Le regard de l’Oeil du Photographe : La dimension spirituelle a profondément marqué le Vercors. Ce chapitre retrace minutieusement l’histoire religieuse du plateau, depuis l’arrivée des premiers évêques de Die jusqu’aux bouleversements de la Révolution. Le lecteur est invité à découvrir l’influence des chanoines de Saint-Antoine , les sombres heures des guerres de religion où catholiques et protestants se sont durement affrontés , mais aussi les récits de miracles locaux attribués à saint Étienne. À travers les reconstructions d’églises et l’évolution des paroisses, c’est toute la ferveur, les croyances et les luttes de la population montagnarde qui reprennent vie sous nos yeux.
Chez les Gallo-Romains, les païens, au moins dans les campagnes, n’avaient guère de cimetières communs. Le plus souvent leurs tombes étaient placées dans des propriétés privées, et près des chemins. Les chrétiens au contraire, aussitôt des paroisses formées et des églises construites dans leurs localités, étaient enterrés dans des cimetières communs, autour de ces églises.
D’après cela, les tombes gallo-romaines trouvées au Collet et au couchant de Picaud, sont païennes ; mais les tombeaux à auge découverts autour de l’église de Saint-Julien et les petites urnes sphéroïdales qu’ils contenaient, sont certainement des monuments chrétiens.
Malheureusement, aucune inscription n’a été là pour nous dire à quelle époque le Vercors, purgé du culte de Rudian et de toute autre divinité païenne, commença à jouir de la lumière évangélique, à servir le vrai Dieu. La proximité de la ville de Die, évêché et centre d’apostolat chrétien dès le ive siècle, suggère une date reculée à cette heureuse transformation ; mais elle ne la précise ni ne la garantit.
En tout cas, au xie siècle, le Vercors était chrétien et organisé en paroisses. Il appartenait au diocèse de Die, tandis que Rencurel, paroisse limitrophe et de la même région, mais sur la rive droite de la Bourne, était du diocèse de Grenoble. Il était possédé et desservi, du moins en partie, par les chanoines réguliers de Sainte-Croix de Quint.
En 1104, le chapitre de Sainte-Croix, outre ses possessions de Quint et du Vercors, avait l’église de Pont-en-Royans et celles d’autres lieux attenants ; et deux frères, Guigues et Raynaud de Lans, ainsi que d’autres gentilshommes, lui donnaient des métairies situées aux Écouges, la dîme, les prémices, les offrandes et les droits funéraires de ce lieu. Toutefois, vers 1116, le prieur de Quint renonçait à cette donation, en son nom et en celui de tous les fils de son église, et avec l’assentiment de Pierre évêque de Die.
Pareille intervention de l’évêque de Die est justifiée par la dépendance des chanoines envers le prélat, dépendance confirmée par Alexandre III, le 28 mars 1165. Quant aux fils de l’église de Sainte-Croix, ce sont ses chanoines, notamment les chefs, plus tard prieurs, des maisons secondaires, au nombre desquelles on voit figurer celles de Saint-Martin-en-Vercors, de Vassieux, de Pont-en-Royans, etc. Des prieurs du Vercors, un seul nous est connu pour le xiie siècle ; c’est Pierre Sénioret, prieur de Saint-Martin, qui, les 7 et 8 août 1200, dans le château et en l’église de Pont-en-Royans, est témoin de formalités intéressant la chartreuse de Bouvante et un nommé Chabert.
Vers cette dernière époque, le Vercors paraît être dans un état religieux fort prospère. Par une conséquence toute naturelle, ce fut l’ère d’un progrès matériel remarquable pour les édifices religieux. Les caractères architecturaux des parties anciennes de plusieurs églises de ce pays accusent manifestement la fin du xiie siècle ou le commencement du xiiie. Les pierres taillées de moyen appareil unies par du mortier qui formaient avant 1830 les parements intérieur et extérieur de l’église de Vassieux, et en forment encore aujourd’hui le chœur en coquille ; le cachet d’ensemble de ce dernier ; les pierres de même appareil qui forment la partie inférieure du chœur en coquille de l’église de Saint-Martin ; la voûte en berceau à plein cintre pressentant l’ogive qui couvre celle de Saint-Julien-en-Vercors : tout cela nous paraît de cette époque. Époque heureuse, qui vit le siège épiscopal de Die occupé par un évêque dont la haute sainteté a éclaté par de grands et nombreux miracles.
Nous nous plaisons d’autant mieux à rappeler la sainteté et les miracles opérés par cet évêque, saint Étienne, que, peu après sa bienheureuse mort, arrivée le 7 septembre 1208, le Vercors fut le théâtre d’un des plus signalés bienfaits opérés par l’intercession du glorieux saint. Voici ce miracle avec les détails intéressants que nous en trouvons dans la lettre adressée, le 5 mai 1231, au pape Grégoire IX, par les évêques de la province viennoise, pour demander l’inscription du puissant et bienheureux évêque de Die au catalogue des saints.
Un certain jour, un homme du Vercors, nommé Gueson, va avec sa femme assister à l’enterrement de son père. Leur enfant, qu’ils avaient laissé dans le berceau en parfaite santé, est trouvé mort au retour. La mère accablée de douleur, met aussitôt sa confiance en saint Étienne, et lui adresse ces paroles, entrecoupées de sanglots : « Bienheureux Étienne, au nom duquel tant de miracles éclatants se sont opérés, j’ai recours à votre sainte et puissante intercession ; je vous conjure, par la gloire dont vous jouissez dans le Ciel, de me secourir dans mon malheur ; rendez-moi, je vous en supplie, le fils que j’ai perdu. » À peine avait-elle fini de parler, que l’enfant revint à la vie.
Du reste, ce miracle n’est pas le seul par lequel saint Étienne ait répondu aux confiantes prières des habitants de la région. En 1477, Antoine Martin, de la Roche, paroisse de Vassieux, aux montagnes du Vercors, et Catherine sa femme, avaient une fille nommée Béatrix, qui depuis 4 ans était infirme des jambes et des pieds au point de ne marcher qu’avec grande peine. En la fête de la Conception de la Sainte-Vierge de lad. année, ils firent un vœu à saint Étienne pour obtenir de Dieu par son intercession la guérison de Béatrix. Celle-ci recouvra en effet le parfait usage de ses jambes ; et le 26 mai 1478, lundi de la Pentecôte, son père et sa mère, l’ayant présentée, dans leur pèlerinage à Die, pour accomplir leur vœu, attestèrent tout ce que dessus avec serment prêté sur les Évangiles. De son côté, noble Jacques Penchinat, jadis habitant de Vassieux, attesta, pareillement avec serment, l’infirmité dont avait été atteinte Béatrix. Ces déclarations furent faites au milieu d’une foule de peuple réunie dans la nef de l’église de Die, et après des louanges et actions de grâces rendues à Dieu, à Marie et à saint Étienne, par des chanoines et prêtres de cette église, réunis pour cela en procession. Acte fut dressé du tout, à la requête de Rostaing Roux, trésorier de la même église, en présence de Barthélemy Fauchet et Lantelme Faure de Vercors, chanoines, de Jacques Volo, notaire, et Jean Volet, habitants de Die, et de beaucoup d’autres. Mais revenons au xiiie siècle.
Le chapitre ou monastère de Ste-Croix luttait de son mieux pour la conservation de ses biens, et l’on voit en 1276 Hugues, prieur de Saint-Martin-en-Vercors, Robert, prieur de Saint-Julien, Pierre, prieur de Vassieux, et d’autres, se joindre au prieur de Pont-en-Royans, pour défendre les droits de ce dernier. Mais ce monastère, tombé en décadence, ne donnait plus l’espoir de se relever seul. Jean de Genève, évêque de Die, voulut remédier au mal,et usa pour cela de toute l’étendue de son pouvoir. Il céda notre monastère, avec toutes ses dépendances, aux religieux de Saint-Antoine, et l’unit d’une manière irrévocable à l’hôpital de Sainte-Croix, maison antonienne établie à Sainte-Croix même, sur la rive gauche de la Drôme. Cette cession, du 28 octobre 1289, fut faite sous réserve du droit de l’évêque et de « celuy de son église », et à condition que « le maistre et dom de l’hospital fût aussy prieur de Sainte-Croix et membres. » Le chef, élu par les religieux et confirmé par le grand-maître de l’ordre, devait « prêter serment de fidélité audit Evêque 2 mois apprès son élection, » et faire « pour l’Evêque décédé et successeurs le mesme office dans l’ordre que pour les maistres. »
Mais les Antonins, jusque-là simples hospitaliers, étaient à la veille d’une transformation. Par suite de leur séparation des moines bénédictins de Montmajour, leurs constitutions furent sensiblement modifiées. Le 10 juin 1297, le pape Boniface VIII donnait au grand-maître le titre d’abbé, au Grand-Hôpital celui d’abbaye, et aux frères celui de chanoines réguliers ; il soumettait l’abbé et les chanoines à la règle de saint Augustin. Sainte-Croix subit naturellement le contre-coup de cette transformation. Les statuts de 1298, élaborés par l’abbé Aimon de Montagny pour régler l’administration des maisons de son ordre, l’érigèrent en commanderie générale, et lui attribuèrent douze religieux, y compris le chef ou commandeur, qui continua d’ailleurs à prendre le titre de prieur, à raison de l’antique monastère prieural du lieu.
Dès lors, le nouvel établissement réunissait sous sa dépendance les prieurés et églises de Pont-en-Royans, Saint-Martin et Saint-Julien-en-Vercors, Vassieux, Saint-Julien-en-Quint, Vachères, Véronne, etc.
Cependant, par une bulle du 15 avril 1304, le pape Benoît XI faisait encore entrer dans l’ordre de Saint-Antoine le monastère de Saint-Médard de Piégros avec les prieurés, en dépendant, de Saint-Antoine de Brisans, etc. Aussitôt Guillaume de Roussillon, évêque de Die et de Valence, protestait contre cet acte de Benoît XI, dont les Antonins, disait-il, avaient séduit la bonne foi en lui cachant le vrai et alléguant le faux. Il proclamait ses droits d’abbé de Saint-Médard et autres sur cette abbaye et ses dépendances, notamment son droit de patronage sur le prieuré de Brisans, fondé et doté par Silvion de Crest, jadis prévôt de Valence, seigneur pour partie de Crest, et par ses prédécesseurs. Bien plus, il réclamait contre l’annexion du monastère de Sainte-Croix à Saint-Antoine, faite par l’évêque Jean de Genève. Enfin, une transaction fut conclue la même année entre Guillaume et l’abbé de Montagny assisté des curateurs de l’abbaye : Geofroy, commandeur de Gap, Guillaume Arunnie, Girard de Marnans, et Pierre, commandeur de Grenoble. Elle portait réserve à l’évêque de ses droits propres sur Saint-Médard et ses dépendances, mais cession aux Antonins de ses revenus sur l’abbaye, lesquels arrivaient à 100 livres, et de l’abbaye elle-même ; mais, en retour, les Antonins cédaient à l’évêque leur revenu de Saint-Martin et de Saint-Julien-en-Vercors.
Toutefois, l’arrangement faillit échouer. Les Antonins avaient bien remis au prélat leurs revenus du Vercors ; mais ils s’obtinaient à garder l’église et la maison de Saint-Martin. Il ne fallut rien moins que la fermeté de Guillaume et le concours conciliant de Geofroy, commandeur de Gap, et de Pierre, commandeur de Grenoble, pour arranger définitivement l’affaire. Encore l’abbé de Saint-Antoine y trouva-t-il moyen d’obtenir ce qui lui manquait de Pontaix. Par acte du 18 février 1305 (12 des calendes de mars de l’an de l’Incarnation 1304), les Antonins renoncèrent absolument à tous leurs droits en et sur l’église de Saint-Martin en faveur de l’évêque, qui, pour ce, céda à Sainte-Croix un tiers qu’il avait des dîmes de Pontaix. Un tiers de celles-ci appartenait déjà à Sainte-Croix, et l’autre tiers au curé séculier du lieu. Ce dernier mort ou se démettant, l’évêque donnerait l’institution de la cure à celui que présenterait le commandeur de Sainte-Croix, c’est-à-dire à un religieux de cette maison, laquelle aurait ainsi tout le bénéfice. Sérieux avantage pour les Antonins, qui, en place de la cure de Saint-Martin-en-Vercors, d’un revenu trop modique pour l’entretien des réguliers et pour fournir aux droits épiscopaux de ladite église, obtenaient en Saint-Martin de Pontaix une église facile à desservir pour les religieux, à cause de sa proximité. Cet avantage, y joint que les droits de Sainte-Croix à la cure abandonnée étaient fortement contestés par l’évêque, demandait une sérieuse compensation. Aussi l’abbé de Saint-Antoine s’engagea-t-il, à titre de plus-value, à payer annuellement et perpétuellement à l’évêque, en son hôtel de Die, une pension de 30 sétiers de froment (frumenti) et 30 sétiers de gros blé (bladi), hypothéqués sur les biens de l’ordre. L’acte, reçu par Marcel Pigne, notaire de Die, fut scellé du sceau de l’évêque et de celui de l’abbé, ratifié par les chapitres de Die et de Saint-Antoine, et souscrit par Isoard d’Aix, prévôt, et Pierre Chipre (Chipri), sacristain de Die. Dès lors, les religieux quittèrent définitivement Saint-Martin ; mais ils continuèrent à posséder leur prieuré de Vassieux.
Ce dernier, à en juger par les 15 livres auxquelles il est taxé dans un pouillé de la décime papale rédigé vers 1375, avait une certaine importance. Il resta uni à la commanderie de Sainte-Croix, et à la présentation du commandeur jusqu’au xviie siècle. Il était possédé en 1403 par frère Jacques Bolhe, en 1548 et 1551 par frère Mathieu Chaléon, en 1576 par frère Gaspard de Mazel. Ses revenus consistaient dans la dîme du lieu ; quelques censes et droits de directe, dont le terrier fut renouvelé en 1498 par Robert Romey, notaire du Vercors ; quelques fonds ; un moulin apensionné en 1548 pour le prix de 5 florins et 50 livres de fromage par an ; enfin le casuel. Ses charges consistaient dans le service paroissial, l’entretien du chœur et d’une partie du mobilier de l’église, la part des pauvres sur la dîme, divers impôts ecclésiastiques et civils, les droits de procuration et de visite (4 florins par an en 1450), et une cense annuelle de 4 livres en faveur de l’évêque reconnue en 1403. Quant au service paroissial, il fut fait par les prieurs eux-mêmes jusqu’à la fin du xve siècle, mais confié depuis lors à des prêtres séculiers à l’institution de l’évêque et qualifiés de curés. Ceux-ci reçurent pour cela une pension avec le casuel, mais furent chargés d’acquitter la procuration et la pension de 4 sols à l’évêque. C’est ainsi que Mathieu Trousset, curé, reconnut cette dernière à Gaspard de Tournon, en 1511.
À Saint-Martin, où l’évêque avait succédé en 1305 aux religieux de Sainte-Croix, le prélat fut décimateur unique et collateur de la cure. Parmi les charges ordinaires qui lui incombaient à raison de ce bénéfice, il faut avant tout compter la pension annuelle faite au curé séculier qui avait remplacé les religieux dans le service paroissial dès 1305, et devait en 1450 quatre florins pour la procuration. Les 20 livres de décime papale auxquelles ce curé est taxé vers 1375 supposent un revenu considérable, que les visites de 1509 n’évaluent cependant qu’à 80 florins par an. Ceux-ci provenaient de la pension, de quelques fonds attachés à la cure, peut-être aussi du casuel.
À Saint-Julien-en-Vercors, où l’évêque succéda aux mêmes religieux en 1304, le prélat avait les 2/3 de la dîme et la collation absolue de la cure. Le curé ne devait que 9 livres de décime au pape vers 1375, et 2 florins 1/2 de procuration en 1450 ; il avait cependant en 1509 un revenu de 60 florins, composé en partie de son tiers de dîme. Des actes de 1561 lui attribuent des censes sur immeubles, notamment sur « le molin vieulx » soit « mollinas » où « souloit estre le molin du curé dud. S. Julhien. »
L’église et le chef-lieu de la paroisse de la Bâtie de l’Orme ou de Vercors, était d’abord au village de ce nom, qui couvrait les flancs est et sud-est du rocher appelé encore Belle-Bâtie. Mais les conditions politiques, militaires et sociales ayant changé, comme nous l’expliquerons plus loin, l’agglomération de maisons de la Bâtie se transporta peu à peu autour d’une chapelle construite à 800 pas au couchant du rocher. Cette chapelle donna son nom à l’agglomération et finit par devenir le centre paroissial et l’église paroissiale. Le pouillé de décime papale rédigé vers 1375 mentionne encore le chapelain ou curé de la Bâtie de Vercors. Mais un acte de 1399 nous montre déjà l’église de la Chapelle environnée de quelques maisons, notamment d’une maison de la confrérie du Saint-Esprit, dans laquelle fut fait cet acte ; du reste, après avoir parlé une fois de la paroisse de la Bâtie de Vercors, il parle dix-huit fois de la paroisse de la Chapelle. Donc, quand les actes du xve siècle mentionnent le curé ou la paroisse de la Bâtie de Vercors, cela ne prouve pas que le service paroissial fût encore au village de la Bâtie. Au surplus, nous trouvons en 1488 Étienne Masse, curé de la Chapelle-en-Vercors avec Jean Breyton pour vicaire ; et nous voyons Pierre de Primeley, protonotaire apostolique, prendre en 1505 possession de l’archiprêtré de Crest et de la cure de Notre-Dame de la Chapelle-en-Vercors, puis l’évêque visiter en 1509 l’église de Notre-Dame de la Chapelle-en-Vercors, alors paroissiale et à la collation de l’évêque.
Ce dernier y jouissait de la moitié des dîmes et d’une pension annuelle de 6 livres de cire sur la cure, pension reconnue en 1403 par Me Jean Davier, et en 1512 par Me Jean Rey, curé du lieu.
Le curé est taxé à 13 liv. 10 sols de décime papale vers 1375, et à 4 florins de procuration. On lui trouve plus tard la moitié des dîmes, quelques fonds, avec son casuel. De plus, en 1540, Louis Reynard, dénombrant devant le visénéchal de Crest, déclare posséder, à cause de sa cure « de la Chapelle-en-Vercors, en censes directes, 20 sols 7 deniers, 3 émines seigle, 6 coupes froment mesure de Vercors, et une poule. »
Toutefois, dès 1399, le prieuré de Saint-Jean-en-Royans, dépendance de l’abbaye de Montmajour, avait de temps immémorial la dîme des blés et des légumes sur quelques fonds situés tant à la Chapelle qu’à Saint-Agnan, vers le chemin conduisant de la Bâtie à ce dernier lieu. En 1755, cette dîme était encore affermée 50 livres l’an par les Minimes, alors prieurs de Saint-Jean.
À Saint-Agnan, paroisse bien antérieure à 1318, date du premier acte qui nous en parle expressément, l’évêque avait dès 1509 la collation de la cure, et dès 1550 la moitié de la dîme, perçue par indivis avec l’autre moitié, qui appartenait au curé. Le prélat y avait encore une pension annuelle de 6 livres cire et 1 sol d’argent due par le curé, et reconnue en 1410 par Me Étienne Bréte et en 1512 par Me Louis Châtillon.
Ce curé, taxé à 13 livres 10 sols de décime papale au xive siècle, avait en 1509 un revenu de 200 florins, provenant de quelques fonds et de la moitié des dîmes.
Rousset avait aux xiie et xiiie siècles une importance qu’il perdit au xive. Il formait encore en 1318 une paroisse distincte de celle de Saint-Agnan, et sous le vocable de Saint-Alexis (parrochia Sancti Alexii de Rivosico). Son église était certainement dans l’ancien village, alors environné de forts remparts et muni de tours. Mais la désertion de ce village, peut-être hâtée par quelque désastre, fit disparaître le service paroissial et amena l’adjonction de la paroisse et du bénéfice à la paroisse et au bénéfice de Saint-Agnan. En 1735, on voyait encore « à St-Alexis » les ruines de l’ancienne « église ou chapele » ; à gauche en entrant, était « une cuvette de pierre percée au fonds, » qui paraissait « avoir servi autrefois de fonds baptismaux. » Cette chapelle fut relevée plus tard, apparemment en 1780, date gravée sur l’arc de la porte d’entrée. Elle est encore le terme d’un pèlerinage le jour de Saint-Alexis.
Nous verrons rétablir plus tard la paroisse, avec une église construite au hameau des Bastets, devenu le nouveau village.
Pendant que les paroisses dont nous venons de parler servaient Dieu en paix, les sectaires Vaudois déchiraient cruellement en plusieurs localités le sein de l’église leur mère. Les diocèses de Die et de Valence ne furent pas exempts des maux causés par ces précurseurs de l’hérésie de Luther. On sait que beaucoup d’entre eux cherchèrent, aux xive et xve siècles, dans les montagnes du Dauphiné, un refuge contre les mesures de rigueur prises à leur égard. La proximité du Vercors avec les lieux indiqués par les historiens comme ayant servi de repaire à ces sectaires, nous ferait presque penser que le Vercors lui-même en cacha plusieurs. Mais le pouvoir temporel qu’y exerçaient les évêques, ennemis nés de l’hérésie, ne dut guère encourager les Vaudois à y chercher un abri, encore moins à y quêter des prosélytes. Et alors sans doute les habitants du Vercors durent à la protection vigilante des prélats d’être préservés du contact de la secte, comme ils allaient leur devoir plus tard, non la préservation, mais la délivrance complète d’un fléau analogue et encore plus terrible, du protestantisme.
En effet, vers 1560 commence pour le Dauphiné presque entier une ère de guerres à la fois civiles et religieuses, de désastres aussi horribles qu’interminables. La révolte de Luther avait allumé en Allemagne un incendie qui se propagea avec une effrayante rapidité dans notre chère France, et dont le Dauphiné surtout fut un triste théâtre. Venons-en tout de suite à ce qui touche de plus près au Vercors.
Donc, vers mai 1562, la ville de Die, effrayée des menaces des chefs protestants et entraînée par des hommes passionnés, se faisait protestante en masse. Le couvent des Dominicains y était démoli jusqu’aux fondements, et tous leurs titres brûlés. Les Cordeliers n’y furent pas mieux traités. Plusieurs religieux furent jetés dans un puits, où leurs ossements sont restés plus d’un siècle ; d’autres trouvèrent le martyre en d’autres supplices ; ceux qui purent s’échapper se réfugièrent en divers lieux, notamment « dans la vallée de Vercors. » La présence de ces réfugiés au Vercors « était attestée, dit M. Long, par leurs noms inscrits aux registres des naissances et des décés du village de Vassieux. »
Il faut bénir Dieu de l’abri qu’il donna dans le Vercors à de saints religieux. Mais il n’est malheureusement pas possible de suivre l’historien que nous venons de citer, quand il ajoute que le dans Vercors « la religion catholique, quoique entourée de tous côtés par les protestants de Trièves et de Quint, s’est toujours conservée intacte ; » que Lesdiguières « trouva peu de partisans dans une population très-opposée au protestantisme ; que celle-ci a toujours persisté dans la croyance catholique, » et que ce fut par la terreur seulement que Lesdiguières établit dans la vallée une église protestante. Des renseignements inédits sur cette question qui nous sont parvenus s’accordent, il est vrai, avec Mr Long, à montrer la population du Vercors moins empressée que d’autres à se jeter dans l’hérésie luthérienne. Mais ils prouvent péremptoirement que là comme ailleurs un trop grand nombre se laissa entraîner par les agréments trompeurs, par les facilités que la nouvelle doctrine offrait au cœur humain ; et que la bourgeoisie, encore plus sensible que les pauvres paysans aux appâts séduisants d’une religion si commode, ne fut pas la dernière à s’y enrôler. Ils nous montrent les ruines des édifices religieux, l’épuisement des finances municipales et la profonde misère des particuliers, fruits de la guerre dans l’ordre matériel, complétant le sinistre tableau des ravages de l’hérésie dans les âmes. Qu’on en juge par le récit suivant, appuyé, pour la plus grande partie du moins, sur des documents originaux, sur des actes du temps.
Encore organisé en paroisses et pourvu du culte catholique en 1569, le Vercors était cependant dès lors divisé quant à la foi et au culte. Car, à côté d’un arrentement de la « moitié des dîmes de la cure de la Chapelle, » et de mariages que les contrats passés devant Jean Chalvet, notaire « au chasteau de la Bastie de Vercors, » portaient devoir être célébrés « en face de saincte Mère Eglise, » c’est-à-dire catholiquement, nous trouvons plusieurs autres mariages pour lesquels cette clause est absolument omise. Ainsi des contrats du 25 avril et du 9 mai 1569 portent simplement que les époux ont juré de se prendre et espouser pour vrays et légitimes espoux ; c’est-à-dire que, déjà révoltés contre la vraie Église, ces futurs n’avaient pas encore à leur disposition un culte et des ministres protestants établis.
Mais le pays ne devait pas jouir plus bien longtemps de ce calme matériel. Après un moment d’effroi causé à ses partisans par la Saint-Barthélemy, Montbrun sort de sa retraite, ranime le courage des protestants, appelle aux armes ses anciens compagnons, et commence une nouvelle insurrection. Pendant que Lesdiguières, Morges et Champollion s’emparent de Mens en Trièves, il prend lui-même Orpierre et Serres, malgré les efforts du gouverneur de Gap. Les protestants, étendant leurs progrès du côté de Grenoble, forcent Vif et son prieuré, puis prennent le Vercors et le château de la Roche en Gapençais, où Lesdiguières laisse le capitaine Arabin. Après cela, Montbrun et les siens vont parcourir les Baronnies et le Valentinois, où, sauf Valence et Romans, les principales places tombent en leur pouvoir avant octobre 1573. Mais de Gordes, lieutenant du roi en Dauphiné et chef des catholiques, reprend en peu de temps les conquêtes du protestantisme, Vif, Mens, Saillans, Chabeuil et d’autres places ; et, pour ôter à ses adversaires l’envie de reprendre le Vercors, il fait démolir le vieux château de la Bâtie, près de la Chapelle. Peut-être est-ce à de Gordes et à ces mêmes époque et occasion qu’il faut rapporter la démolition du fort de Rousset, vers les ruines duquel on ne trouve plus depuis longtemps en état que l’humble chapelle de Saint-Alexis.
Le Vercors ne fut pas pour cela à l’abri des incursions, du pillage et de la guerre. Quoique élevé et montagneux, il dut à sa position entre Die et Pont-en-Royans, entre le Trièves et la plaine du Valentinois, d’être le chemin des bandes guerrières qui en 1573 et 1574 voltigeaient sans cesse d’un point à un autre. En 1574, le capitaine protestant Chabanas obtint de ses chefs « qu’il yroyt chercher de contribucions en terre de l’henemi, tant comme il en pourrait amasser, sens rendre compte a perssonne, de la Royans au Vilar de Lens et ces environs, » par conséquent au Vercors. D’ailleurs, la mesure préventive prise par de Gordes en ce qui concernait le Vercors n’arrêta pas les protestants dans l’envie qu’ils avaient de s’en emparer de nouveau ; car, quelques mois après, « Lesdiguières entra dans le païs de Vercors, où il commença la conqueste qu’il en vouloit faire par le dessein de réparer le château de la Bastide, que Gordes avoit fait démolir. Mais les capitaines a Fontenilles, Mestral, Gobert et la Cardonnière, s’y étant opposez avec leurs compagnies, qui étaient chacune de deux cents hommes, luy firent abandonner cette entreprise. » Cela se passait en 1574.
Cependant, moins de trois ans après, le Vercors était aux mains des « ennemys du Roy, » et des soldats de la garnison de Romans allaient y faire prisonniers jusqu’à des officiers de l’évêque. Ceux-ci n’étaient ni protestants ni soldats ; mais ils avaient apparemment le tort, fort grand aux yeux de ces hommes d’armes, de ne pas se laisser rançonner de bon cœur. C’est ce que nous apprend la lettre suivante, écrite par l’évêque de Valence et de Die, seigneur du Vercors, « à Messieurs les Consulz et cappitaines de gents de guerre de la ville de Romans, à Romans, » pour réclamer contre une incarcération et des violences regrettables :
« Messieurs, j’ay esté presantement adverty que vos soldats sont montés lahault en la montagne de Vercors, et, en lieu de faire la guerre aulx ennemys du Roy et de se prendre à ceulx qui ordinairement portent les armes, ils ont prins Mes Michel Lamy, mon greffier, Claude Romey, lieutenant de mon chastellain, Nicolas Argod, mon procureur d’office, Lucat Audeyer et Claude Jason, mes officiers et subiects, et qui sont catholicques. Et veult croyre que ce a esté à faulte d’estre bien informés de leur estât et condition ; que a faict que je vous ay voullu advertir par la presante que lesdts prisonniers ne peuvent estre prins de bonne guerre, attandu qu’ils sont catholicques ; et, sy bien ils habitent ès lieux occupés par les ennemis, est à leur grand regret et qu’ils vouldroyent bien avoir esté mieulx secorus, et ne se trouvans chose qui puysse les faire estimer aultres que bons subiects du Roy et que par la faulte d’aultruy ils sont tiranisés et en leurs vyes et en leurs biens, qui méritent qu’on en aye pitié et commisération. Je ne puys faire de moins que de les advouer pour mes officiers et subiects, et les deffandre en leur bonne cause. Je vous prye doncques, Messieurs, me les ranvoyer, par ce présent pourteur ; vous offrant vous faire aultant de plaisir en ce en quoy vous me vouldrés employer. Et la où vous ne me vouldriés pourter respect ny a la justice, je proteste de ce qui en pourra advenir, et que vous mesmes pouvés pancer. Vous avisant au surplus, que, sy par menasses et force, comme vous avez commancé, vous les contraigniez de payer ou d’accorder de la rançon, tout ce que vous ferés sera déclaré nul, comme faict par force et violance. Et, me recommandant à votre bonne grâce, je prie Dieu,
Messieurs, vous donner longue vye. De Vallance, ce XXVII may 1577.
Votre meilleur voysin et amy,
Monluc, E. de Valance. »
Nous ignorons quel accueil fut fait à cette réclamation ; mais on sait, hélas ! que nos populations continuèrent à être en proie à des exactions continuelles en argent et en nature, venant de tous partis et pesant également sur les catholiques et sur les protestants. Au commencement de 1578, on publie en Dauphiné un ordre royal prescrivant la cessation des luttes ; mais un certain capitaine Bouvier persiste à occuper militairement Pont-en-Royans. « Les habitants du Pont, catholiques et huguenots, prenant le frain aux dents, comme on dit, se bandèrent contre luy et le mirent hors du château et de la Corbelle, sans l’offenser, et le prièrent les laisser vivre en paix. Sur quoy, il se retira à la Chapelle de Vercors, parce qu’il ne s’osoit retirer à Romans, d’où il étoit. » Toutefois, sa passion pour le bruit et la lutte ne tarda pas à le tirer de la Chapelle, pour le pousser encore à l’attaque du Pont, qu’il prit facilement.
Un instant débarrassé de cet importun capitaine, qui ne lui fut certainement pas moins à charge qu’au Pont, le Vercors n’est pas pour cela désormais sans trouble. En 1579, les prés que l’évêque y avait passent entre les mains de Me Charles du Cros, président de la Chambre de l’Édit, et de 1579 à 1581 le Vercors subit de nouveau les exactions de ces bandes de pillards qui, commandées par d’Allières, Bouvier et le capitaine Vercors, roulaient successivement de Die à Pont-en-Royans, et de Pont-en-Royans à Die.
Nous n’avons pas de documents qui nous permettent d’indiquer avec précision les événements dont le Vercors fut le théâtre pendant les dix ans suivants. Tout au plus trouve-t-on dans cet intervalle le contrat de mariage de Claude Chalvet, fils et frère de notaires de la Chapelle-en-Vercors, acte qui est du 4 avril 1587, et montre les Chalvet résolument enrôlés dans « l’Esglize refformée. » Mais les détails que nous avons sur l’état du pays à la fin du xvie siècle et au commencement du xviie, sont d’une éloquence lugubre.
Un registre de protocoles de 1593 à 1595 de Pierre Chalvet, notaire à la Chapelle et protestant, seul registre des notaires de la localité que l’on aie de 1569 à 1645, ne contient guère de testaments et de contrats de mariages si ce n’est de testateurs et d’époux protestants. Bien plus, on y indique seulement d’une manière fort vague, dans les ventes d’immeubles, quels en sont les seigneurs directs et les charges censitaires.
En 1591, la commune de Saint-Martin était criblée de dettes. Celles-ci provenaient, en grande partie du moins, d’impôts forcés, comme celui de 12 écus 40 sols 6 deniers que la commune eut à payer, le 21 juillet 1591, à « Chorot, commis à la recepte des troys escus impozés pour la fortification de Grenoble. » Ne sachant comment sortir d’embarras, cette pauvre commune songea à vendre « un quinzain de tous ses grains. » Le parlement l’y autorisa le 23 septembre 1591, et, après plusieurs encans, le quinzain fut adjugé, le 11 novembre suivant, à « Mathieu Mailhet, marchant de Dye, » pour 750 écus, « soubz reachept perpétuel. » Puis, « lad. commune, se voyant despeuplée, et que la continuation de la levée dud. quinzain desgoutoit tous ceulx quy estoint en volonté d’y venir habiter, » s’en racheta le 23 juin 1593. Et cela, avant même que toutes ses dettes fussent payées ; car le 6 novembre suivant, son consul Penon livrait à Louis Romey, de la Chapelle, 13 écus « en déduction de plus grand some à luy deue par la comune dud. St-Martin, pour despenses et vacations par luy faictes et par luy suportées, pendant que le capne Jan Rolet l’a faict détenir prizonier à Chabeuilh, pour raison du debte que le mandement de Vercors luy debvoit. »
Le 17 juillet 1593, les dîmes du Vercors sont affermées ; mais les quantités en sont minimes, et la ferme est passée par « noble Just Dubayle, segneur de Lambres, » agent « de Monsegneur de Balany, » lequel « prend et a accoustumé prendre » les « dismes » au « mandement dud. Vercors. » Un acte du lendemain nous explique qu’il s’agit des « dismes que mon segneur l’Evesque de Dye, ou, pour luy, mon segneur Balany, a accoustumé prendre » aud. lieu.
Quant au service divin, nous le trouvons repris dès le 1er septembre 1594 à Vassieux par « noble Michel de Chafardon, prebtre de Royans, » auquel « Me Gabriel Reboul, rentier du prieuré de Vacieu, » confie, à ce titre, pour deux ans et moyennant 24 écus par an, le service de ce « prieuré, » à faire « tout ainsy qu’il est ordonné par l’Église catolique, apostolicque romayne. » En 1604, quand Mgr de Léberon fait sa visite pastorale au Vercors, Vassieux est desservi par frère François Veyre, religieux de Saint-Antoine ; Saint-Agnan, par Guillaume Ducros ; la Chapelle, par François Bouchaton ; Saint-Julien et Saint-Martin, cures alors annexées, par André Bouchaton. Mais, en quel état sont les édifices religieux et leur mobilier ! À Vassieux, pas de tabernacle, pas de ciboire, pas de fonts baptismaux ; les ornements sont insuffisants, le cimetière n’est pas clos. À Saint-Agnan, il en est à peu près de même. À la Chapelle, pas de tabernacle, pas de ciboire pour les malades ; l’église a besoin d’être « parachevée ; » les fonts baptismaux sont découverts ; les vases sacrés et les ornements sont insuffisants ; le service de la chapelle de la Madeleine fondée dans l’église n’est pas fait ; la chapelle de Saint-Claude, bâtie hors de l’église, « est entièrement ruynée et desmolye par l’injure et malheur des troubles passés. » À Saint-Julien, « le cœur » de l’église « est rompu et l’église descouverte ; » il n’y a pas de tabernacle ni de ciboire pour les malades ; les fonts baptismaux sont découverts ; le service de plusieurs chapellenies fondées dans l’église est négligé, et leurs fonds presque entièrement possédés par d’injustes détenteurs. À Saint-Martin, pas de tabernacle sur le grand autel, pas de ciboire pour les malades ; les fonts sont découverts, et les ornements insuffisants ; les murailles de l’église sont « rompues » à plusieurs « endroits ; » le service des chapelles de Saint-Antoine et de Notre-Dame-de-Pitié n’est pas fait régulièrement.
Le prélat fit les ordonnances requises ; mais on fut long à les exécuter. Ainsi, en 1613, le chœur de l’église de Saint-Julien était encore « rompu, et la voulte descouverte, en danger de ruine. » Cependant, peu à peu tout se réorganisa d’une manière convenable.
Ce qu’on remarque surtout en lisant les registres des visites canoniques du Vercors au xviie siècle, c’est le soin que prirent les évêques d’y faire respecter les choses catholiques par les protestants et d’y procurer à ceux-ci le retour au giron de l’Église. Profitant des facilités que leur donnait l’édit de Nantes, ces pauvres frères égarés avaient formé de tous leurs coreligionnaires du Vercors une église rangée dans le colloque du Viennois ; on y trouve pour ministres en 1609 Daniel Monin, de 1610 à 1613 Pierre de Bonniot, de 1613 à 1617 Jean Bonnet, de 1619 à 1620 Abraham de Colignon, et plus tard (en 1666, paraît-il) un certain de Fassion. Mais le nombre de ces protestants, d’abord considérable, alla en faiblissant de plus en plus. En 1644, l’évêque trouvait seulement à Saint-Agnan 12 familles huguenotes à côté de 160 familles catholiques, à la Chapelle 4 familles huguenotes à côté de 140 familles catholiques, et à Saint-Julien 1 famille huguenote à côté de 61 familles catholiques. À Saint-Martin étaient 89 familles catholiques et 4 huguenotes, et à Vassieux 54 familles catholiques et 4 huguenotes.
En 1658, Daniel de Cosnac trouvait à Saint-Agnan 600 communiants catholiques et 1 seule famille protestante ; à Vassieux 54 familles catholiques ; à la Chapelle 150 familles catholiques, « n’ayant que 6 de la R. P. R., auquel le ministre du Pont-en-Royans, par usurpation, vient parfois prêcher dans des maisons particulières ; » à Saint-Martin 80 familles catholiques et aucune protestante ; et à Saint-Julien 212 communiants catholiques et 1 seule famille protestante.
Grâce à cet heureux mouvement de retour à l’unité catholique dans le Vercors, la révocation de l’édit de Nantes, en 1685, y passa à peu près inaperçue.
Déjà depuis de longues années des confréries du Très-Saint-Sacrement et du Saint-Rosaire, établies dans toutes les paroisses, étaient une protestation vivante et continuelle contre les fantaisies des hérétiques. Elles affirmaient hautement la foi antique et présente de l’Église en la présence réelle de Jésus-Christ dans l’Eucharistie, et la dévotion du peuple chrétien envers l’auguste Mère de Dieu. Elles continuèrent à produire leurs heureux effets, à réagir contre l’esprit de dissolution et d’indifférence, à entretenir chez leurs membres la piété et le zèle pour leur salut et la gloire de Dieu.
Au point de vue bénéficier, il y eut quelques modifications ; mais tout reprit son cours régulier.
En 1599, frère Gratian de Goits prend possession du prieuré de Vassieux, toujours uni à la commanderie de Ste-Croix. Mais en 1604 frère François Veyre et en 1627 frère Louis de la Roche ont ce prieuré, qui en 1660 dépend directement de l’abbaye même de Saint-Antoine ; et dès 1670 la maison antonienne de Pont-en-Royans, relevant elle-même directement de l’abbaye, a la plus grande partie des revenus de Vassieux, incorporés avec elle et tout l’ordre de Saint-Antoine, en 1775, à l’ordre de Malte. Celui-ci fit de Vassieux, comme du Pont et de Sainte-Croix, une dépendance de son grand-prieuré de Saint-Gilles.
En 1644, les revenus de Vassieux consistaient dans les censes faites par environ 70 emphytéotes pour terres ou maisons du lieu ; dans la dîme, levée à la cote 16e sur le blé, le seigle, l’avoine, l’orge et les légumes, et valant 80 écus par an ; dans les fonds produisant 6 écus francs. En 1678, la dîme s’arrentait, toutes charges payées, 500 livres argent, 100 livres de chandelles et 100 livres de fromage pour la maison du Pont, et autant de chandelles et de fromage pour l’abbaye même de St-Antoine. En 1761, elle était affermée 800 livres l’an, « 60 livres de pot de vin, » et le payement des charges, sauf les 150 livres données au vicaire. Dans cet arrentement était compris le terrier du lieu ; mais les Antonins se réservaient les fonds et la moitié des lods.
La charge principale était la portion congrue du curé, de 24 écus en 1596, de 40 écus en 1644, de 200 livres en 1668, de 300 livres en 1688 et en 1765. Les charges secondaires étaient la pension d’un vicaire adjoint au curé dans le xviiie siècle, le luminaire, la 24e de la dîme aux pauvres, les décimes ordinaires et extraordinaires.
Outre sa portion, le curé avait son casuel et les novales. Il payait en 1758 la pension de 6 livres de cire à l’évêque.
À St-Martin, l’évêque, seul décimateur et collateur de la cure jusqu’à 1790, ne retire que 21 sétiers de froment et 10 sétiers d’avoine en 1593. Mais en 1644, les grains, à la cote 16e, produisent 155 sétiers, et les agneaux, à la cote 12e, valent 12 livres. En 1733, le tout vaut 1 058 livres, et le fermier paye en sus la pension du curé et la 24e des pauvres.
Le curé a sur la dîme une pension fixe de 21 sétiers moitié froment, moitié consegail, et 2 terres avec 1 pré rapportant 40 écus en 1644. Un état de 1687 évalue à 300 livres le revenu fixe, et à 90 le casuel.
À St-Julien, l’évêque, collateur de la cure et décimateur aux 2/3, avait, à la cote 16e pour les grains et à la 12e pour les agneaux et chevreaux, 10 sétiers froment et 10 sétiers seigle en 1593. Mais cette dîme valait 64 sétiers en 1644.
Le curé, qui avait l’autre tiers de la dîme, valant 32 sétiers, et des terres rapportant 25 écus en 1644, fut cotisé en 1728 comme jouissant de 176 liv. pour dîme, 112 liv. pour fonds, 20 liv. pour pré et 40 liv. de casuel.
À la Chapelle, l’évêque était collateur et avait la pension de 6 livres cire sur la cure, et la moitié des dîmes, levées à la cote 16e pour les grains et à la 12e pour les agneaux. Cette moitié lui produisit 65 sétiers moitié froment et moitié seigle, avec la moitié des pailles, en 1593, et 160 sétiers de blé en 1644 et en 1658.
Le curé avait l’autre moitié des dîmes, et des prés et terres rapportant 40 écus en 1644. Le tout était affermé 800 livres en 1653, et 1 000 livres, la 24e des pauvres non comprise, en 1654. Il fallait en prendre 200 livres pour le vicaire. Le casuel était de 100 livres en 1678. En 1704, dîmes et fonds rapportaient 1 200 livres et le casuel 40 écus.
À St-Agnan, l’évêque, collateur et décimateur par moitié avec le curé, n’affermait sa part en 1593 que 5 sétiers 3 quartaux froment et 17 sétiers seigle ; en 1646, il l’affermait 450 liv. tournois, 1 sétier pois, 1 sétier lentilles et le payement de la 24e des pauvres par le fermier en sus. Il avait en outre sa pension de 6 livres cire et 1 sol argent sur la cure.
Le curé avait sa moitié des dîmes et quelques fonds. Le tout produisait 800 livres en 1644 et en 1658, et 1 000 livres en 1678 et en 1704. Le casuel allait à environ 100 livres. Mais il y avait à prélever la pension du vicaire, fixée à 150 livres par l’ordonnance du 3 août 1735, prescrivant la résidence de celui-ci à Rousset.
Au point de vue administratif et hiérarchique, la statistique religieuse et ecclésiastique du Vercors changea sur la fin du xviie siècle, par la création d’un cinquième archiprêtré du diocèse de Die, archiprêtré qui fut formé du Vercors, de Vassieux et de toutes les paroisses du Royans dépendantes de Die. Ce nouvel archiprêtré, détaché de celui de Crest, prit le nom d’archiprêtré du Vercors, et fut divisé en deux sections pour les conférences ecclésiastiques. La première conférence avait pour président le curé de Saint-Agnan, pour secrétaire celui de la Chapelle, et pour simples membres les curés des trois autres paroisses, et les vicaires de Saint-Agnan et de la Chapelle. Les curés d’Échevis et de Châtelus faisaient partie de la section et conférence du Royans.
Sauf l’établissement d’une vicairie avec résidence à Rousset, le xviiie siècle allait se passer sans événement religieux important pour le Vercors, quand sonna l’heure de la Révolution.
Cette époque fut signalée dans les paroisses qui nous occupent par des faits identiques à ceux qui se passèrent ailleurs, et dont les détails sortent du cadre que nous nous sommes tracé dans ce travail. Nous devons cependant faire observer que les procès-verbaux des fêtes civiques du lieu que nous avons pu parcourir, reflètent jusqu’à la fin de 1792 un enthousiasme considérable et un espoir immense dans les institutions nouvelles. Toutefois l’attachement le plus vif à la foi et au culte catholique s’allia d’une manière étonnante à cet enthousiasme : c’est-à-dire que la population était restée profondément chrétienne et fut jusqu’à la Terreur fidèle à ses devoirs religieux. Il y eut des défections, des ordres odieux et impies y furent exécutés, les passions et la lâcheté y trouvèrent des suppôts ; mais le nombre de ceux-ci fut relativement minime. Grâce à cette répulsion à peu près générale pour les excès de l’impiété et de la tyrannie, les quelques intrus mis à la tête des paroisses durent s’éclipser bien vite, et les vrais pasteurs purent facilement trouver des retraites et remplir, au moins en partie, les devoirs de leur ministère.
Dès 1801, le culte était publiquement exercé dans toutes les paroisses ; mais en 1803, le décret érigeant la Chapelle en cure avec Saint-Agnan, Vassieux et Saint-Martin pour succursales, annexait simplement Saint-Julien à cette dernière et ne faisait pas mention de Rousset. Celui-ci eut néanmoins à peu près constamment un prêtre pour le desservir. Érigé d’abord en vicairie, il devint succursale en 1826, grâce aux démarches de M. l’abbé Masclaux. Saint-Julien avait déjà été érigé en succursale avant 1826. Le canton a donc aujourd’hui 6 paroisses, dont voici la population catholique, ou plutôt totale, puisqu’il contient au plus une dizaine de protestants : la Chapelle, 1 279 habitants ; Saint-Martin, 1 040 ; Saint-Agnan, 785 ; Vassieux, 780 ; Saint-Julien, 521 ; Rousset, 220.
La Chapelle a une vicairie et possède une église spacieuse et convenable, bâtie depuis une quinzaine d’années dans le style roman, sous la direction de M. l’architecte Épailly, en remplacement de la vieille, incendiée. L’église de Saint-Martin est à refaire, à cause de son insuffisance et de son mauvais état ; celle de Rousset est bien ; celle de Vassieux est peu convenable ; celles de Saint-Agnan et de Saint-Julien sont dans un état passable, mais trop étroites.
