Le regard de l’Oeil du Photographe : Nous avons effectué un travail de numérisation pour préserver et partager cet ouvrage via l’édition de 1896.
Nous avons respecté le texte original d’Alexis Martin, ainsi que la subdivision de l’ouvrage, dont l’organisation en 4 chapitres, intégré les ajouts et corrections comme il les avait souhaités à l’époque, et complété d’une harmonisation typographique.
Une partie du texte de l’auteur a été contextualisée, la vision du xixe siècle montre que certaines mentalités ont mis beaucoup de temps à évoluer. Notre choix s’est porté sur la contextualisation, tant pour respecter les droits dits « moraux » de l’auteur quant à l’intégrité de son œuvre que pour apporter le regard de 2023.
Nous avons intégré 2 cartes dépliables, l’une en tête du premier chapitre, l’autre au début du sous-chapitre consacré à Versailles. Les ouvrages du xixe et du début du xxe siècle avaient la grande habitude de fournir des pages pliées permettant au lecteur d’aller plus loin que le format de l’ouvrage, surtout pour les livres au petit format ( in-12°, in‑16°…).
L’écrit original montre l’énorme travail de recherche et de compilation qu’a effectué l’auteur pour connaître au mieux sa ville, il vous le racontera mieux que nous dans l’introduction.

Parmi les villes que le touriste explorant la France ne manque jamais de visiter, Versailles occupe un des premiers rangs ; quant aux Parisiens, bien qu’ils soient généralement assez dédaigneux de la splendide campagne qui avoisine leur capitale, il en est bien peu qui, au moins une fois, ne se soient rendus dans la cité du grand roi.

Aller à Versailles, c’est faire un retour vers le glorieux passé de la France ; parcourir cette ville, si calme aujourd’hui, c’est explorer un lieu singulièrement animé jadis, et sur lequel l’Europe eut pendant 100 ans les yeux fixés ; là on sent revivre le siècle magnifique et brillant de Louis XIV, on se promène où passèrent une armée de héros et une pléiade d’hommes de génie ; puis la cour de Louis XV nous apparaît, faisant succéder la dissipation au travail, l’abandon et la coquetterie à la grandeur et à la solennité ; enfin on revoit le règne de Louis XVI, frivole à son début, mais interrompu soudain par l’apparition d’une assemblée nationale revendiquant les droits du peuple, élaborant une constitution, fondant un monde nouveau. Visiter Versailles, c’est aussi, hélas ! se transporter sur le théâtre où se sont passés quelques-uns des plus douloureux épisodes de la guerre franco-allemande.

Un poète oublié, Gustave Drouineau, a écrit sur Paris des vers dont nous nous sommes plus d’une fois souvenu en parcourant Versailles :

On foule avec respect ton pavé frémissant ;
On y sent palpiter l’histoire.

Mais si Versailles est le but de l’excursion que nous entreprenons, il n’est pas inutile de le faire remarquer, la route qui nous conduira à ses portes et les pointes que nous pousserons dans ses environs offriront, elles aussi, de puissants attraits à la curiosité de l’historien, de l’artiste ou de l’archéologue, en même temps que des charmes divers et toujours renouvelés au simple promeneur.

Jetons donc un coup d’œil général sur la contrée que nous allons parcourir.

Entièrement comprise maintenant dans le département de Seine-et-Oise, elle a fait partie de la Sénonie ou 4e Lyonnaise et plus tard de la province de l’Île-de-France.

Où nous allons trouver de riches cités, de souriants villages, de pittoresques hameaux, de larges routes blanches sous le soleil, des sentiers doux aux pas traversant des plaines cultivées, on ne vit longtemps que les groupes forestiers, épais, sauvages, impénétrables parfois, dangereux souvent, des forêts de Rouvrai et des Yvelines, dont les restes les plus importants sont les forêts de Meudon et de Marly.

Sous les ombrages de ces bois, les druides ont accompli leurs mystérieuses cérémonies et coupé le gui sacré. Quant aux habitants, Parisii et Senonais, ils se sont bravement joints aux Arvernes de Vercingétorix pour combattre l’invasion romaine, et 52 ans avant Jésus-Christ, leur sang a coulé, abondant et généreux, pour la défense du sol envahi.

Sous Clovis, l’Île-de-France devint une des principales provinces du royaume. Le christianisme avait alors planté sa croix dans la Gaule affranchie de la domination romaine ; la ferveur était ardente et pendant les premiers siècles de la monarchie, abbayes, monastères, ermitages se créaient de tous côtés. Nogent, un bourg de pêcheurs, obscur et inconnu, placé sur le bord de la Seine, devenait célèbre grâce à la retraite qu’y vint chercher Clodoald, fils de Clodomir. Nogent est aujourd’hui Saint-Cloud.

Tant que régnèrent les Mérovingiens, l’Île-de-France, en partie propriété de l’abbaye de Saint-Germain des Prés, fut souvent le théâtre des combats que se livraient les princes rivaux. Néanmoins, malgré les ravages et les ruines produits par la guerre, la population de la contrée s’augmenta sensiblement ; plusieurs groupements formèrent des bourgs qui maintenant sont des villes et des villages tels que Sèvres, la Celle-Saint-Cloud, Jouy-en-Josas, Marly, Rocquencourt, Meudon, Mareil-Marly, Rueil, etc.

Les couvents, nous l’avons dit, possédaient une grande partie du territoire ; jaloux de leurs prérogatives, désireux aussi de contrebalancer le pouvoir des seigneurs par une popularité assise sur des bienfaits, ils protégeaient efficacement les ouvriers des villes et les laboureurs contre les exigences et la tyrannie des leudes ; leurs domaines étaient respectés et les pauvres gens y trouvaient une sorte d’asile où ils pouvaient vivre en paix du produit de leur travail, sans redouter qu’on le leur enlevât pour alimenter des guerres dont ils ne s’expliquaient pas la raison et ne comprenaient point le but.

Il en fut ainsi jusqu’à l’avènement de Charlemagne, et sous son règne la paix n’étant pas troublée, l’Île-de-France put croire qu’une ère de prospérité commençait pour elle : malheureusement, à la mort du grand empereur, la contrée échut à Charles le Chauve, et les invasions normandes vinrent renouveler les désastres que les guerres intestines avaient causés jadis.

En 877, par le capitulaire de Quierzy, Charles le Chauve autorisa la transmission des bénéfices des mains de leurs possesseurs en celles de leurs héritiers. Cette mesure fondait cette féodalité qui, 100 ans après, était devenue assez puissante pour renverser les Carolingiens. Comtes et officiers royaux s’empressèrent de convertir leurs charges en fiefs et propriétés ; ce mouvement fut général, mais nulle part dans le royaume il ne s’accomplit d’une façon aussi rapide et ne fut plus complet que dans l’Île-de-France.

La royauté dut bientôt songer à anéantir la puissance qu’elle avait créée et qui ne craignait pas d’entrer en lutte avec elle ; peut-être les Capétiens eussent-ils eu le sort des Carolingiens si le mouvement religieux qui se produisit au xie siècle n’eût entraîné en Palestine les plus turbulents et les plus dangereux seigneurs du temps. Les croisades eurent au reste un autre résultat profitable à la couronne. Les seigneurs, à court d’argent pour ces expéditions lointaines, vendirent aux bourgeois de leurs villes certaines franchises qu’ils ne leur eussent jamais accordées. Les rois comprirent qu’ils affermissaient leur pouvoir en grandissant le peuple et protégèrent l’affranchissement des communes.

La féodalité, on l’a vu plus haut, était rapidement devenue puissante dans l’Île-de-France ; ce fut en cette province aussi qu’elle fit le plus tôt sa soumission complète. Tandis que sur certains points du royaume elle lutta encore contre Louis XI et même contre Richelieu, ses démêlés avec la royauté étaient entièrement terminés ici sous le règne de Philippe-Auguste.

On le comprend, au temps dont nous parlons, le pays était hérissé de forteresses. Hervé, père de Bouchard le Barbu, chef de la maison de Montmorency, devait avoir son manoir à Marly dès le xe siècle ; les seigneurs de Montlhéry avaient fait construire le leur à Chateaufort. La Celle-Saint-Cloud était entourée de murailles, Meudon et Bailly avaient leurs châteaux, Bougival faillit avoir le sien sur la chaussée Charlevanne.

Quant aux fondations pieuses, nous ne tenterons pas de les dénombrer. En ce temps, plus ou moins dévotieusement, on priait partout. Point de source dans un bois qui n’eût au-dessus d’elle sa grossière image de la vierge entourée d’ex-voto naïfs ; point de bourg ou de village où l’on ne pût trouver oratoire, chapelle ou église, point de château qui n’eût un chapelain ne pouvant qu’absoudre son seigneur de quelque meurtre ou de quelque dol dont l’auteur avait grande repentance, tout en étant incapable de ne point retomber le lendemain dans le même péché.

Parmi toutes ces fondations, il en est une qui mérite d’être signalée, non qu’elle fût originairement plus importante que beaucoup d’autres monastères, mais parce qu’elle devait un jour acquérir une réputation européenne, émotionner le monde chrétien du bruit des querelles nées dans l’ombre de son cloître, lutter courageusement pour ce qu’elle croyait être la vérité, et vaincue, ruinée, laisser encore après elle une sorte de rayonnement, et dans l’histoire de la contrée un souvenir qui n’est point complètement effacé.

À ceci, nos lecteurs ont reconnu l’abbaye de Port-Royal ; elle fut fondée en 1204 par Mathilde de Garlande, dans un lieu alors absolument sauvage, bien fait pour le recueillement, la prière, le détachement complet des choses du monde. À l’origine, elle abrita 12 religieuses, scrupuleuses observatrices de la règle de saint Benoît ; ce qu’elle devint plus tard, nous le dirons quand nous visiterons le peu qui reste de cette grande institution.

Le pays jouit pendant un certain temps des douceurs de la paix. Le cultivateur vivait du produit de son champ ; l’ouvrier touchait un salaire qui suffisait à ses besoins ; les seigneurs, en bons termes avec les prêtres, dotaient les abbayes et bâtissaient des églises ; les cités se multipliaient, s’agrandissaient, s’embellissaient ; de hardis clochers, babillards aux heures de l’Angelus, les signalaient de loin aux voyageurs ; seul le bruit des chasses poursuivant le gibier dans les halliers troublait parfois le silence de ces campagnes encore boisées.

L’invasion anglaise vint refaire ce que les Normands avaient fait jadis ; la tourbe passa violente, démolissant ici, brûlant ailleurs, pillant partout ; puis, en 1429, Charles VII ayant été sacré à Reims, les bandes disparurent et la population ne songea plus qu’à réparer le dommage éprouvé et à redemander aux terres fertiles une nouvelle source de prospérité.

La Réforme, qui secoua profondément le nord-ouest du département, semble avoir eu peu de retentissement dans les parages dont nous nous occupons, mais ils furent encore une fois traversés par les armées de Henri III et de Henri IV en 1589. Cette année-là, Saint-Cloud apparait pour la première fois dans l’histoire ; au moment où Meudon devient le quartier général du roi de Navarre, il devient celui du roi de France, et le théâtre du forfait de Jacques Clément.

Le xvie siècle devait être pourtant l’aurore d’une ère nouvelle pour la contrée. En ce temps-là, il existait près de la forêt des Yvelines quelques villages, vieux déjà, mais généralement inconnus : Trianon, Montreuil, Choisy-aux-Bœufs, pays d’élevage ; Versailles, bourg insignifiant, attristé par la présence d’une vieille léproserie, privé d’eau et plus peuplé de moulins à vent que de plaisants logis. Un seigneur de ce fief, Martial de Loménie, avait obtenu pourtant de Charles IX la permission de créer des foires à Versailles ; tenues 4 fois chaque année, elles animaient un peu le pauvre village.

Le règne de Henri IV et la sage administration de Sully furent particulièrement favorables à la contrée ; l’industrieuse ardeur des habitants secondée par l’excellence du sol fit rapidement disparaître les traces des dernières convulsions guerrières, et quand, en 1624, uniquement pour satisfaire ses goûts cynégétiques et se créer un rendez-vous de chasse, Louis XIII fit construire un pavillon à Versailles, il trouva le pays calme et les habitants heureux. Huit ans plus tard, le roi devint propriétaire du fief et l’architecte Lemercier bâtit un petit château, « chétif » selon Bassompierre, « et dont un simple gentilhomme, disait-il, ne saurait prendre vanité » .

Aucune agitation ne pouvait se produire sans que l’Île-de-France en ressentît le contre-coup. Pendant les guerres qui troublèrent la minorité de Louis XIV, Saint-Cloud, pris par les frondeurs, repris par Condé, connut encore une fois les désastres que les Anglais, les Bourguignons, les Armagnacs, les ligueurs, les catholiques et les royalistes lui avaient autrefois causés ; mais, et cela semble être dans sa destinée, il ne tarda pas à renaître, et dès le siècle suivant, le financier Hervard y construisait ce château qui devait voir naître deux empires, mourir la vieille royauté, et disparaître aux jours les plus néfastes de nos temps modernes.

Au moment où l’on construisait le château de Saint-Cloud, la pacification était complète, les troubles apaisés, la Fronde vaincue ; Paris avait ouvert ses portes à Louis XIV, dès l’an 1653 ; en 1661, Mazarin mourait, le jeune monarque devenait véritablement roi.

Un des premiers actes de cette autorité, qu’il devait exercer pendant plus d’un demi-siècle encore, fut la création de Versailles.

L’œuvre s’accomplit presque féeriquement. Tandis que Le Nôtre dessinait le parc, tandis que Le Vau d’abord, Mansart ensuite, transformaient en un palais magnifique le modeste rendez-vous de chasse de Louis XIII, les vieilles habitations du village disparaissaient tour à tour ; de larges avenues s’ouvraient et se bordaient de somptueux hôtels ; des rues droites se traçaient entre des rangées de constructions uniformes et de grand caractère ; les Conti, les Noailles, les Saint-Simon, les Condé, cent autres venaient habiter Versailles, qui, à partir de 1682, fut la résidence officielle de la cour.

Si nous voulions rappeler, même succinctement, les réceptions, les cérémonies, les solennités, les fêtes dont, à partir de ce moment, le palais fut le théâtre et la ville le témoin, nous serions obligés d’écrire l’histoire de trois règnes ; nous nous bornerons à suivre ici, dans sa rapide évolution, le développement physique et moral dont la création de Versailles fut le signal pour la partie de l’Île-de-France à laquelle nous consacrons ces études.

Autour de ce foyer dont la résidence royale était le centre, courtisans et grands seigneurs ne tardèrent pas à avoir leurs demeures. Michel Chamillard, ministre du roi, devenu propriétaire des terres de Marnes, faisait bâtir les châteaux de l’Étang-la-Ville et de la Marche ; Louvois, seigneur de Meudon, séjour plein du souvenir des Guises, bâtissait une église à Vélizy et un château à Chaville ; le père La Chaise, confesseur du roi, habitait le manoir de Beauregard ; une fille de Mme de Montespan était élevée à Bougival, dans une résidence dont un pavillon existe encore ; d’aristocratiques séjours s’élevaient à Fourqueux et à la Jonchère ; à Meudon, le grand Dauphin, succédant à Louvois, amenait Le Nôtre, Vauban, Coypel, Audran, toute une pléiade d’artistes, faisait rajeunir l’antique œuvre de Philibert Delorme et, jusqu’en 1711, vivait tranquille au milieu d’une société de savants.

Pendant ce temps, l’initiative royale ne se ralentissait pas. En 1676, Louis XIV achetait Marly et y faisait construire le château qu’il habita fréquemment pendant les 20 dernières années de sa vie. En 1682, Rennequin Sualem, obscur ouvrier obéissant à une inspiration géniale, construisait la machine élévatoire qui, de la Seine, amenait l’eau à Versailles ; en même temps, les aqueducs de Buc et de Marly dressaient dans l’air leurs longues suites d’imposantes arcades. En 1686, enfin, en exécution d’un projet depuis longtemps caressé par Mme de Maintenon, l’institution qu’elle avait fondée à Montmorency, puis transférée à Rueil et en dernier lieu à Noisy-le-Roi, prenait solennellement possession du nouvel édifice que Mansart avait édifié pour elle à Saint-Cyr, et recevait alors la forme qu’elle devait conserver jusqu’à sa disparition.

Après la mort de Louis XIV, Mme de Maintenon se retira à Saint-Cyr et y finit ses jours en 1719. Ceci nous amène au temps de Louis XV.

Sous Louis XV, bien-aimé au début de son règne, méprisé dans sa vieillesse, les mœurs changent du tout au tout ; à la froideur un peu guindée mais majestueuse du grand siècle a succédé une afféterie coquette et souriante. Le Brun, Mignard, ne sont plus ; Watteau et Boucher deviennent les rois de la palette ; Corneille et Racine sont oubliés pour Dorat et les faiseurs de petits vers.

« Après moi la fin du monde, »

a dit le roi, et la haute société semble avoir pris ces paroles pour un mot d’ordre ; elle sent que le sol tremble sous ses pas, que tout se désagrège et se désorganise autour d’elle ; impuissante à conjurer le péril, elle le regarde avec insouciance et se fait gracieuse pour mourir.

Tout ce qui se crée alors est différent de ce qui s’édifiait jadis, Louis XIV avait bâti Versailles, Marly, les aqueducs ; Louis XV construit le château de Bellevue pour la marquise de Pompadour, Louveciennes pour la comtesse du Barry, le Petit Trianon pour ses plaisirs personnels. Mansart avait travaillé pour Louis XIV ; Louis XV a Lassurance, Gabriel et Ledoux pour architectes.

Cette époque fut celle de la coquetterie et de la fragilité rehaussées par la grâce ; il fallait alors que tout fût joli, même ce qui semblait destiné à une éphémère durée. Aussi ne serons-nous pas surpris de voir, en 1756, s’établir à Sèvres cette manufacture royale de porcelaine qui devait créer un centre de production inimitable et devenir une de nos gloires nationales.

Ici, le xviiie siècle est l’égal du xviie. Orry de Fulvy fit pour notre industrie artistique, en créant Sèvres, une œuvre aussi méritoire que Colbert en fondant les Gobelins.

Le roi est mort, vive le roi !

Ce cri, qui avait retenti dans les galeries du palais de Versailles le 1er septembre 1715, quand s’éteignit Louis XIV, y fut répété le 10 mai 1774 à 2 heures de l’après-midi, quand l’agonie de Louis XV, eut pris fin.

On sait combien ce prince, qui avait régné pendant près de 60 années, laissa peu de regrets.

La cour et Louis XVI, âgé de 20 ans alors, continuèrent à habiter Versailles. Les débuts de ce règne qui devait si tragiquement finir furent assez heureux. Personnellement mal préparé au rôle qu’il avait à jouer, timide, irrésolu, plus propre aux travaux manuels qu’habile aux combinaisons politiques, le jeune roi eut le bon sens de laisser la direction des affaires entre les mains du comte de Maurepas ; celui-ci s’entoura de ministres intègres et capables comme Turgot et Malhesherbes et, dans le cabinet de Versailles, furent résolues diverses réformes qui firent bien augurer du nouveau règne. Le don de joyeux avènement fut abandonné, on rappela les Parlements exilés par Maupeou, on abolit la corvée, le servage et la torture, enfin, un jour, en 1776, vint à Versailles, grave, sévère, dans son vêtement brun, ses longs cheveux tombant sûr sa nuque, son bâton de pommier à la main, le docteur Franklin, l’envoyé du nouveau monde vers le monde ancien, et un mouvement d’orgueil passa dans l’âme de notre vieille France généreuse et chevaleresque quand on apprit que le roi avait bien accueilli l’ambassadeur de la jeune Amérique.

Auprès du roi qui tourne ou fait de la serrurerie dans ses heures de loisir, nous voyons la reine Marie-Antoinette, jeune, insouciante, coquette. Elle fait des petits fromages dans sa laiterie, joue à la villageoise avec ses beaux-frères au hameau du Petit Trianon. Bientôt Versailles ne suffit plus aux instincts dominateurs qu’elle cache sous sa frivole apparence ; il lui faut son palais à elle, sa ville où les ordres seront rendus « de par la reine » ; elle achète alors Saint-Cloud, fait modifier la décoration du château, crée un parc réservé, construit des pavillons, donne des fêtes qui attirent les Parisiens et se montre généreuse pour le village, bienfaisante pour ses habitants.

Tandis que l’horizon politique s’assombrissait de jour en jour, tandis que les embarras financiers augmentaient d’heure en heure, les deuils intimes venaient frapper les royaux époux ; en 1787, ils perdaient une fille ; le 4 juin 1789, 16 jours avant la fameuse séance du jeu de paume, le dauphin Louis-Joseph-Xavier-François, pauvre enfant rachitique, difforme, bon et intelligent pourtant, mourait à l’âge de 7 ans au château de Meudon.

À partir de cette journée du 20 juin, les événements se précipitent ; moins d’un mois après on apprend à Versailles la prise de la Bastille ; c’est un premier ébranlement de la vieille monarchie. Le 4 août, l’Assemblée promulgue la Déclaration des droits de l’homme ; c’est l’entrée en scène d’un monde nouveau. À ces avertissements répétés, la cour répond par le veto et organise des banquets où la noire cocarde autrichienne est arborée et la cocarde tricolore foulée aux pieds. Au lendemain du dernier de ces banquets, le 5 octobre, le peuple affamé de la capitale, femmes en tête, roule comme un torrent sur Versailles, force les grilles du palais de Louis XIV, et entraîne à Paris Louis XVI et sa famille. L’agonie d’une royauté de 13 siècles commence, elle en ressent les premières affres en ce lieu où elle vécut ses plus glorieux jours.

Abstraction faite de tout ce qui était fournisseur ou serviteur du château, la population de Versailles, témoin du faste et des fautes de la cour, était au début de la crise la plus révolutionnaire de France ; aussi s’associa-t-elle avec ardeur au mouvement libéral, et tous les événements du temps eurent-ils leur écho dans la cité jadis royale.

Néanmoins la Révolution s’occupa peu de Versailles. La ville ne revit un de ces splendides cortèges, qui autrefois ébranlaient journellement son pavé, que lorsque le pape Pie VII, venant à Paris pour sacrer Napoléon Ier, s’arrêta au palais.

L’église Notre-Dame était trop exiguë pour le pontife, accoutumé aux splendeurs de Saint-Pierre de Rome ; il officia au château et, du balcon de la grande galerie, vêtu de son imposant costume et coiffé de la tiare, il bénit la population. À 4 heures, il quitta la ville dans un carrosse attelé de 8 chevaux, suivi d’une escorte de cuirassiers et de dragons, et le préfet de Seine-et-Oise l’accompagna jusqu’à Sèvres.

L’Empire, il ne faut pas oublier de le constater, était né dans la région que nous allons parcourir ; au palais de Saint-Cloud s’était accompli le coup d’État du 18 brumaire, au même lieu la dignité impériale avait été offerte à Napoléon le 18 mai 1804.

De Versailles, Napoléon n’aima que le Grand Trianon où il avait réuni une bibliothèque que les Prussiens saccagèrent en 1815 ; mais si la ville et ses environs furent douloureusement éprouvés aux heures de l’envahissement, ils ont conservé du règne de Napoléon quelques souvenirs moins amers. C’est sous le Premier Empire que Saint-Cloud, où séjourna fréquemment la cour, devint définitivement la promenade favorite des Parisiens. À côté, à la Malmaison, Joséphine de Beauharnais tint la cour brillante du Premier Consul, se retira après le divorce et mourut au mois de mai 1814. Rueil se souvient d’avoir abrité Masséna, Meudon d’avoir reçu Marie-Louise et son fils fuyant devant l’invasion, Rocquencourt n’a pas oublié qu’il fut témoin de la dernière victoire — inutile, hélas ! — remportée par le maréchal Excelmans sur les Prussiens. Enfin, car il faut nous borner, c’est sous le Premier Empire encore, que l’ancienne institution de Mme de Maintenon devint cette glorieuse pépinière de jeunes officiers connue maintenant dans le monde entier sous le nom d’École de Saint-Cyr.

La Restauration, qui gardait rancune à Versailles des journées du 20 juin et du 5 octobre, s’occupa peu de la ville ; à son actif nous ne trouverions rien dans les pays dont nous nous occupons, si l’année 1827 n’avait vu ouvrir l’École de Grignon. Sous Louis-Philippe, Versailles fut reliée à la capitale par les voies ferrées ; grâce à elles et aussi à la création du musée historique, aux fêtes données à l’occasion du mariage du duc d’Orléans, aux inaugurations des statues de Hoche et de l’abbé de l’Epée, les Parisiens qui allaient lentement à Versailles en coucou, pour leurs affaires, prirent l’habitude de s’y rendre vite en wagon, et pour leur plaisir.

Versailles et tout le territoire que nous allons explorer eurent encore leurs beaux jours sous le Second Empire ; le chef-lieu de Seine-et-Oise vit des fêtes dont nous rappellerons le souvenir en parcourant la ville. Saint-Cloud, où Napoléon III fut proclamé empereur, devint une des demeures favorites de la cour ; Meudon fut habité par le prince Napoléon et vit fabriquer ces mitrailleuses qui, en 1870, trompèrent si complètement nos espérances. Enfin, au cours de cette terrible année dont la mémoire pèse encore sur tous les cœurs français, cette région, voisine de la capitale, connut toutes les horreurs de l’invasion et en subit tous les désastres.

Calvaire de la patrie, ce petit coin de terre a ses stations comme un Golgotha. À tout instant sur notre route, à défaut des ruines, disparues pour la plupart, nous rencontrerons des monuments élevés aux héros morts pour la défense nationale ; ces monuments, nous les saluerons au passage, nous rappellerons l’épisode douloureux ou héroïque dont ils perpétuent la mémoire ; nous reconnaîtrons qu’ils témoignent que les Parisiens du xixe siècle se sont montrés les dignes descendants des Parisii de l’an 52. Ici il serait hors de propos de s’étendre sur ces souvenirs : Sunt lacrymæ rerum.

Constatons-le toutefois, la population de Versailles fut, au milieu de ces dures épreuves, admirable de courage, d’abnégation et de patriotisme.

Le maire, M. Rameau, trois conseillers municipaux, MM. Barué-Perrault, Mainguet et Édouard Lefebvre, furent emprisonnés vers la fin de l’occupation pour avoir refusé de payer une dernière indemnité abusivement exigée. Solidaire de ses édiles, le commerce de Versailles réunit la somme demandée et les délivra.

Après la guerre, on sait à la suite de quel événement parisien Versailles redevint le siège du gouvernement. Là, pendant 9 années eurent lieu les réunions des Chambres ; là, furent tour à tour nommés à la première magistrature du pays : Thiers en 1871, le maréchal de Mac-Mahon en 1873, Jules Grévy en 1879 et 1885, Carnot, le 5 décembre 1887, M. Casimir-Périer, le 28 juin 1894, M. Félix Faure, le 17 janvier 1893. C’est à Versailles encore que le Congrès se réunira quand les pouvoirs du Président de la République seront expirés.

On le voit et ceux qui nous suivront tout à l’heure le reconnaîtront, la ville de Louis XIV n’a pas abdiqué ; la richesse de ses annales n’enlève rien à l’intérêt actuel qu’elle inspire, nulle autre cité n’est plus digne d’être visitée, nulle autre ne saurait être le but d’une plus curieuse excursion, ni le point de départ de promenades plus instructives, plus agréables, plus fécondes en attraits et en surprises.