elle est remplacée par un édifice de style ogival ; mais une pierre de fondation et une dalle funéraire du xiiie siècle, dont les inscriptions gothiques étaient fort curieuses, sont à jamais disparues.

Garches est tout voisin du parc de Villeneuve-l’Étang, propriété de 70 hectares qui, ainsi que la Marche, appartint autrefois à Chamillard. Le château, sans valeur architecturale, qui en occupe le centre, était, au commencement du siècle, à la duchesse d’Angoulême ; il devint, sous l’Empire, la maison de plaisance de Napoléon III. Officiellement à Saint-Cloud, la cour en réalité était à Villeneuve-l’Étang. L’impératrice, hantée par les souvenirs de Marie-Antoinette, avait fait construire dans le parc une luxueuse laiterie. À quelques pas d’une ferme, vous verrez encore les bâtiments rustiques où, comme à Trianon, on jouait à la vie villageoise ; l’un de ces bâtiments est devenu une buvette ; un autre — c’était le logis de l’aumônier — n’est plus qu’une ruine. Bois ombreux, belles allées, vertes pelouses, taillis impénétrables, rivière traversée de jolis ponts, pièces d’eau, fontaine, points de vue charmants (celui qu’on découvre de la Brosse est, à juste titre, un des plus réputés), vous rencontrez tout cela dans ce beau parc. Malheureusement aussi, le chemin de fer de l’Étang-la-Ville le traverse, et une de ses importantes parties a été abandonnée à M. Pasteur ; il y a établi des chenils, d’où s’échappe à tout instant un concert d’aboiements désespérés.

Selon le hasard de notre promenade, la traversée du parc nous ramènera à la grille de Ville-d’Avray, ou à l’étoile de la Chasse dans le parc de Saint-Cloud. Nous sommes donc revenu à peu près à notre point de départ ; l’extrémité du parc atteinte et la Seine franchie, nous nous trouverons au Bas-Meudon. C’est de là que nous partirons pour entreprendre notre deuxième excursion.

  1. Miss Trollope, Paris et les Parisiens en 1835. ↩︎
  2. Antiquités et Recherches des villes de France ↩︎
  3. Le roi fit remettre ensuite 50 000 livres à Hervard, le combla de faveurs et l’appela au contrôle général des finances ; le marché fort onéreux d’abord devint une excellente affaire.
    N.D.É. 2023 (Note De l’Éditeur 2023) : 1 écu équivalait à 3 livres, l’auteur fixera le taux à 4 livres plus loin dans l’ouvrage. ↩︎
  4. N.D.É. 2023 : L’une des trois variantes orthographiques du mot : tsar, czar ou tzar. ↩︎
  5. Cette particularité est peu connue ; nous en avons vu l’attestation dans des actes conservés aux archives de l’hospice. Là sont aussi des cachets employés à cette époque et portant le nom de Pont-la-Montagne. ↩︎
  6. Monsieur, lorsqu’il était propriétaire de Saint-Cloud, avait donné à la ville, pour y fonder un hôpital, les terrains d’une ancienne maladrerie. C’est en souvenir de cette donation que le pavillon porte, avec le nom d’Orléans, la date de 1689. ↩︎
  7. Tout autour de Paris, sixième excursion. ↩︎
  8. Le château avait été déménagé du 11 au 18 septembre, mais on comprend qu’il contenait encore un grand nombre d’objets d’art, statues, groupes, tableaux ; tous ont été détruits ou emportés. Au palais de Saint-Cloud, les Allemands ont pris 250 pendules ! ↩︎
  9. Cette nomenclature paraîtra peut-être longue déjà ; pourtant, nous nous reprocherions de ne pas la compléter en donnant au moins les titres des fresques de Corot, qui ornent les chapelles Saint-Nicolas et Sainte-Madeleine. Dans la première, on voit les trois sujets suivants : Saint Nicolas apparaissant à des matelots battus par la tempête, le Baptême du Christ et Jésus au jardin des oliviers. Dans la seconde : Madeleine pénitente à la sainte Baume, Adam et Ève chassés du Paradis et le Repos de la Sainte Famille. ↩︎
  10. Les hostises étaient des portions de terrain qu’on cédait à des colons moyennant certaines redevances et à condition qu’ils en opéreraient le défrichement. Les hostagers d’Eudes de Sully lui payaient le cens de 8 arpents, et pour le sol de la maison lui donnaient 1 setier d’avoine à la Nativité, 6 deniers à la Saint-Rémi et 2 chapons le jour de la fête des Morts. ↩︎
  11. N.D.É. 2023 : Giovanni Battista Lulli est plus nommé Jean-Baptiste Lully ou Lulli. ↩︎
  12. Voir Tout autour de Paris, page 261. ↩︎