Le regard de l’Oeil du Photographe : Comment comprendre véritablement l’âme d’une ville sans évoquer les personnalités illustres qui y ont vu le jour ? Ce dernier volet de l’ouvrage est un vibrant hommage aux enfants de Varzy qui ont brillé sur la scène nationale. Si le XIIIe siècle nous a légué le grand théologien dominicain Jean de Varzy, c’est surtout le XIXe siècle qui met la cité à l’honneur avec la célèbre lignée des frères Dupin – dont l’avocat et homme politique André-Marie-Jean-Jacques Dupin – ainsi que l’éminent Claude-Alphonse Delangle, ministre et procureur général. Un chapitre biographique inspirant qui clôt avec majesté cette monographie.

Sommaire


Depuis le commencement de l’histoire de Varzy, jusqu’au xviie siècle, à part les évêques d’Auxerre, dont nous avons parlé, qui étaient les seigneurs de Varzy, nous avons à signaler un riche bourgeois, Renaud Chomez, qui, ayant suivi les armes, s’était fait recevoir chevalier en 1239, et, également au xiiie siècle, Milon de Varzy, archidiacre, qui fut choisi par Jean de Toucy, qui allait en Terre sainte, en 1248, pour l’un des exécuteurs de son testament. Le même archidiacre se fit Dominicain en 1250, ainsi que Jean de Varzy, qui succéda à saint Thomas-d’Aquin en l’Université de Paris.

Voici ce que l’abbé Lebeuf rapporte sur lui dans son chapitre « Catalogue des écrivains » :

xiiie siècle

Jean de Varzy, qui avait pris l’habit de saint Dominique au couvent d’Auxerre, fut appelé à Paris pour s’avancer dans les degrés ; il y fut reconnu si habile qu’on le choisit pour professeur de l’Écriture sainte dans la maison de Saint-Jacques. Il n’était encore que bachelier en théologie lorsqu’il composa de petits commentaires sur le Livre de la Sagesse, et sur le Cantique des Cantiques ; qui sont conservés dans la Bibliothèque publique de Bâle, et dont le Père Echard a eu connaissance par le moyen de M. Inselin Jean y est surnommé de Verdiaco pour de Varzyaci, selon l’usage ancien de changer la lettre z en d, qui fait dire encore les Verdigois pour les Varzycois. Ses sermons furent trouvés si bon que Gilles d’Orléans, autre Dominicain, qui vivait en 1273, en fit une collection. Son épitaphe est dans le chapitre des Jacobins à Paris, à main gauche, en ces termes : Hic jacet F. Johannes de Varzico ord. Fratrum Præd. in Theologia Magister qui obiit MCCLXXVIII. Comme l’archidiacre d’Auxerre, nommé Millon de Varzy, se fit Dominicain vers l’an 1250, il est à présumer que Jean, qui aurait été peut-être son frère ou son neveu, a pu suivre son exemple.

Nous avons aussi à signaler, au xve siècle, Raymond de Fontaines, curé de Varzy, sa ville natale, qui brilla comme théologien au Concile de Constance, et devint évêque de Soissons en 1423.


Famille des Dupin

L’une des familles qui porta le plus gloire à Varzy fut celle des Dupin.

Le premier dont parle l’histoire fut Noble J.-J. Dupin, avocat au Parlement, lieutenant de la châtellenie de Varzy, qui acheta, en 1670, le château de Cœurs, vendu par les Lamoignon ; de lui, descendent les Dupin de Cœurs.

La famille des Dupin, à laquelle se rattache le célèbre Louis-Ellies Dupin, docteur en Sorbonne en 1684, et Henri Dupin, auteur dramatique, a occupé des charges municipales et judiciaires dans les villes de Varzy et de Clamecy et a donné naissance, dans ces derniers siècles à quelques célébrités : André Dupin, médecin célèbre au xviiie siècle, a composé plusieurs ouvrages de médecine, restés inédits, mais cités avec éloge dans le catalogue des manuscrits de la Bibliothèque de Lyon, par M. Delandine.

Son fils, Charles-André, né à Clamecy, en 1758 a été membre de la Constituante ; arrêté comme suspect, il fut longtemps détenu dans la maison d’arrêt établie au château de Pressure, près Clamecy. De 1799 à 1804, il siégea au Conseil des Anciens ; après avoir rempli de hautes fonctions à Paris, il revint en sa ville natale dont il a été sous-préfet de 1815 à 1830. Il eut trois fils, tous trois nés à Varzy. L’aîné, André-Marie-Jean-Jacques, né le 1er février 1783 ; le second, Charles, né le 6 octobre 1784 ; le dernier, Philippe-Simon, né le 7 octobre 1795.

Pour les biographies des trois Dupin, nous ne pouvons mieux faire que de nous inspirer et de reproduire en partie celles qui furent écrites et publiées par Ernest Desmarest, avocat à la Cour d’appel de Paris.


Dupin Aîné

Dupin (André-Marie-Jean-Jacques), non moins célèbre comme homme d’État que comme jurisconsulte, fit ses études juridiques à Paris, et fut pendant longtemps maître clerc chez un avoué de première instance de la rue Bourbon-Villeneuve. Lors de la réorganisation de la Faculté de Paris, en 1806, il fut le premier candidat qui se fit inscrire pour soutenir les épreuves imposées à ceux qui voulaient obtenir le diplôme de docteur en droit, et il les soutint de la manière la plus brillante. En 1810, il se mit sur les rangs pour une chaire de la Faculté de droit de Paris ; mais il échoua dans le concours ouvert à cet effet. L’année suivante, Merlin, alors procureur général à la Cour de cassation, le présenta pour une place d’avocat général qui vint à y vaquer ; mais elle fut donnée à un autre protégé de Fontanes. À l’époque de la chute de Napoléon, en 1814, M. Dupin était déjà connu avantageusement par la publication de divers ouvrages ayant pour but de faciliter l’étude des lois, et dont on a cessé depuis longtemps de compter les éditions. La réputation de savoir qui s’attachait à son nom explique comment il avait été appelé quelques mois auparavant à faire partie du Comité institué pour coordonner la masse énorme et confuse de décrets impériaux devenus partie intégrante du droit français.

Élu, en mai 1815, membre de la Chambre des représentants par la ville de Château-Chinon (Nièvre), il fut l’un des orateurs qui, dans le Comité secret du 21 juin, combattirent avec le plus de vivacité la proposition faite à la Chambre de proclamer Napoléon II empereur des Français, et il fit partie de cette coterie des puritains constitutionnels qui, en haine du despotisme impérial, s’avisèrent dans ce moment suprême d’invoquer bien haut, mais un peu tardivement les droits de l’homme et du citoyen, de réclamer, en conséquence, la liberté illimitée de la presse et des garanties pour la liberté individuelle, tandis peut-être qu’il eût été plus utile de songer aux moyens de sauvegarder avant tout l’indépendance nationale. Cette faute, M. Dupin la répara d’ailleurs autant que possible, à quelques jours de là, quand la France se trouva au pouvoir de l’étranger et livrée aux fureurs d’une réaction impitoyable dans ses vengeances, en publiant un écrit intitulé : De la défense des accusés. Tous les droits de l’humanité, effrontément violés et foulés aux pieds par les hommes à ce moment à la tête des affaires, étaient noblement revendiqués dans ce factum énergique, dont la publication, dans de telles circonstances, était, on doit le reconnaître, un véritable acte de courage civique. M. Dupin ne tarda pas à recevoir la digne récompense de cette belle action. C’est à lui, en effet, qu’échut la tâche de défendre le maréchal Ney, traduit, au mépris des termes formels de la capitulation de Paris, devant la Cour de Paris, comme prévenu de haute trahison en raison de la part directe prise par lui aux événements qui, sept mois auparavant, avaient ramené Napoléon de l’île d’Elbe aux Tuileries. L’année suivante, il défendit aussi les trois Anglais : Hutckinson, Bruce et Robert Wilson, accusés d’avoir favorisé l’évasion de Lavalette. On le voit ensuite successivement chargé devant les Cours prévôtales ou les Cours d’assises de la défense des généraux Alix, Savary, Gilly, Caulaincourt, etc., c’est-à-dire protestant éloquemment contre les illégalités, les violences et les abus de la force brutale, devenus à l’ordre du jour à une époque que l’on a justement appelée la Terreur blanche. Les nombreux procès intentés à la presse par le gouvernement de la Restauration lui fournirent encore d’autres occasions de proclamer les grands principes posés en 1789 comme la base immuable du nouveau droit public des Français. Ce furent là pour lui autant de triomphes oratoires qui popularisèrent bien vite son nom dans les masses, en même temps qu’ils lui assuraient au barreau la plus belle et la plus lucrative clientèle. C’est ainsi qu’en 1824, le premier prince du sang, Mgr le duc d’Orléans, le nommait membre de son Conseil privé, fonctions auxquelles était attaché un traitement de 15 000 francs, que M. Dupin conserva jusqu’en 1848, même plus tard.

En 1825, le ministère Villèle, mettant à profit une loi qui l’autorisait à intenter aux journaux des procès de tendance, sans avoir absolument besoin d’incriminer tel ou tel autre, traduisait en police correctionnelle le Constitutionnel, sous la prévention de tendances anarchiques. Ce fut à M. Dupin qu’on confia la défense de ce journal, alors l’organe le plus important du parti libéral, et les contemporains ont encore présent à la mémoire l’admirable plaidoyer dans lequel le célèbre orateur réduisit à néant toutes les charges élevées par l’accusation, et où, prenant corps à corps l’institut de Loyola, il s’écria que « c’était une épée dont la pointe était partout et la poignée à Rome ! » En même temps, l’éminent et savant jurisconsulte, évoquant les vieux souvenirs parlementaires, prenait en main, dans diverses publications, qui toutes obtenaient un grand retentissement, la défense des libertés de l’église gallicane contre les usurpations flagrantes de l’ultramontanisme.

En 1827, aux élections générales, il fut élu membre de la Chambre des députés, où il alla siéger au centre. Il appartenait, en effet, à cette nombreuse classe de français qui avaient franchement accepté la Charte de 1814, et qui voulaient sincèrement le gouvernement constitutionnel. En 1830, il fut rapporteur de la fameuse adresse des 221, et il ne prévoyait pas la révolution qu’elle devait enfanter quelques jours après. La victoire du peuple, une fois décidée, il se fit, en revanche, un brusque revirement dans toutes les idées de M. Dupin, qui s’empressa de se rendre à Neuilly, pour engager le duc d’Orléans à accepter la lieutenance générale du royaume.

Une grande révolution venait de s’accomplir et déjà il avait tout lieu de craindre qu’en définitive elle n’eût été faite qu’au seul profit de l’anarchie. M. Dupin était d’ailleurs si loin de penser que le duc d’Orléans eût d’autres droits à la couronne que ceux que lui conférait une acclamation populaire incontestée, qu’il insista pour que le nouveau roi prît le nom de Louis-Philippe Ier et non pas celui de Philippe VII, qui l’eût rattaché à un passé que la nation répudiait solennellement une fois de plus. C’est à ce propos, en effet, qu’il fit sa célèbre distinction du quoique et du parce que.

« La France, s’écria-t-il, prend le duc d’Orléans pour roi, quoique, et non parce que Bourbon ! »

Le 23 août 1830, M. Dupin fut nommé procureur général à la Cour de cassation. Ce fut là très incontestablement un des choix du gouvernement nouveau auxquels l’opinion applaudit sans réserve. Il eût été certes difficile de rencontrer un jurisconsulte plus éminent et entouré de plus de considération. La plus vulgaire équité oblige de reconnaître que jamais la noble tâche qui incombe au ministère public devant notre Cour suprême ne se trouva conférée à des mains plus intègres, à un savoir plus profond, à un esprit plus élevé.

M. Dupin a réuni en 11 volumes ses réquisitoires, plaidoyers et discours de rentrée. C’est un des hommes dont le nom occupe le plus de place dans l’histoire contemporaine.

Nous avons très sommairement indiqué la carrière parcourue par l’avocat, car tous les incidents qui l’ont signalée se rattachent à l’histoire de la Restauration et, dès lors, sont suffisamment connus ; mais nous insisterons sur sa carrière comme magistrat, parce que les luttes des partis qui ont troublé les 18 années du règne de Louis-Philippe ont trop souvent couvert de leur vain bruit l’activité si infatigable et si méritante du procureur général à la Cour de cassation. Ainsi, le voit-on ne pas hésiter un instant à requérir la censure contre un magistrat (affaire Fouquet, 1832), qui a donné le scandale d’une adhésion publique à un manifeste du parti légitimiste sous forme de projet de constitution nouvelle ; puis contre un autre (affaire Chaley, 1834), assez oublieux de ses devoirs pour pactiser ouvertement avec l’émeute ; car il comprend de quelle importance il est pour la société que la magistrature, gardienne des lois, reste toujours calme et impassible au milieu des discordes civiles d’une nation, sans jamais y prendre part, sans jamais tolérer qu’on essaye de transformer le sanctuaire de la justice en une arène à l’usage des passions politiques. Que de fois aussi, dans les causes privées (civiles ou criminelles), ses réquisitoires ont éclairé définitivement des matières d’une haute gravité restées jusqu’alors dans une grande obscurité, par exemple : la propriété littéraire (dépôt des exemplaires prescrits, 1834) ; la responsabilité des médecins (affaire Thouret-Noroy, 1835) ; la question de pénalité à appliquer à l’incendiaire de sa propre maison ; la question du mariage des prêtres, etc., etc.

Si, comme magistrat, M. Dupin mérita de son pays plus peut-être que pas un des hommes qui l’avaient précédé dans l’exercice de ses hautes fonctions, il en est peu, en revanche, qui aient été de la part des partis l’objet d’attaques si haineuses et si passionnées. Cela tient peut-être à cette circonstance que M. Dupin, procureur général, était en même temps et surtout homme politique, et à ce qu’il jouait un rôle des plus importants dans le Parlement. Constamment choisi par les électeurs de la Nièvre comme député, il eut, en effet, à 8 reprises successives sous le règne de Louis-Philippe, l’honneur d’être élu président de la Chambre ; et il conserva, toujours, la plus entière indépendance vis-à-vis d’un gouvernement qui possédait, d’ailleurs, toutes ses affections. Quand ce gouvernement avait eu à réprimer l’émeute ensanglantant les rues de la capitale et devenant même parfois complètement maîtresse de cités importantes, il lui avait donné son concours le plus entier. Mais le péril social une fois conjuré, il était bien vite revenu aux idées de liberté sous la loi, sub lege libertas, qu’il avait résumées dans cette belle devise, adoptée par lui le jour où il crut avoir fait définitivement triompher le principe sacré de la libre défense des accusés, pour lequel il avait lutté de 1815 à 1830.

M. Dupin, dans la mémorable séance du 24 février 1848, venait d’engager ses collègues à proclamer, sans plus de délai, la régence de Mme la duchesse d’Orléans pendant la minorité de son fils, appelé au trône par le fait de l’abdication de Louis-Philippe, quand l’émeute, rugissante, envahit le Palais de la Chambre des députés…

Le lendemain, reconnaissant les faits accomplis, M. Dupin faisait décider par la Cour de cassation que, désormais, la justice ne serait plus rendue qu’au nom du peuple français. La République, proclamée le même jour à l’hôtel de Ville, ne crût pas devoir enlever à M. Dupin son titre de procureur général à la Cour de cassation, et ne lui imposa aucune espèce de serment. Il put dès lors, sans manquer à aucun de ses devoirs d’homme politique, conserver dans le Conseil privé de la famille d’Orléans la position qu’il y occupait depuis 1824. Le suffrage universel et la souveraineté du peuple devenant la base du nouveau gouvernement donné au pays, M. Dupin se mit sur les rangs pour les élections à l’Assemblée constituante, et y fut effectivement envoyé par ses compatriotes de la Nièvre, demeurés fidèles à leur vieil attachement pour l’homme qui, pendant 20 ans, n’avait pas cessé de les représenter. Il fut appelé à faire partie du Comité de constitution, et s’y prononça pour l’existence de deux Chambres. Réélu à la législative, il fut constamment élu président par cette assemblée. Il y fit, maintes fois, preuve d’un vrai courage civil, et il occupait encore le fauteuil le 2 décembre 1851, quand un coup d’État vint, mettre un terme à son mandat. Investi d’un pouvoir dictatorial momentané, Louis-Napoléon ne songea pas plus que les hommes de février à remplacer M. Dupin en qualité de procureur général ; et, suivant toute apparence, celui-ci aurait gardé encore son siège à la Cour suprême, si, le 22 janvier 1852, à la suite des décrets qui prononçaient la confiscation des biens de la famille d’Orléans, il n’avait pas cru devoir donner sa démission, refusant ainsi, avec éclat, de s’associer jusqu’à un certain point, par son silence, à des actes qui blessaient sa conscience1.

M. Dupin, membre de l’Académie française et de l’Académie des sciences morales et politiques, s’était retiré dans sa terre de Raffigny, lorsque l’empereur, en 1857, le rappela au pouvoir, dans son ancienne fonction de procureur général à la Cour de cassation, en le priant en même temps d’accepter le titre de sénateur.

M. Dupin, ne pouvant refuser le rôle politique qu’il avait tenu toute son existence, accepta ces fonctions, qu’il remplit jusqu’au jour de sa mort, le 10 novembre 1865.


Le Baron Dupin

Dupin (le baron Charles), frère du précédent, membre de l’Académie des sciences, sénateur, ancien membre du Conseil d’amirauté, etc., né à Varzy en 1784. En 1801, il fut admis le premier, à l’École polytechnique sur 200 concurrents ; en 1803, il fut reçu le premier de sa promotion, dans le corps du génie maritime. De 1803 à 1805, il concourut comme ingénieur de la marine à la formation de la grande flottille de la Manche, ainsi qu’à la création du vaste arsenal d’Anvers. Plus tard, au retour d’une inspection des ports de la Hollande, il prit part aux travaux de restauration du port de Gènes. Peu après le désastre de Trafalgar, il obtint de s’embarquer sur la première escadre qui osa reprendre la mer, et qu’on envoyait dans les îles Ioniennes, cédées à la France par le traité de Tilsitt. Dans l’arsenal de Corfou, il fut assez heureux pour réparer en 5 jours, sur 8 qui lui avaient été donnés, le vaisseau-amiral, démâté par une tempête, et cette extrême diligence permit à l’escadre française d’échapper à des forces supérieures, envoyées pour lui couper le chemin de Toulon. Resté à Corfou, sur sa demande, le jeune Officier, après un séjour de 4 années aux Îles Ioniennes, obtint de revenir en France vers la fin de 1812. C’est à partir de cette époque qu’il présenta successivement à l’Académie des sciences de nombreux mémoires, que l’illustre assemblée jugea dignes de figurer dans ses collections ; mais l’auteur préféra les publier séparément sous le titre de : Développement de géométrie. D’autres travaux, non moins importants, lui valurent une place de correspondant dans la section de mécanique. Il succédait, en cette qualité, à l’illustre Watt. Au printemps de 1813, il partit pour Toulon, et y créa, malgré mille obstacles, le beau musée maritime que possède cette ville, et qui a donné l’idée de celui dont Paris fut doté vers la fin du règne de Charles X. En 1815, il était alors capitaine du génie maritime, il présenta à l’Académie un mémoire sur de nouvelles et ingénieuses machines créées dans ce port par l’habile ingénieur Hubert. L’année suivante, il obtint la permission, qu’il sollicitait depuis longtemps, de visiter les établissements maritimes de l’Angleterre, et s’empressa d’en profiter. Bien qu’il lui fût interdit de prendre sur les lieux des notes ou des croquis, il n’en rapporta pas moins de nombreux documents, à l’aide desquels, dès 1817, il put adresser au ministre de la Marine et à l’Académie des sciences un immense travail offrant le tableau complet des ressources navales, militaires et commerciales de la Grande-Bretagne, travail qui ouvrit à son auteur les portes de l’Académie en 1818, et le gouvernement ne tarda pas à le faire officier de la Légion d’honneur. En 1824, Louis XVIII lui octroya même le titre de baron.

En 1819, M. Dupin, qui avait réclamé, depuis son retour d’Angleterre, la création d’une école où serait enseignée l’application des sciences aux arts, école dont il avait étudié le modèle à Glasgow, vit son œuvre s’accomplir par l’ordonnance qui institua le Conservatoire des arts et métiers. Nommé professeur de mécanique dans le nouvel établissement, il ajouta à son cours des leçons sur la Géométrie appliquée aux arts, et la dynamie, ou science des forces motrices utiles à l’industrie. En 1825, il publia les résultats de ses recherches mathématiques, de 1804 à 1815, sur les applications de la géométrie à la construction et à la stabilité des vaisseaux, aux tracés des routes, aux déblais et remblais, à la dioptrique et à la catoptrique ainsi que la collection de ses discours sur les sciences et les arts où se trouve un remarquable tableau des progrès de la marine française depuis la paix générale.

C’est à peu près vers cette époque (1825) que M. Dupin tourna son attention sur la situation morale et matérielle de la France, dont il fit l’objet particulier d’un cours au Conservatoire de 1827. On connaît la célèbre carte, à teinte plus ou moins foncée, dont il accompagna ses leçons sur l’instruction publique de notre pays. Cette carte, souvent imitée depuis, représentait par les nuances les plus variées, entre le blanc et le noir, la richesse intellectuelle de chaque département ; elle eut un succès de vogue.

Aux élections générales de 1828, le département du Tarn, l’un de ceux qu’il avait marqués en noir sur la carte de la France intellectuelle, le nomma député sans le connaître, sans l’avoir jamais vu. La première campagne parlementaire de M. Dupin fut heureuse ; faisant usage, pour la première fois, des données statistiques habilement groupées, il signala avec force les pernicieux effets de la loterie sur toutes les parties de la France. Quelques orateurs de la droite avaient attaqué l’enseignement populaire, dont le Conservatoire des arts et métier de Paris avait donné l’exemple : M. Dupin le défendit comme on défend une création personnelle, et répondit victorieusement à toutes les objections. En 1830, M. Dupin vota avec les 221. Dans les journées de juillet, il fit parti du petit nombre de députés qui soutinrent et modérèrent le mouvement. La victoire décidée, quelques ouvriers, égarés par un coupable intérêt, commençaient à briser les machines, et l’œuvre de destruction menaçait à s’étendre, lorsque M. Dupin rédigea un appel à la générosité et aux lumières des ouvriers parisiens, qui fut écouté, et arrêta le désordre. En 1832, il soutint le projet de loi sur la garde nationale mobile, et combattit un amendement qui décidait qu’elle serait organisée même en temps de paix ; il fut également l’organe dans la même session de la commission chargée d’examiner le projet de loi de l’avancement dans l’armée navale. C’est à cette époque que l’Académie des sciences morales et politiques l’admit dans son sein.

Il avait été, en 1832, nommé rapporteur du budget de la marine ; la Chambre lui fit le même honneur en 1833, ainsi que dans les autres sessions, jusqu’au moment où il fut appelé à la pairie, en 1837. Membre du jury de l’Exposition de 1834, il venait d’être élu rapporteur, et s’occupait de réunir les éléments de son travail, lorsqu’il fut appelé à faire partie du cabinet du 14 novembre comme ministre de la Marine. Pendant son ministère de 3 jours, il prit 3 bonnes mesures. Par les 2 premières, il fonda des prix destinés à provoquer des perfectionnements dans les constructions navales et les armements militaires des bâtiments à vapeur, et à encourager l’application des mathématiques à la navigation ; par la troisième, il décida que les équipages de ligne seraient formés chaque jour à tous les exercices de manœuvre et de canonnage. Dans la session de 1835, il ne prit qu’une faible part aux débats orageux provoqués par les lois de septembre.

Appelé à siéger à la Chambre des pairs, par une ordonnance royale en date du 4 octobre 1837, il se montra, dans cette assemblée, ce qu’il avait toujours été, laborieux, infatigable et dévoué à ses convictions. En 1841, il se prononça contre les fortifications de Paris, et, jusqu’en 1848, appartint à la partie modérée de l’opposition de la Chambre haute.

Les hommes de février 1848 ayant fait appel au suffrage universel, le baron Charles Dupin se mit sur les rangs dans le département de la Seine-lnférieure, pour les élections à l’Assemblée nationale, qui devait doter la France d’une Constitution nouvelle. Il fut élu à Rouen à une grande majorité, et, dans cette assemblée, comme dans la législative, dont il fit également partie, il vota constamment avec la majorité. À la suite du Coup d’État, le 2 décembre 1851, et des décrets du 22 janvier 1852, qui confisquèrent les biens de la maison d’Orléans, le baron Charles Dupin donna sa démission des fonctions de membre du Conseil d’amirauté, et sembla pendant quelque temps vouloir tenir rigueur au nouveau gouvernement. Mais l’offre d’un siège au Sénat lui ayant été faite, il l’accepta. Il remplit cette fonction jusqu’à la fin de l’Empire, en 1870, et mourut à Paris, en janvier 1873.


Dupin (Philippe)

Dupin (Philippe), frère des précédents, l’un des avocats les plus remarquables dont le barreau de Paris conserve le souvenir, naquit à Varzy, le 7 octobre 1795. Tandis qu’il faisait les fortes études sans lesquelles il est peu d’hommes supérieurs, son frère aîné jetait au barreau les fondements de cette grande réputation destinée à lui être transmise comme un patrimoine de famille. Lorsque Philippe Dupin vint à Paris, à l’âge de dix-sept ans, il y trouva une position toute préparée pour lui, et qui, pour ainsi dire, l’attendait. Avantage inappréciable ! Epreuve périlleuse aussi ! Servi et écrasé tout à la fois par la réputation de son frère, il lui fallait réussir tout de suite, sous peine de ne réussir jamais. Heureusement, il avait reçu de la nature les plus brillantes dispositions. Il fit, sous son frère, l’apprentissage de la profession. Il dépouillait les dossiers, s’étudiait à en faire l’analyse logique, et à préparer les notes de plaidoirie, chef-d’œuvre de méthode et de clarté, qui sont de tradition chez tous les grands avocats. Il se fit inscrire au tableau en 1816. Son apparition au barreau piqua vivement la curiosité. Ceux qui ont assisté à ses débuts disent qu’il s’éleva, dès les premiers pas, à la hauteur de talent qu’on a toujours admiré depuis en lui. Ce qui distinguait surtout cet inimitable talent, c’était l’ensemble énergique des plus brillantes facultés. Philippe Dupin fut accepté tout de suite comme le successeur de son frère aîné, et se trouva mêlé du premier bond à cet immense courant d’affaires publiques et privées qui emportait les hommes et les choses avant 1830. Il fit, avec son frère, toutes les campagnes de l’opposition contre la Restauration. On sait l’importance qu’avaient à cette époque les procès de presse. Un jour, c’était le Constitutionnel qui était accusé d’avoir outragé la morale publique, le lendemain, c’était le tour du Figaro. Le défense du Figaro par Philippe Dupin fut remarquée et méritait de l’être. Sa plaidoirie fut digne des Mémoires de Beaumarchais, que le titre du journal semblait naturellement évoquer.

En 1830, Philippe Dupin était déjà un avocat très occupé. La Révolution de juillet arriva et une nouvelle phase s’ouvrit devant lui. Son frère quitta les affaires pour courir les aventures politiques. Mais s’il abandonna le Palais, il y laissa son cadet. Il y eut là pour Philippe Dupin une seconde épreuve, qu’il traversa avec autant de bonheur que de talent. Il avait brillé au second rang, il ne s’éclipsa pas au premier. La vie de Philippe Dupin à partir de 1830, et surtout dans les dernières années de sa carrière, fut une véritable gageure, un véritable défi aux forces humaines. Un instant député de la Nièvre, après 1830, il comprit tout de suite que les exigences de la vie parlementaire étaient inconciliables avec ses occupations du barreau, et il quitta la politique pour se consacrer exclusivement au Palais. Aux audiences, personne n’était plus employé que lui. Essentiellement avocat et profondément apte à toutes les discussions, il n’avait pas de spécialité ; plaidait partout, au criminel, au civil, au Tribunal de commerce, à la Cour des pairs, passant des grandes affaires aux petites avec une incomparable souplesse de talent. Il s’était rangé dans le parti qui se porta à la défense des nouveaux pouvoirs avec la même vivacité et la même passion que ce parti avait mise à combattre les anciens. Il rencontra dans cette ligne politique de grandes clientèles et d’éclatants procès. Il devint l’avocat de la liste civile et le conseil de plusieurs grandes administrations. Les ressources et l’activité de cet esprit frappaient de stupeur et d’admiration. Le recueil de ses mémoires et de ses consultations est immense. Nul n’allait plus fréquemment que lui plaider en province ; il avait du temps pour le monde et les plaisirs, du temps pour les affaires, il en avait même pour les causeries de la bibliothèque des avocats. S’il arrivait parfois que, surchargé d’affaires, il eût négligé quelque partie de sa cause, il fallait le voir dans sa réplique ressaisir avec tous les avantages de l’expérience l’élément un instant compromis.

Dans son bâtonnat, Philippe Dupin montra les qualités qui conviennent à cette situation ; elles se résument en deux mots : fermeté, bienveillance. Avec ses jeunes confrères, Philippe Dupin avait une familiarité un peu rude, mais complètement dénuée d’orgueil. En 1842, il rentra dans la carrière politique, et devint député d’Avallon. À partir de ce moment, il prit une part active et brillante à la discussion des affaires de la Chambre, ajoutant une nouvelle sphère d’activité à la première, sans qu’aucune des deux en souffrit ; mais il faisait ces prodiges aux dépens de sa santé ! La nature se vengeait soudainement. En 1845, quelques signes précurseurs de la cruelle et courte maladie qui l’a emporté se firent sentir. On lui conseilla le ciel et les distractions d’Italie ; et après un voyage pendant lequel il reçut partout des ovations dues à sa gloire, mais qu’attristèrent les pressentiments d’une fin prochaine, il mourut à Pise, le 14 février 1846.


Delangle

M. Delangle (Claude-Alphonse) est né à Varzy, le 6 avril 1797. Son père était un simple entrepreneur de maçonnerie, plus riche de famille que de patrimoine, et dont les ressources ne semblaient pas se prêter aux exigences d’une éducation libérale. Toutefois, les heureuses dispositions de l’enfant déterminèrent le père de famille à s’imposer un lourd sacrifice. M. Delangle entra au collège de Varzy, où il devint condisciple de Philippe Dupin. Il obtint une bourse qui lui permit de terminer rapidement, au lycée de Bourges, en 1813, des études classiques où chacun de ses pas avait été marqué par le succès.

Alors s’éleva pour le jeune bachelier la redoutable question du choix d’une carrière. Il embrassa celle de l’enseignement qui lui permettait d’ailleurs d’aller au-devant d’une destinée meilleure sans compromettre, par de nouvelles charges, le bien-être de sa famille. Malgré sa jeunesse, il obtint d’être admis comme professeur de seconde dans un collège communal du département de l’Indre. Trois ans après, en 1816, il était à Paris simple maître d’études, puis professeur d’une classe élémentaire, et enfin, inspecteur de l’un des collèges de Sainte-Barbe.

Aussitôt il s’engage, avec la prudence que lui commande sa pauvreté, dans la voie qui doit le conduire si loin. Il prend, dans la même année 1816, sa première inscription à l’École de droit de Paris, et c’est pendant les loisirs de sa fonction qu’il poursuit ses nouvelles études ; c’est avec le prix de son ingrat labeur qu’il en acquitte la dépense. Durant trois années, il voue ses jours et ses nuits à un travail presque incessant. Étranger aux plaisirs, aux distractions les plus légitimes de son âge, il s’ensevelit tout entier dans l’étude, comme pour avancer l’heure de son affranchissement. Il lit avec passion les couvres de ses maîtres, il les annote et les commente ; il écrit une analyse complète du Traité des obligations, de Pothier. Son diplôme de licencié obtenu, il donne des répétitions de droit, sans oser encore quitter le toit hospitalier où s’abrite sa jeunesse, années fécondes où M. Delangle apprend à connaître la mesure de ses forces, tout en acquérant cette connaissance des principes qui fut le fondement le plus solide de sa renommée de jurisconsulte.

C’est sur ces entrefaites, et en 1819, que Philippe Dupin, son ami, dont le cœur était fait pour comprendre le sien, l’amène à prendre un parti qui décidera de son sort. Il l’enhardit à rompre avec un état qui ne lui offre pas d’avenir et à consacrer au barreau toute son activité ; il l’entraîne vers le cabinet de son frère aîné, déjà visité par la fortune. M. Delangle y devient le collaborateur assidu des deux frères qui l’associent à la préparation de leurs plaidoyers. Là encore, il travaille avec son énergie accoutumée ; heureux de joindre la pratique à la théorie, il redouble d’ardeur pour élever le niveau de son savoir.

Mais le temps s’écoule et M. Delangle reste obscur, les dossiers ne lui arrivent pas. Après plusieurs années de labeur stérile, il se prend à douter de l’avenir. Vainement, l’affaire des quatre sergents de la Rochelle, dans laquelle il a défendu Castille, l’un des accusés, lui a-t-elle procuré l’occasion et l’honneur de se produire aux côtés d’avocats fameux, et vainement, après sa plaidoirie, il a reçu de son brillant adversaire, l’avocat général de Marchangy2, un billet flatteur qui le félicite sur le talent qu’il a révélé. Ce n’est là qu’un vague sourire de la fortune, et M. Delangle, malgré le sentiment qu’il a de sa force, va céder au désespoir ; le futur garde des sceaux ira peut-être enfermer son avenir dans les horizons bornés d’une étude d’avoué, en province, quand un ami clairvoyant relève son courage et le maintient dans les voies de sa destinée.

L’heure du succès ne tarde pas, d’ailleurs, à sonner pour M. Delangle. De 1825 à 1830, sa valeur s’affirme hautement au Palais, sa clientèle se forme et s’étend de jour en jour, il est un des avocats les plus considérables de la génération nouvelle. La Révolution de 1830 le porte aux premiers rangs du barreau, en appelant les anciens à des fonctions publiques. En 1836, son talent éprouvé par la lutte est plein épanouissement ; ses confrères lui décernent la dignité du bâtonnat, dans laquelle il succède à Philippe Dupin. M. Delangle a 40 ans à peine, il appartient au Conseil de l’Ordre depuis la première élection faite en vertu de l’ordonnance du 7 août 1830. Le discours que, suivant l’usage, il prononce à l’ouverture de la Conférence des avocats, le 24 novembre 1836, est une page touchante dans la vie de M. Delangle. Appelé à donner à ses jeunes confrères les conseils de son expérience, et, naturellement, amené à les consoler des amertumes du début par l’espoir d’un meilleur avenir. M. Delangle s’offre en exemple, et dit les luttes, les souffrances, les découragements de sa propre jeunesse. Le ton de l’orateur est simple, ses accents partent du cœur, sa voix est émue. La grande leçon que contient le retour d’un présent glorieux vers des commencements si douloureusement éprouvés n’est point perdue pour l’auditoire. Il s’attendrit à l’humilité que le nouveau bâtonnier ne dédaigne pas de montrer du haut de sa dignité récente et au milieu de ses premières joies ; l’enthousiasme qu’il fait éclater, atteste, une fois de plus, combien la modestie honore le caractère et ennoblit le talent.

M. Delangle quitte le barreau en 1840 ; une ordonnance du 5 août de cette année le nomme avocat général à la Cour de cassation. Il apporte dans l’exercice de ces fonctions les qualités qui distinguent son solide talent, une vaste intelligence, une science profonde des principes, une parole alerte et sûre d’elle-même, une clarté d’exposition qui se joue de la multiplicité des détails, une dialectique puissante. On n’oubliera pas de longtemps, à la Cour de cassation, ces belles et fructueuses années de travail dont le souvenir resta cher au cœur de M. Delangle, et pendant lesquelles deux œuvres considérables sortent de sa plume. Il publie, en 1843, son Traité sur les Sociétés commerciales, et, en 1846, dans l’Encyclopédie du droit, une monographie qui a pour titre : La Cour de cassation ; ce dernier travail fait comprendre les services rendus par le magistrat qui su si bien expliquer l’organisation, le but et les règles de la haute juridiction à laquelle il était attaché.

En 1846, les électeurs de l’arrondissement de Cosne (Nièvre) confient à M. Delangle le mandat de les représenter à la Chambre des députés. Il y prend place au centre gauche et défend avec zèle la politique conservatrice. Une ordonnance du 22 mars 1847 le nomme procureur général à la Cour royale de Paris. Il a le douloureux devoir de porter la parole dans l’affaire Teste et Despaus-Cubières. Il commence aussi l’instruction de l’affaire Praslin.

La Révolution de 1848 rend M. Delangle à la vie privée, il rentre au barreau où il retrouve, avec les sympathies de ses confrères, son succès d’autrefois. Il accepte, malgré ses nombreuses occupations, la présidence du bureau d’assistance judiciaire qui s’établit, en 1850 auprès de la Cour de cassation.

Après le Coup d’État du 2 décembre, M. Delangle se rallie au prince Napoléon, dont la politique sollicite son patriotisme. Il devient membre de la commission municipale et départementale de la Seine et de la Ville de Paris, membre de la commission consultative formée par le décret du 13 décembre 1851. D’autres décrets l’appellent successivement à diverses fonctions, qu’il ne fait pour ainsi dire que traverser. Il est nommé président de la section de l’intérieur, de l’instruction publique et des cultes au Conseil d’État (28 janvier 1852) ; procureur général à la Cour de cassation, en remplacement de M. Dupin, démissionnaire (30 du même mois) ; conseiller d’État en service ordinaire hors sections (11 février suivant). Il est un des commissaires pour représenter le gouvernement dans la délibération du Sénat relative au rétablissement de l’Empire.

M. Delangle échange ses fonctions de procureur général à la Cour de cassation contre celles de premier président de la Cour d’appel de Paris, que lui confère un décret du 30 novembre 1852 ; il est compris, le lendemain, dans une promotion de sénateurs. Son nouveau poste judiciaire le trouve à la hauteur des grands devoirs qu’il impose. Il y succède à M. Troplong, dont il continue les errements. Ses arrêts sont revêtus d’une forme magistrale qui en fait des modèles. Le barreau écouté avec une religieuse attention, trouve dans l’ancien bâtonnier un protecteur intelligent des franchises de la défense.

En 1858, M. Delangle se laisse enlever aux travaux de toute sa vie par un décret qui le nomme ministre de l’Intérieur, en remplacement du général Espinasse. Cette nomination contraire à ses goûts et ses habitudes, est un hommage à la modération de son caractère, en même temps qu’elle témoigne de son dévouement. L’avènement du général, au lendemain de l’attentat du 14 janvier, avait été une mesure destinée à rassurer l’opinion par le déploiement d’une sévérité exceptionnelle, M. Delangle vient rendre au pays les garanties qu’offre en lui une imposante personnification du droit et de la loi.

Il ne passe qu’une année au ministère de l’intérieur, où il laisse cependant une forte empreinte de son passage. Le 5 mai 1859, il devient ministre de la Justice, avec le titre de garde des Sceaux.

Les qualités administratives qu’on lui connait déjà se montrent ici en une vive lumière ; il stimule le travail, dont il donne l’exemple ; accessible à tous, rien n’échappe à son œil investigateur ; il simplifie, parce qu’il voit de haut et de loin ; reconnaissant le prix du temps, il veut la prompte expédition des affaires, qu’il considère comme le devoir étroit d’une fonction publique ; son administration n’est pas seulement intelligente et habile, elle se caractérise par ce dévouement qu’on a si bien nommé « un des aspects de la probité professionnelle ».

La magistrature est pour M. Delangle une famille dont il est le chef impartial et respecté. Si, en souvenir des luttes de sa jeunesse, il favorise parfois le mérite sans prôneurs, et si le talent acclamé est à ses yeux le premier des titres, nul ne songe à lui en faire un grief. On sait que les dérogations passagères des traditions de l’avancement hiérarchique fortifient les cadres de la magistrature, servent l’intérêt de la chose publique et ne manquent jamais d’ailleurs d’être sanctionnées par l’opinion qui y applaudit comme à des actes d’une justice intelligente.

M. Delangle administrait ainsi, depuis 5 ans, le ministère de la Justice et des Cultes, lorsqu’il crut devoir donner sa démission, acceptée le 23 juin 1863.

Le 18 octobre suivant, il est nommé premier vice-président du Sénat, en remplacement de M. Rouland. Depuis le 6 avril 1860, l’Ordre de la Légion d’honneur le compte au nombre de ses premiers dignitaires comme grand-croix. Son élection à l’Institut (Académie des sciences morales et politiques) remonte à l’année 1859.

Un dernier décret du 14 novembre 1865 investit M. Delangle, pour la seconde fois, du poste de procureur général à la Cour de cassation où, pour la seconde fois aussi, il remplace M. Dupin. Son inaction lui pesait depuis 2 ans, il se montre heureux de pouvoir reprendre ses travaux aimés. On se rappelle son discours d’installation dans lequel il exprimait avec tant d’ardeur la joie de son retour, après les vicissitudes et les amertumes du pouvoir. Il a retrouvé ce qu’il venait chercher dans cette dernière et paisible étape de sa vie : le calme de l’étude, un nouvel emploi de son activité, le charme de ses saintes et chères amitiés « que n’allèrent, a-t-il dit lui-même, ni le temps, ni l’absence, ni la diversité des opinions politiques ».

Telle fut la vie si pleine d’enseignements de M. Delangle, qui mourut à Paris, le 26 décembre 1889.

M. Farjon ajoute à cette notice les paroles suivantes :

« Cette nouvelle perte sera encore un grand deuil pour la magistrature. Elle sera profondément ressentie à la Cour de cassation où M. Delangle exerçait l’influence du savoir et du talent, où il était estimé par sa droiture et l’indépendance de son caractère, aimé par son affabilité et sa bienveillance. M. Delangle, qui se fit plus d’une fois, malgré ses attaches impérialistes, le défenseur des idées libérales, était resté la principale force de la Cour. Il occupait avec une haute distinction le siège de ses prédécesseurs, Merlin et Dupin. »

On peut dire, ce qui n’est pas banal, que, pendant 35 années des règnes de Louis-Philippe et Napoléon III, la haute fonction de procureur général à la Cour de cassation, a été tenue par un enfant de Varzy, tantôt Dupin, tantôt Delangle.


Conclusion

Comme nos ancêtres les Gaulois, nous sommes pas éloigné de croire à l’efficacité de l’eau des fontaines, et de penser, en effet, suivant la tradition ancienne, que la source de Sainte-Eugénie donne de l’esprit à ceux qui ont eu le bonheur de boire de son eau.

Espérons, pour Varzy, que cette source, qui coule encore, ne se tarira pas.

  1. Ce fut M. Delangle, un autre compatriote, qui le remplaça dans cette haute fonction. ↩︎
  2. Un autre compatriote, M. de Marchangy, contemporain de Dupin aîné, était né à Clamecy. ↩︎