Le regard de l’Œil du Photographe : Pour cette deuxième étape de notre grand tour historique, nous quittons les rives de la Seine pour nous enfoncer vers l’ouest francilien. De la célèbre Manufacture de Sèvres aux majestueux ombrages des bois de Meudon, cette promenade nous prépare à l’éblouissement suprême : Versailles. La ville royale, le palais du Roi-Soleil, ses jardins grandioses dessinés par Le Nôtre et l’élégante intimité des Trianons se dévoilent ici sous la plume de notre guide d’antan. Pour sublimer cette immersion dans le temps, nos ateliers ont minutieusement restauré dix-sept gravures d’époque. Traitées avec notre effet exclusif en « blanc sur fond transparent », elles ressuscitent les fastes du XVIIe siècle et s’intègrent à merveille dans notre écrin numérique. Bonne lecture et belle découverte !

Sommaire


Le Bas-Meudon, Sèvres

Des restaurants aux engageantes enseignes, aux bosquets et aux terrasses déserts en semaine, encombrés le dimanche, des îles verdoyantes reflétant les festons de leur feuillage dans l’eau calme et transparente, quelques canots sur la rive, quelques chalands sur le fleuve, un ponton des bateaux-mouches, çà et là au loin un mur blanc ou un toit rouge, voilà tout ce qu’on voit au Bas-Meudon. Le tableau est souriant et magistralement encadré au fond par la masse noire du bois de Saint-Cloud. À son premier plan, il se raie d’une ligne droite, grise, ajourée d’élégantes courbures : c’est le beau pont de Sèvres.

Ne cherchons dans le petit pays, deuxième faubourg de Meudon, si l’on considère que Bellevue en est le premier, ni curiosités, ni monuments ; ses vieilles maisons s’élèvent assez pittoresquement parfois sur d’anciennes carrières, dont on aperçoit encore les voûtes profondes. Ses habitants sont, pour la plupart, pêcheurs, cabaretiers, loueurs de canots ; ses industriels fabriquent des blancs minéraux ou vendent du bois et du charbon. C’est après avoir passé devant le chantier de l’un de ces derniers et gravi une rampe qui côtoie la ligne du chemin de fer des Moulineaux que nous arrivons près d’une gare blanche, rouge, grise, encadrée de verdure, que l’administration des Chemins de fer de l’Ouest a fait construire en 1889, au bout du vieux pont.

C’est à dessein que nous disons vieux pont, car dès les temps les plus reculés, alors que Sèvres, ville aujourd’hui, n’était qu’une pauvre bourgade, un ouvrage en bois traversait déjà la Seine en regard de ses masures ; il nous revient même en mémoire que ce pont assez primitif encore, fut en 1708 le théâtre d’une aventure qui fit grand bruit.

Des cavaliers hollandais et des réfugiés chassés de France par la révocation de l’édit de Nantes avaient conçu le projet d’enlever Monseigneur le Dauphin, pour obtenir du roi des conditions de paix avantageuses.

Embusqués sur le pont de Sèvres, ils guettent un soir le carrosse qui doit conduire à Meudon celui qu’ils considèrent déjà comme leur otage. Une voiture aux armes royales arrive au grand trot ; nos hommes l’entourent, les laquais résistent — comme résistent des laquais — pour la forme ; les assaillants ouvrent la portière et s’emparent… de M. de Beringhen, premier écuyer. Ce n’était point la capture espérée, mais elle avait son importance, et les ravisseurs s’en contentèrent. Malheureusement pour eux, leur prisonnier étant incapable de fournir une longue traite à cheval, ils perdirent gracieusement 1 heure à chercher une chaise de poste ; les pages du roi survinrent, délivrèrent le grand écuyer et s’emparèrent des aventuriers. Pendant ce temps, le Dauphin passait tranquillement sur le pont.

On rit fort de l’équipée à Sèvres, on en rit même à la cour, et M. de Beringhen obtint, sans trop de peine, la grâce de ses courtois ravisseurs.

Il était solide, paraît-il, le vieux pont, car les gouvernements qui se succédèrent jusqu’au premier Empire ne songèrent pas à le remplacer1. Ce fut seulement en 1808, et sous la direction de l’ingénieur Vigoureux, que la reconstruction fut entreprise ; elle n’était pas achevée quand on dut couper la communication entre les deux rives, lors de l’invasion de 1815. Le pont ne fut complètement terminé qu’en 1820.

Le pays est, lui, un des plus anciens de l’Île-de-France. S’il faut en croire les chroniques, saint Germain, évêque de Paris, qu’il ne faut pas confondre avec Germain, l’ami de sainte Geneviève, y guérit, en 560, une jeune fille nommée Magna Flède, qu’on prétendait être possédée du démon. Vers la même époque, il fit bâtir l’église, et lui donna les reliques de saint Romain, son patron.

L’accroissement de Sèvres paraît avoir été sinon rapide, du moins continu. À son centre, vers l’église, s’élevait, au Moyen Âge, un manoir seigneurial, véritable forteresse, dit-on ; là, les rois de France, en vertu d’un contrat passé avec leur vassal, faisaient incarcérer les prisonniers qu’ils ne voulaient point gracier aux époques où s’imposaient des mesures de clémence.

La commune prit une véritable importance et conquit sa célébrité au xviiie  siècle, quand la Manufacture royale de porcelaine y fut établie. En 1815, ses habitants, mêlés aux soldats, tentèrent d’arrêter les troupes de Blücher, qui se dirigeaient sur Paris ; l’héroïsme de la petite ville fut inutile, et les envahisseurs le punirent d’une journée de pillage. En 1870, Sèvres fut, dès le début de l’invasion, occupé par l’armée allemande. On se souvient encore de la mort de Floury, le tambour de ville, première des nombreuses victimes que la guerre a faites dans le pays. Sur l’ordre du maire, il battait le rappel quand il rencontra des uhlans qui voulurent le contraindre à remettre ses baguettes au fourreau ; il refusa d’obéir. Un Prussien lui cassa la tête d’un coup de pistolet. Dès le 5 octobre, les maisons voisines du pont n’étaient plus habitables ; quelques familles pourtant ne pouvaient se décider à quitter leurs demeures, et vivaient dans les caves, secourues par le maire, M. Léon Journault. Au prix de quels dangers ? les vieux habitants de Sèvres le savent seuls.

Le 5 novembre, dans une de ces maisons abandonnées, M. Thiers se rencontra avec Jules Favre et les généraux Ducrot et Trochu ; il leur fit connaître les conditions auxquelles le roi de Prusse consentait un armistice. Ces conditions étaient terribles et furent repoussées. Cinquante jours plus tard, il fallut en accepter de plus humiliantes encore.

Mais nous voici dans la Grande-Rue de Sèvres ; c’est en réalité la route de Versailles. Une petite place triangulaire, plantée d’arbres, descend à notre gauche vers la Seine et le Bas-Meudon ; à notre droite s’ouvre le parc de Saint-Cloud, et nous apercevons de biais la façade de la Manufacture, installée ici depuis 1876, sur un terrain que la commune de Saint-Cloud a cédé à celle de Sèvres, cette dernière tenant à ce que l’établissement, dont elle est fière à si juste titre, ne s’élevât pas en dehors de son territoire.

C’est en 1756, ainsi que nous l’avons dit ailleurs2, que la Manufacture royale de porcelaine, créée à Vincennes, fut transférée à Sèvres dans les bâtiments où elle demeura pendant 120 années.

Les vastes constructions où s’abritent maintenant son administration, son magasin de vente, son curieux musée, ses laboratoires et ses ateliers, ont été édifiées par M. Laudin, architecte, qui, tout en donnant grand air au monument, n’a rien négligé pour que toutes ses parties fussent spacieuses, claires et bien appropriées au genre de travail qui s’y doit accomplir.

Manufacture de Sèvres : Gravure ancienne de la façade de la Manufacture de Sèvres, par A. Deroy, Hauts-de-Seine, région Île-de-France
Manufacture de Sèvres (A. Deroy)

Après avoir franchi la grille qui sépare la Manufacture du parc, et jeté un coup d’œil sur sa façade longue de 100 mètres et décorée au sommet d’une mosaïque sortie de ses ateliers, après avoir passé devant la statue de Bernard Palissy, œuvre de Barrias, que nous avons vue déjà à Paris et à Boulogne, nous gravirons quelques marches et nous pénétrerons dans le large vestibule qui donne accès aux salles d’exposition et de vente, et d’où part l’escalier à double évolution qui conduit au premier étage.

Ce vestibule est décoré d’amphores gallo-romaines, d’urnes de Giat et d’énormes jarres d’une contenance de 4 000 litres, fabriquées à Lucena pour la conservation des huiles. Ceci n’est qu’un avant-goût des curiosités céramiques que nous verrons tout à l’heure.

Quant aux salles de vente, elles nous donneront une idée des merveilles industrielles et artistiques qui se produisent ici : vases, coupes, plateaux, services de table, jardinières, flambeaux, candélabres, tout cela pur de forme, riche de décor, léger, sonore, irréprochable au point de vue de la confection, charmera tour à tour vos yeux de ses blancheurs, les retiendra par la puissance de ses bleus, les éblouira de la rutilance de ses rouges, les caressera du doux éclat de ses ors. Pour vous reposer, vous pourrez contempler, sous les vitrines, de délicates statuettes en biscuit, des groupes coquets savamment composés, et, sur les murs, des copies de grands maîtres exécutées en porcelaine par Constantin, Mme Jaquotot ou Mme Ducluzeau.

Mais le musée nous attire. En gravissant les degrés qui nous conduiront vers ses salles, nous allons brièvement raconter son histoire.

Sa fondation est relativement récente. Bien que les vases grecs acquis par Louis XVI à Denon, en 1785, puissent être considérés comme le noyau de la collection, c’est en 1805 seulement que Brongniart, alors directeur de la Manufacture, eut l’idée de rassembler les matériaux en assez grand nombre pour qu’ils puissent former en quelque sorte une histoire de l’art céramique. Les achats, les échanges et les dons surtout, augmentèrent rapidement les richesses du musée naissant. En 1826, Brongniart s’adjoignit Riocreux, qui commença le travail de classification, amené depuis, par Champfleury, à un état parfait.

Le musée comprend maintenant environ 20 000 pièces ; c’est, par les yeux, un enseignement complet ; c’est la possibilité d’étudier l’art du potier dans ses manifestations diverses, d’en suivre tous les progrès et aussi de se rendre compte du rôle que la mode a joué dans cette artistique industrie.

L’Égypte, la Phénicie, la Grèce, l’Inde, la Perse, vous montreront ici des spécimens de leur fabrication et vous révéleront les goûts décoratifs de leurs artistes. Quand vous aurez vu les poteries gallo-romaines, vous pourrez vous arrêter devant les faïences italiennes aux riches couleurs, devant les poteries hispano-mauresques aux reflets d’or, devant les étrusques aux rouges doux, aux noirs brillants ; si la coquille d’œuf chinoise vous inquiète par sa fragilité, vous pourrez rassurer vos esprits en contemplant quelque lourd poêle sorti des fabriques d’outre-Rhin ; si vous aimez les figurines de Saxe, vous en rencontrerez et des plus séduisantes. Préférez-vous les grès, si curieusement ornés parfois ? vous en trouverez de flamands sous cette vitrine, et d’anglais sous cette autre. Vos goûts vous portent-ils plus particulièrement vers la fabrication nationale ? Oiron, Rouen, Nevers, Marseille, Strasbourg, Moustiers, pour ne parler que des grands centres, vous montreront leurs vases, leurs plaques, leurs corbeilles, leurs jardinières dissemblables de formes, variés de couleurs, affirmant dans leur ensemble l’ingénieuse fécondité des céramistes français, et faisant cortège à quelques-unes des plus curieuses créations du grand Bernard Palissy.

Nous n’entreprendrons pas, on le comprend, une description des richesses contenues dans les vitrines du musée, accrochées à ses murs ou supportées par ses gaines ; nous n’ouvrirons pas ses armoires, pleines d’échantillons des matières terreuses, pierreuses ou métalliques qui entrent dans la composition des poteries de toutes classes ; nous ne chercherons pas dans les tiroirs pour trouver la curieuse série d’essais tentés et de résultats obtenus pour l’amélioration des pâtes et des couleurs. Nous en avons dit assez pour faire apprécier le puissant attrait que ces collections peuvent exercer sur les spécialistes, et aussi la curiosité qu’elles doivent exciter chez ceux, et ils sont nombreux, qui sont simplement admirateurs de belles choses.

Avant de le quitter pourtant, nous nous reposerons un instant dans le salon d’honneur, immense pièce dont le plafond est soutenu par 12 colonnes, et que décorent des tapisseries tissées aux Gobelins par C. Duruy, d’après les cartons de Lechevallier-Chevignard, et représentant allégoriquement les phases diverses d’une composition céramique : le tournage, la cuisson, la sculpture, la peinture du vase, etc.

Saluons encore, avant de descendre dans les ateliers, les beaux bustes en bronze des fondateurs du musée : celui de Brongniart, par Feuchères, et celui de Riocreux, par Mathieu Meusnier ; et, en disant adieu à ces belles collections si savamment et si artistement rangées, accordons un souvenir à Champfleury, qui fut pendant quelques années et jusqu’à sa mort (1890), le conservateur du musée et aussi son réorganisateur, quand la Manufacture s’installa dans ses bâtiments nouveaux.

La visite aux nombreux ateliers de la Manufacture est une des plus curieuses explorations qu’on puisse faire dans le domaine industriel. Il ne faut pas songer à assister à la fabrication complète de la pâte, opération qui demande un temps fort long ; mais on peut, dans les ateliers consacrés à ce travail, se rendre compte du mélange de kaolin, de feldspath, de pegmatite, de craie et de sable quartzeux au moyen duquel, après des lavages, des broyages, des raffermissements, des pétrissages, des pourrissages, des additions de tournassures3, on obtient une matière blanche assez malléable pour prendre, sous la pression de la main mouillée, toutes les formes que l’ouvrier veut lui donner, assez solide pour atteindre sans déformation le moment de la mise au four.

Atelier de façonnage : Gravure historique représentant l'atelier de façonnage à la Manufacture de porcelaine de Sèvres, par J. Geoffroy, Hauts-de-Seine
Atelier de façonnage à la Manufacture de Sèvres (J. Geoffroy)

Le tour à potier, que vous verrez fonctionner dans l’atelier de façonnage, n’est qu’un axe vertical terminé à son sommet par une plate-forme (girelle en terme du métier), et à sa partie inférieure par un disque pesant remplissant les fonctions de volant, et que l’ouvrier met en mouvement à l’aide de son pied. Une masse de pâte proportionnée à l’importance de la pièce qu’il veut ébaucher étant placée sur la girelle, l’ouvrier met le tour en mouvement, et sous ses mains trempées dans la barbotine (pâte très liquide), vous voyez à son gré le morceau d’argile s’arrondir et s’allonger. Son poing plonge au milieu, il suit habilement l’impulsion de la main restée dehors ; le creux se forme en un instant, égal et régulier, et vous avez sous les yeux un vase à long col, à panse rebondie, un pot à bière ou une buire ; si l’anse manque nécessairement à ces derniers, ne vous en inquiétez pas, elle est toute prête dans un moule et viendra se souder bientôt à la pièce principale.

Si l’ouvrier veut agrémenter sa pièce de moulures saillantes, de filets, de gorges, etc., il la laisse sécher pendant un certain temps, et la pâte peut alors se couper au couteau ou tournassin. L’outil n’est qu’une lame d’acier à tranchant droit ou courbe, placée perpendiculairement à l’extrémité d’un manche en bois, et que le tourneur contourne suivant le profil de l’objet qu’il fabrique.

Le procédé du coulage appliqué à la fabrication des tasses, des vases, des coupes, est aussi très curieux, et permet de faire des pièces dont l’épaisseur peut, en certains cas, ne point dépasser celle de la coquille d’œuf, et dans d’autres, atteindre celle des vases de grandes dimensions. L’opération est des plus simples : on jette dans un moule en plâtre très sec un peu de pâte de porcelaine mêlée à une grande quantité d’eau ; l’eau tient la pâte en suspension et le moule, en absorbant le liquide, se garnit d’une couche qui prend exactement sa forme. On vide le liquide, et un moment après, un petit coup d’outil suffit pour détacher la pièce parfaitement formée et d’une épaisseur proportionnée au temps qu’a duré la succion.

Dans d’autres moules, par une simple pression, vous verrez encore prendre des empreintes de fins médaillons ou confectionner les parties qui doivent être soudées à de grandes pièces. Sur un petit tour encore, un ouvrier placera une assiette et, armé d’un long et fin pinceau, tracera des filets avec une sûreté de main et une régularité étonnantes.

Si nous passons dans les salles où sont installés les fours, nous apprendrons les mystères de la cuisson : le dégourdi, la mise en couverte, la cuisson au grand feu, toutes choses un peu trop techniques pour trouver place ici. Qu’il nous suffise de constater que le four à porcelaine est un grand fourneau de forme cylindrique, dont l’intérieur est partagé en plusieurs compartiments ; les foyers, nommés alandiers, font saillie sur la circonférence de l’appareil. Les pièces à cuire, qu’elles subissent le dégourdi dans le compartiment supérieur du four ou la cuisson après la glaçure dans l’étage inférieur, sont toutes renfermées dans des cazettes rangées verticalement et divisées par des espaces égaux, afin que la chaleur se répande d’une façon uniforme dans toutes les parties du four.

Quand le four est plein, il est muré par une maçonnerie en briques ; le feu de bois qu’on y entretient dure 36 heures sans interruption et doit atteindre une température d’environ 1 600 °C ; le refroidissement demande ordinairement de 4 à 6 jours.

Il ne nous reste plus à voir que l’atelier des décorateurs ; mais la partie purement artistique du travail échappe à toute analyse. Disons que, généralement, la décoration s’applique sur des pièces déjà fabriquées en blanc et — la technologie reprend ici ses droits — que le décor se fait au moyen de 3 palettes différentes : grand feu, demi-grand feu, ou de mouffle. Le beau bleu de cobalt, connu sous le nom de bleu de Sèvres, cuit à grand feu ; les autres couleurs cuisent au demi-grand feu ; la mouffle est employée pour ce qu’on est convenu d’appeler les couleurs tendres.

Il est inutile d’ajouter, nul ne l’ignore, que la composition de ces couleurs, destinées à subir la cuisson et les modifications qu’elle entraîne, est tout une science que les chimistes de la manufacture ont étudiée depuis son origine et qu’ils ont su porter à la perfection.

Si nous remontons la Grande-Rue, en quittant la Manufacture, nous nous trouverons presque aussitôt devant une belle allée de marronniers, au fond de laquelle nous apercevrons la façade, noircie par le temps, du bâtiment où la fabrique de porcelaine fut d’abord installée. C’est maintenant, et depuis 1883, une École normale supérieure d’enseignement secondaire pour les jeunes filles ; elle est placée sous la direction de Mme veuve Jules Favre, et compte environ 80 élèves.

En nous dirigeant vers l’église Saint-Romain, nous rencontrerons successivement un marché, les écoles communales et l’hôtel de ville. Le marché, semblable à tous ceux qu’on bâtit actuellement, offre pourtant cette particularité d’avoir, à sa partie postérieure, des sous-sols auxquels on accède par une pente douce et qu’occupent de belles caves, des remises et des magasins. L’hôtel de ville est l’ancienne résidence des ducs de Brancas, qui furent autrefois propriétaires de tout le coteau nord du pays ; il ne renferme de curieux qu’une bibliothèque et la salle des mariages, assez artistiquement décorée.

À quelques pas de l’hôtel de ville est une sorte de petite place au fond de laquelle le verdoiement d’une terrasse de cabaret encadre une fontaine élevée en 1882, par souscription publique. L’édicule est surmonté d’un buste de la République.

Sur la gauche, en contre-bas, on aperçoit le flanc et le clocher de l’église. Saint-Romain est un monument d’un médiocre intérêt architectural ; il porte, sans les accuser par leurs grands côtés, le cachet des constructions religieuses de diverses époques : xiie, xiiie et xvie siècle. En 1888, M. Joyeux, architecte, a procédé à une restauration intérieure exécutée avec goût.

Nous retrouvons là — on serait surpris qu’il en fût autrement — plusieurs objets d’art provenant de la Manufacture de Sèvres ; voici d’abord les 14 stations d’un chemin de croix peintes sur porcelaine et offertes à l’église, en 1873, par Mme Louis Robert, veuve de l’un de ses directeurs ; puis encore de beaux vitraux exécutés au Mans, par deux de ses élèves : MM. Châtel et Fialeix. Une chapelle, voisine du chœur, est décorée d’un bas-relief ancien, représentant Judas recevant le prix de sa trahison. Enfin, Saint-Romain possède un tableau, un seul ; c’est une Mise au tombeau qui lui a été offerte, en 1886, par la famille de son auteur, Joseph Beaume, un peintre que la foule a bien connu jadis et que les amateurs d’art n’ont pas oublié.

Si le pays est fier de sa Manufacture, il ne l’est pas moins de posséder sur son territoire cette légendaire propriété des Jardies, jadis bâtie par Balzac, et dont une annexe fut la maison mortuaire de Gambetta. Cette maison, originairement logis du jardinier, n’est qu’un modeste cottage agrémenté d’un jardin. Dans les pièces du rez-de-chaussée, vides de meubles, on garde pieusement un grand nombre de couronnes apportées par des amis ou des sociétés, aux anniversaires de la mort de Gambetta. Au second étage, dans une chambre large, basse, éclairée par deux fenêtres, on conserve, au milieu de portraits et de bustes, une commode et un lit qui ont appartenu au tribun. Auprès de cette maison, désormais historique, et la dominant de toute sa majestueuse hauteur, se dresse le monument qu’un groupe d’Alsaciens-Lorrains a fait édifier à la mémoire et pour la glorification du grand patriote.

Gravure représentant le monument commémoratif de Léon Gambetta aux Jardies à Sèvres, par P. Merwart, Hauts-de-Seine, région Île-de-France
Le monument de Gambetta, aux Jardies, à Sèvres (P. Merwart)

Ici, rien de l’aspect un peu funéraire que, lors de nos Promenades dans Paris, nous avons reproché à l’œuvre qui décore la place du Carrousel. Nous sommes en présence d’une conception animée d’un grand souffle patriotique, d’une véritable apothéose, à la fois voilée par le souvenir des provinces perdues et illuminée par l’espoir de leur retour à la patrie.

Au milieu d’une terrasse de forme demi-elliptique, sorte de galerie ornée des écussons des principales villes alsaciennes et lorraines, le bronze de Gambetta se dresse debout, le front dans la nue. Fier sur son haut piédestal, il presse sur sa poitrine la hampe brisée du drapeau français qu’il a relevé et dont l’aigle tombée reste à ses pieds. À la base du monument, assises dans un mouvement allongé et se réfugiant près de l’autel de la patrie, deux figures en marbre symbolisent l’Alsace et la Lorraine. L’une serre avec angoisse, contre son sein, un petit enfant qu’elle rapporte à la France ; l’autre, la main posée sur l’épaule de son jeune fils, lui parle à l’oreille, et d’un geste noble et puissant lui montre celui qui s’était dévoué à la défense du sol envahi et associé aux espérances des deux malheureuses provinces. Ces figures sont pleines d’expression communicative ; on y sent palpiter l’anxiété, on y voit passer, au travers du déchirement de la douleur, une foi robuste dans l’avenir.

Nous n’entreprendrons pas l’éloge de M. Bartholdi, le grand artiste qui seul est l’architecte et le sculpteur de cette belle œuvre ; mais nous ne saurions reprendre notre route sans constater que jamais une haute pensée n’a été rendue avec plus d’éloquence et de clarté. Faire partager une émotion ressentie, associer le spectateur à son inspiration, c’est, en art, un secret que M. Bartholdi connaît bien et qui n’appartient qu’aux grands maîtres.

Ajoutons que, pour l’édification du monument, dont la terrasse est de plain-pied avec le jardin, on a employé exclusivement des pierres provenant d’Alsace et de Lorraine.

Sèvres est en partie bâtie sur des carrières abandonnées ; transformées en caves magnifiques, ces carrières ont longtemps servi d’entrepôt aux vins destinés à la consommation parisienne.

Visitez, si vous en avez le loisir, les sous-sols d’une ancienne brasserie de la rue des Caves. Dans ce souterrain immense, vous pourrez parcourir de hautes et profondes galeries rayonnant autour de vastes carrefours, plafonnés de roches aux angles bizarres ; ici, vous rencontrerez d’énormes piliers de soutènement ; là, la flamme de votre lampe vacillera au souffle frais qui s’échappe d’un étroit et impénétrable couloir allant, dit-on, jusqu’à Saint-Cloud. Ne regardez pas trop longtemps ce coin du ciel, aperçu par une cheminée d’aération, le sol pourrait manquer sous vos pas et vous tomberiez dans un fontis. Ne vous étonnez pas si un bruit d’averse frappe soudain vos oreilles ; il est produit par des infiltrations continues, dont le sol et les murs sont garantis grâce à des toits de zinc établis dans les allées où elles se produisent ; leur masse est chassée au dehors par une canalisation admirablement aménagée.

De cette visite aux caves du Roi — c’est ainsi que l’endroit s’appelle — vous rapporterez une impression à peu près semblable à celle que vous avez éprouvée en parcourant les catacombes de Paris, mais avec le sentiment funèbre en moins.

Ces caves, au dire de plusieurs écrivains, peuvent contenir 15 000 pièces de vin ; pour qui, ainsi que nous, les a parcourues dans toute leur étendue, ce chiffre peut être facilement doublé.

En quittant la commune, pour nous diriger vers Chaville, nous rencontrerons l’hospice Saint-Jean. L’établissement, fondé en 1853, est dirigé par des sœurs de Saint-Vincent de Paul, et recueille quelques vieillards, hommes ou femmes, appartenant à la localité. Le pays possède, en outre, un orphelinat semi-payant, semi-gratuit, la Société de consommation de Notre-Dame du Travail, inaugurée le 8 juin 1890, une crèche fondée par Mme Dassy ; enfin, on projette d’y édifier prochainement un hôpital.


Chaville, bois de Meudon

La Grande-Rue de Chaville fait suite à la Grande-Rue de Sèvres ; c’est une voie large, bordée de maisons basses et fréquemment égayée par des bouquets de verdure. La commune, qui compte à peu près 3 000 habitants, se divise en haut et bas Chaville ; la première partie desservie par le chemin de fer de la rive droite, la seconde par celui de la rive gauche. Dans les flancs du coteau sur lequel le pays s’est construit, on retrouve, comme au Bas-Meudon et à Sèvres, de nombreux vestiges d’anciennes carrières.

En 1675, Michel Le Tellier, seigneur de Chaville, avait fait clore de murs 800 arpents de terre, et Louvois, son fils, commença sur un plan grandiose l’édification d’un château dont les vues ont été gravées, mais qui ne fut jamais entièrement achevé. La veuve de Louvois céda ses terres de Chaville à Louis XIV en 1695 ; l’habitation abandonnée n’avait jamais servi à personne, quand, devenue bien national, elle fut vendue à M. Gouly. Il n’en reste absolument rien aujourd’hui ; mais, dans l’institution des frères établie rue de Jouy, sur une partie du terrain qu’occupait la propriété, on conserve précieusement une gravure du temps, représentant l’ensemble du domaine tel que le ministre de Louis XIV l’avait rêvé.

Chaville a sa mairie, vous le pensez ; c’est un bâtiment modeste, comme il convient à cette commune dont les ressources sont limitées ; mais ses archives, conservées depuis le xviie siècle, sont d’un grand intérêt local ; on y rencontre fréquemment la signature des Le Tellier. L’église, rebâtie au xviie siècle, est placée sous l’invocation de Notre-Dame, et les écoles, constructions modernes, avec leurs pavillons extrêmes aux toits hardis, affectent un air de château Louis XIII ; elles sont assez curieuses et fort agréables à l’œil.

L’homme qui a transformé Paris sous le dernier Empire, le baron Haussmann, a passé une partie de son enfance à Chaville ; la maison qu’il habitait, connue sous le nom de château de la Source, existe encore, bien que fort modifiée, au numéro 44 de la Route de Versailles.

En quittant la rue de Jouy, la plus pittoresque du pays, nous laissons derrière nous quelques fermes et quelques blanchisseries, et nous nous trouvons dans une sorte de vallée verte dominée par le bois de Meudon ; un restaurant champêtre s’abrite au milieu, derrière un rideau d’arbres ; le miroir d’un étang tranquille reflète les nuages du ciel et les découpures des feuillages voisins.

Tout auprès de l’étang se dressent plusieurs constructions aux portes noires, bardées de fer, aux toits écrasés couverts d’un chaume épais ; l’intérieur ne peut recevoir la lumière que par de grandes mansardes fort espacées. Ceci n’est rien autre que les glacières de Chaville. Franchissons la barrière qui les sépare de la route, ouvrons une des portes noires, soulevons une sorte de lourd volet placé obliquement au ras du sol et formant couvercle, et, selon que la glacière est pleine ou vide, notre regard plongera dans une sorte de cuve immense, aux sèches parois, ou rencontrera un amoncellement de glaçons qui prendront des aspects diamantés si un rayon de soleil filtre par une ouverture, et qui sont tenus là en réserve pour les besoins de la consommation parisienne.

Gravissons une côte légère, au bout de laquelle le drapeau d’une buvette claque dans le vent, et nous entrerons dans les bois de Meudon.

La promenade peut être courte ici si nous prenons le chemin qui nous conduirait directement à Meudon ou à Bellevue ; elle peut durer tout un jour, si le temps dont nous disposons nous permet d’explorer cette belle forêt où l’art n’a rien ajouté à la nature, où la main de l’homme ne passe, hélas ! que pour pratiquer des coupes.

Meudon, c’est le bois aimé de la jeunesse de la rive gauche et de la bourgeoisie parisienne ; il est, pour cette dernière, ce que le bois de Boulogne est pour le grand monde, et le bois de Vincennes pour l’est de la capitale. On aime ses grandes allées, tranquilles, claires, plafonnées de verdure, bordées de fossés où croissent les violettes, son sol rayé d’ombres, ses clairières subites découvrant de ravissants points de vue, ses rampes abruptes, ses excavations profondes, ses dévallements soudains. Ici, le regard se perd sous des ramures agitées par la brise et peuplées d’oiseaux ; là, il s’arrête charmé sur les inextricables méandres de jeunes bois, dont le sol est encore tapissé par les feuilles rousses du dernier automne ; on a quitté une partie pleine de ces chênes aux troncs noueux qu’affectionnait Rousseau, on se trouve soudain dans un de ces bois de bouleaux dont Diaz peignait si bien les éclatantes blancheurs. Fait-on quelques pas encore, on est sur le bord d’un lac aux vertes rives : c’est l’étang de Villebon ; plus loin, vers Viroflay, on rencontre un autre étang enfoui sous les feuillées : c’est l’étang de l’Écrevisse, un des plus délicieux coins de la forêt, que nous verrons tout à l’heure en nous rendant à Viroflay, et la pensée se reporte vers Corot. Est-on las d’avoir gravi un raidillon pierreux ? on se trouve tout à coup devant la porte de l’ermitage de Villebon, un restaurant célèbre sur toute la rive gauche.

Gravure romantique de l'Étang de l'Écrevisse dans le bois de Meudon, par F. de Montholon, Hauts-de-Seine
Étang de l’Écrevisse (F. de Montholon)

Bellevue, Meudon, Villacoublay, Vélizy, Viroflay

Les bois de Meudon touchent à Bellevue, et nous ne tardons pas à arriver dans ce petit endroit si bien nommé.

Sa situation pittoresque et charmante semble avoir été remarquée, pour la première fois, dans les derniers jours de juin 1748, par Mme de Pompadour qui, passant par là, décida soudain qu’elle y aurait un château.

Deux jours après, assise sur un trône de verdure élevé au sommet du coteau, la marquise donnait audience à deux architectes, Lassurance et d’Isle, et les chargeait, l’un d’élever les bâtiments, l’autre de dessiner les jardins. Les travaux commencèrent immédiatement ; Louis XV en suivit les progrès avec intérêt, il faisait parfois apporter son dîner au milieu des ouvriers et des artistes, et prodiguait aux uns et aux autres encouragements et félicitations ; enfin, le 24 novembre 1750, le château fut prêt à recevoir ses hôtes, et le roi y coucha pour la première fois.

La décoration avait été confiée aux meilleurs artistes du temps. Une statue de Louis XV ornait le centre de la grande allée du jardin ; dans un bosquet, composé de lauriers, de rosiers et de lilas, Coustou avait placé la figure en marbre du dieu Phébus ; la Poésie et la Musique, deux figures qui décoraient le vestibule du grand escalier, étaient les œuvres d’Adam et de Falconet. Quant au grand escalier, il était orné d’une grisaille de Brunetti. Ceux de nos lecteurs qui ont visité, à Sainte-Marguerite de Paris, la chapelle des Âmes, peuvent se faire une idée de l’effet magique qu’une décoration de cet artiste pouvait produire.

Outre ses vastes et somptueux salons, le château possédait encore une coquette salle de spectacle.

Mais toutes les magnificences de l’intérieur étaient oubliées quand, du haut de la terrasse, on contemplait le panorama immense, accidenté, charmant, qui se déroulait sous les yeux.

En 1757, Louis XV acheta le château et y fit ajouter deux ailes ; puis, Mesdames, tantes de Louis XVI, en devinrent propriétaires et l’embellirent encore. En 1781, elles y créèrent un jardin anglais de 34 arpents, où l’on rencontrait une rivière, un étang, un moulin, des chaumières et enfin une tour que, pour se conformer à la mode du temps, on avait appelée tour de Marlborough.

Il ne reste plus rien du château de Bellevue ; tout le pays se groupe sur l’emplacement qu’il occupait. Les rues, bordées de jolies maisons de campagne, affectent encore des airs d’allées de parc, et de la terrasse, vers laquelle conduisent deux couverts d’épais tilleuls, on embrasse toujours un magnifique point de vue.

Nous ne rencontrerons pas de monuments à Bellevue, car on ne saurait donner ce nom à la chapelle de Notre-Dame des Flammes, édicule qui s’élève à gauche de la voie ferrée, à l’endroit où s’est produite la catastrophe du 8 mai 1842. Enclavée dans les constructions d’une école, cette chapelle, abandonnée maintenant, ne peut étonner que par son exiguïté. L’église du pays est sur l’avenue qui conduit à Meudon.

En revanche, les villas auxquelles se rattachent un souvenir sont en assez grand nombre. Le poète Thomas Moore a habité un pavillon qu’on voit encore sur le penchant du coteau, et que Louis XV avait fait bâtir pour Mlle de Coislin.

L’orangerie du château est devenue la villa Boson ; Amédée Pichot, directeur de la Revue Britannique, l’a fait orner, par Paul Balze, de jolies peintures représentant la Moisson et la Vendange. Dans la villa Stahl, résidence de l’éditeur Hetzel, Granville a composé l’humoristique série des Animaux peints par eux-mêmes. Casimir Delavigne, Scribe, Emile Souvestre, Saint-Arnaud, Cavaignac, ont été, à diverses époques, les hôtes de ce joli pays.

Pendant les travaux de construction du château, Louis XV demeurait souvent dans un pavillon coquet qu’on nommait alors le Taudis, et que, depuis, on a appelé Brimborion. Ce pavillon a survécu ; sa façade blanche ressort encore vigoureusement au-dessus du village, dans un encadrement d’arbres magnifiques. C’est maintenant une propriété particulière que son dernier acquéreur, M. Dassy, a payée 860 000 francs.

De Bellevue, qui, nous l’avons dit, n’est qu’une dépendance de Meudon, nous gagnons cette dernière ville, par une large avenue flanquée de contre-allées ombreuses que bordent une foule de riantes habitations.

Meudon est-il le Metiosedum des Commentaires de César ? On peut le supposer, mais rien ne le prouve d’un façon absolue. Ce qu’on sait, car la découverte d’un dolmen l’a prouvé surabondamment, c’est que le culte druidique s’est exercé dans les forêts épaisses qui couvraient jadis toute la contrée.

Bien que son territoire appartînt, en grande partie, à l’abbaye de Saint-Germain des Prés, Meudon avait, dès le xiie siècle, ses seigneurs et probablement sa résidence féodale. L’un de ces seigneurs, le chevalier Erkanbod, est mentionné dans une charte de 1180 ; un autre, Robert, était panetier du roi en 1333 ; son fils, Henri, fut grand veneur de Philippe VI. Enfin, Antoine Sanguin, grand aumônier de France, évêque d’Orléans, vendit le domaine à la duchesse d’Étampes, qui, après la mort de François Ier, le céda contre une rente annuelle de 3 000 livres, au cardinal Charles de Lorraine, archevêque de Reims.

À partir de ce moment, Meudon entre dans l’histoire. Le cardinal fait réédifier l’église Saint-Martin, installe dans le village un couvent de capucins, et enfin fait construire, par Philibert Delorme, une somptueuse résidence. Celle-ci s’élevait à droite de l’observatoire actuel, dans l’axe de la grille d’honneur, et passait pour une des belles œuvres de la Renaissance. Le centre était formé par un pavillon décoré de trois ordres d’architecture et de bas-reliefs représentant les Saisons ; deux figures couchées remplissaient le fronton, que surmontait un comble octogone à peu près semblable à celui du pavillon de l’Horloge, au Louvre ; les deux ailes étaient ornées de colonnes et de pilastres, et leurs galeries du rez-de-chaussée soutenaient des terrasses.

Dans cette splendide demeure, autour du prélat, accueillant et lettré, se groupèrent tous les beaux esprits du temps. Prêtons l’oreille, et nous entendrons Rabelais accompagner d’un large rire la lecture de quelque chapitre de son Pantagruel, ou Ronsard déclamer une de ses églogues. En même temps, une nuée de gentilshommes, de la suite des Guise, venaient se fixer dans le pays, qui prenait dès lors une physionomie de petite ville princière, qu’il n’a perdue complètement qu’à la suite des événements de 1870.

Les successeurs du cardinal de Lorraine ajoutèrent de nombreux embellissements à sa demeure. En 1574, Henri de Guise, le Balafré, fit construire, encore par Philibert Delorme, une grotte de rocaille qui, en son temps, passa pour une merveille. Elle était installée sur une terrasse en briques, à laquelle on accédait par deux rampes, et occupait l’emplacement du château actuel.

Ici vient se placer un fait historique. Le 31 juillet 1589, Henri de Navarre établit à Meudon son quartier général ; 2 jours après, des officiers de Henri III y vinrent apprendre au Béarnais la mort de leur maître, assassiné à Saint-Cloud, et le reconnurent solennellement roi de France.

La fortune des Guise touche alors à son déclin. Abel Servien devient possesseur du domaine en 1654 ; il l’agrandit, l’embellit et fait construire la grande terrasse. Son fils rachète les terres que l’abbaye de Saint-Germain des Prés possédait encore, et, en 1660, la propriété passe aux mains de Michel Le Tellier, marquis de Louvois. Son fils, le ministre de Louis XIV, augmente encore les splendeurs du séjour ; les réceptions sont fréquentes et magnifiques ; mais, l’historien est heureux de le constater, elles s’interrompent parfois pour laisser délibérer en paix les membres de la naissante Académie des inscriptions et belles-lettres.

La veuve de Louvois céda Meudon à Louis XIV, en même temps que son domaine de Chaville, et le château devint alors l’habitation du Grand Dauphin ; les fêtes et les réceptions cessèrent. Le propriétaire partageait ses loisirs entre la chasse, le jeu, la table et la société de Mlle Choin, « grosse camarde à l’air de servante », qu’il avait secrètement épousée ; mais il faisait quand même exécuter d’importants travaux. Par ses ordres, Le Nôtre dessinait le parc, Vauban menait jusqu’au-dessus de la terrasse les eaux recueillies dans les plaines de Vélizy et de Villacoublay ; la grotte du Balafré disparaissait, un nouveau château s’élevait à sa place. Quant à l’ancien, il s’enrichissait de tableaux et de statues : Audran peignait les plafonds ; Coypel décorait luxueusement la salle de billard et la chapelle ; Mumper et Jacques Fouquières ornaient la salle à manger de paysages, et Martin l’aîné couvrait les murs de la galerie du rez-de-chaussée d’une douzaine de tableaux de bataille.

Le nouveau château, malgré ses avant-corps ornés de colonnes doriques, ses deux vestibules, sa belle statue d’Esculape, due à Jean de Bologne, n’eut pas l’heur de plaire au roi Soleil qui, deux ou trois fois chaque année, quittait Versailles pour venir à Meudon. « Fi, dit-il, refusant de franchir le seuil de la construction nouvelle, alors qu’on voulait lui faire visiter les appartements préparés pour lui ; fi donc ! Ceci ressemble à la maison d’un riche financier plutôt qu’à celle d’un grand prince. »

Le Grand Dauphin, dont le caractère était assez bizarre, s’il faut en croire les mémoires du temps, nous apparaît à distance comme un homme épris, avant tout, d’indépendance et ne craignant rien plus que les responsabilités du pouvoir. Il est certain qu’il ne se désintéressait pas des progrès de l’esprit humain et des tentatives scientifiques. Un fait le prouve. Cent ans avant Chappe, au mois de septembre 1665, il encouragea des expériences de télégraphie aérienne, tentées par le physicien Amontons. L’inventeur, du haut de la terrasse de Meudon, faisait des signaux que recueillait, au moyen d’une lunette, un correspondant placé sur les hauteurs de Belleville. On n’accusa point Amontons de sorcellerie, comme on l’eût fait sans doute quelques siècles auparavant, mais on n’accorda qu’une médiocre attention à sa tentative. « Jeu d’esprit très ingénieux, » dit Fontenelle ; et on s’en tint là.

Le Grand Dauphin mourut à Meudon le 11 avril 1711. Huit ans plus tard, le domaine fut échangé, avec la duchesse de Berry, contre le château d’Amboise ; puis, en 1726, il fit retour à la couronne et, quelques années après, il abrita le premier des rois détrônés qui devaient dormir sous ses lambris, Stanislas de Pologne, beau-père de Louis XV. Pour ce dernier roi, ainsi que pour son successeur, Meudon n’eut plus guère que l’importance d’un rendez-vous de chasse. Dans le château mourut pourtant, le 4 juin 1789, le fils aîné de Louis XVI, ce malheureux enfant dont la naissance fut si joyeusement accueillie, et dont les 7 années d’existence ne furent qu’une longue agonie.

Sous la Révolution, l’ancien château devint une sorte de forteresse et un atelier de machines de guerre. C’est là que fut confectionné l’aérostat dont on se servit pendant la bataille de Fleurus. Un violent incendie, qui éclata dans les magasins en 1795, compromit si gravement la solidité des constructions que, dès lors, le vieil édifice de Philibert Delorme put être considéré comme perdu. En 1803, Napoléon fit jeter bas ce qu’il en restait, mais on utilisa, pour orner l’arc de triomphe du Carrousel, les fûts en marbre blanc veiné de rouge qui décoraient le portique. L’empereur eut un instant la pensée d’établir à Meudon une sorte d’école de rois ; l’idée de cet Institut d’un nouveau genre ne fut pas mise à exécution.

Pendant la campagne de Russie, Marie-Louise et le Roi de Rome demeurèrent à Meudon. En 1833, le château abrita Don Pedro de Portugal et sa famille ; puis, plus tard, le duc d’Orléans, le maréchal Soult, Jérôme Bonaparte, ex-roi de Westphalie. Sous le second Empire, il était habité par le prince Napoléon, qui y avait réuni une précieuse collection de tableaux.

Ici s’arrêterait l’histoire de Meudon, s’il n’avait joué un rôle pendant les invasions que la France a subies en ce siècle. Blücher, en 1815, établit ses batteries sur la terrasse, et, par-dessus le village, canonna les troupes d’Excelmans, qui venaient de lui faire subir un sérieux échec. En 1870, le pays fut occupé dès les premiers jours du siège ; de la terrasse encore, 24 pièces d’artillerie tiraient sur le fort d’Issy et sur les remparts d’Auteuil. Au mois de janvier 1871, après l’armistice, les troupes allemandes incendièrent le château.

Ce récit nous a donné le temps de franchir la longue avenue dont nous avons parlé, et nous voici devant la grille d’honneur, surmontée maintenant de cette inscription : Observatoire d’astronomie physique de Paris. Avant d’entrer, avant de voir ce que la science moderne a fait de ce séjour princier, nous sommes forcé de nous arrêter un instant devant le petit monument que les habitants de Meudon ont élevé « à la gloire de la République » et qu’ils ont pompeusement inauguré le 4 août 1889. C’est un buste de femme, en bronze, représentant la Liberté, placé sur un piédestal en pierre, dont le dessin très pur est dû à M. Bieuville. Ici, nous ne sommes point en présence d’une œuvre officielle, mais bien d’une inspiration artistique révélant une personnalité puissante. C’est une tête de femme d’une grande beauté, d’une belle allure, attachée par un cou vigoureux sur un torse aux formes opulentes. Noble et hardie, éclairée par un regard à la fois puissant et doux, la face est encadrée dans les flots d’une abondante chevelure et tournée vers le ciel ; sur le sommet de la tête, un minuscule bonnet phrygien, coquettement posé, ressemble plus à une parure qu’à un insigne.

Ce beau buste est signé Gustave Courbet. L’artiste l’a exécuté en Suisse, à Jour-de-Pielz, pendant les dernières années de sa vie ; il le destinait probablement au pays qui l’a vu mourir, car l’œuvre porte sur son socle cette touchante dédicace : Hommage à l’hospitalité.

Ce qui reste du domaine, l’observatoire actuel, domine le village dont l’isolent de hautes murailles à contreforts puissants, terminées par une élégante balustrade. À droite de la grille d’honneur sont les anciens bâtiments des communs ; au-dessus se développe la magnifique terrasse ; large de 120 mètres, longue de 260 ; elle s’appuie sur des murs énormes en pierre meulière coupés, à intervalles égaux, par de lourdes corniches dont les volutes s’enfoncent en des gaines ornées de tores. Nous gravissons les deux étages d’un escalier de fer, et nous nous trouvons dans le vaste parc de l’observatoire.

Le château brûlé a été l’objet de quelques réparations, incomplètes encore. De tous côtés, dans le parc qui l’entoure, on n’aperçoit que des dômes, des lunettes braquées vers le ciel et des hangars vitrés. Si l’on se retourne brusquement, le regard embrasse toute la campagne, depuis le village groupé au pied du domaine, depuis la blanche façade de l’orphelinat Saint-Philippe se détachant sur le fond vert des bois, depuis la Seine argentée et sinueuse, bordée de villages, rayée de ponts, jusqu’à Paris immense, hérissé de tours, de clochers, de dômes, dominé par la butte Montmartre, jusqu’aux collines de Montmorency dessinant une ligne doucement accentuée sur l’horizon profond.

L’observatoire, placé sous la direction de M. Janssen, qui permet gracieusement de le visiter, est spécialement affecté aux observations photographiques, spectroscopiques, optiques et magnétiques. Dans un service spécial, on obtient chaque jour des vues photographiques du soleil, dont le diamètre atteint 70 centimètres. La plus puissante lunette employée a 19 mètres de longueur. Une haute tour s’élève au nord du château ; elle appartient à la station de chimie végétale, établissement de l’État distinct de l’observatoire et dirigé par le docteur Berthelot.

Gravure de l'intérieur de la grande salle de l'Observatoire d'astronomie physique de Meudon, par P. Merwart, Hauts-de-Seine
Intérieur de la salle de l’Observatoire d’astronomie à Meudon (P. Merwart)

Nous allons maintenant redescendre dans le village et le parcourir rapidement ; son aspect riche, en certains endroits, est assez simple en d’autres. Si nous nous arrêtons dans l’un des premiers, au bas de la rue de la République, par exemple, nous rencontrerons, au milieu d’un jardinet, un monument élevé à Rabelais en 1887, grâce aux concours réunis des Cigaliers et des habitants de Meudon. Ce modeste hommage au légendaire curé de Saint-Martin n’est qu’un buste en bronze de François Truphème, posé sur un piédestal. On ne possède pas, que nous sachions, de portrait authentique de l’auteur de Gargantua ; mais le buste que nous avons devant les yeux nous semble ne répondre que bien imparfaitement à l’idée qu’on se fait de sa physionomie.

Ici encore une légende s’est accréditée à propos de Rabelais. Il est certain qu’il fut titulaire de la cure de Meudon, qu’il avait obtenue par la protection du cardinal de Bellay, depuis le 4 janvier 1550 jusqu’au 15 janvier 1552. Pendant ces 2 années, a-t-il exercé son ministère ? La tradition dit oui, mais l’histoire dit non, et le curé charitable aux pauvres, indulgent pour les pécheurs, médecin des malades, ménétrier de la jeunesse dansante, est une figure charmante par de certains côtés, mais, il faut le dire, absolument fantaisiste.

C’est encore dans un beau quartier, dans un carrefour formé par la rencontre des rues Babie et du Parc, que nous voyons un autre buste. Œuvre de Mathieu Meusnier, celui-ci est d’une bonne valeur artistique, et les Meudonnais l’ont fait placer ici, en 1867, en mémoire d’un de leurs concitoyens, qui joua dans la ville un rôle à peu près semblable à celui que nous avons vu remplir, à Créteil, par le docteur Monfray4 et que, dans une de nos prochaines excursions, nous verrons encore jouer à Deuil par le docteur Martin.

Louis-Ruben Babie n’était, paraît-il, qu’un simple officier de santé ; mais son désintéressement, sa générosité et son dévouement étaient sans bornes. Il se distingua lors de l’accident du 8 mai 1842 et lors d’une épidémie de choléra qui sévit en 1849. Il est mort en 1867.

Si nous descendons la rue des Pierres, peut-être ainsi nommée à cause de son pavage, nous trouverons un souvenir plus ancien, mais intéressant encore. Regardez cette vieille maison qui porte le numéro 11 ; lisez l’inscription gravée sur une plaque de marbre fixée sur sa façade, et vous apprendrez, non sans surprise peut-être, que cet immeuble appartint jadis à Armande Béjard, femme de Molière, et qu’elle l’habita avec sa fille Esprit-Magdeleine5.

Dans la Grande-Rue, nous passerons, sans que rien nous oblige à nous arrêter, devant l’hôtel de ville ; puis nous entrerons à l’église Saint-Martin, édifice vaste et clair, dont la nef est d’une belle hauteur et les bas côtés très écrasés. Ses plus anciennes parties, le chœur et les chapelles voisines, sont encore telles à peu près que le cardinal de Lorraine les a fait construire ; les autres parties de l’édifice ont été refaites au xviie siècle. L’église renferme quelques tableaux, dont le plus intéressant, au point de vue de l’art, nous parait être une peinture sur bois du xvie siècle représentant le Christ en croix, et le plus curieux, comme document historique, une Abjuration de Henri IV, qui doit avoir été peinte sous Louis XIII.

Au-dessus de l’église, cette massive porte ronde, dont le cintre s’appuie sur des chapiteaux sculptés, où l’œil retrouve difficilement des figures de moines, est l’entrée de l’ancien couvent des capucins. La légende en avait fait la maison de Rabelais ; l’écusson qui surmonte le cintre a jadis été décoré d’un masque de moine, grotesque, grimaçant, boursouflé, qui prétendait représenter les traits du fameux curé ; il n’en reste rien aujourd’hui.

Si nous continuons à aller droit devant nous, les bois vont nous ressaisir ; mais nous ne tarderons pas à nous trouver près du parc de Chalais, ancienne propriété du maréchal Berthier, qui devint un haras sous Napoléon III et servit de champ d’essai pour les mitrailleuses.

C’est là, maintenant, dans de spacieux bâtiments en fer et brique, éclairés par de larges fenêtres, que les capitaines Krebbs et Renard travaillent à la solution de ce problème depuis si longtemps posé : la direction aérostatique.

On sait quels résultats les chercheurs ont obtenus déjà ; on a vu leur ballon ovoïde s’élever dans les airs, y planer un moment comme un oiseau qui s’oriente, se diriger vers un endroit désigné d’avance, puis enfin revenir à son point de départ, après avoir décrit une courbe gracieuse.

L’appareil n’est pas encore arrivé à la perfection voulue, mais les courageux inventeurs ne désespèrent pas de surmonter les difficultés dernières.

Là aussi fonctionne, depuis le 17 avril 1888, l’École d’aérostation militaire, où les officiers du service d’état-major sont spécialement exercés au choix des emplacements favorables pour les observations en ballon captif, et à la pratique de ces observations ; chacun de ces officiers est appelé aussi à prendre part à des ascensions libres.

À travers bois, par des chemins accidentés mais charmants, gravissant des raidillons, suivant d’ombreux sentiers, nous reposant au bord de frais étangs, traversant enfin des plaines cultivées, nous pourrions conduire nos lecteurs jusqu’à Villacoublay, et, de là, par la route de Choisy à Versailles, les ramener à Vélizy, sur la lisière du bois.

Dans le premier de ces villages, ils ne verraient que de belles fermes groupées autour des étangs, dont nous avons incidemment parlé plus haut ; le second, plus riant, est occupé au centre par une vaste mare, où viennent se baigner et boire de belles vaches blanches ou rousses. Autour, une partie des 300 habitants de la commune cultive ses terres, engrange ses moissons, tandis que l’autre, hospitalière aux voyageurs, dresse, sous de verdoyants berceaux, des couverts, qu’on se dispute le dimanche, et fait sauter des lapins dans ses cuisines.

Peut-être s’arrêterait-on un instant devant la façade de l’église, ornée des armes de Louvois, bellement sculptées ; mais ce serait tout, et c’est vraiment trop peu pour justifier une course de 4 ou 5 kilomètres6.

Ne quittons donc pas le bois, et, sous son ombre, passant par l’étang d’Ursine et l’étang de l’Écrevisse, nous atteindrons Viroflay, qu’il nous suffira de traverser pour nous trouver à la porte de Versailles.

Viroflay est une commune composée de villas et de blanchisseries, qui n’offre rien de remarquable ; mais elle est gaie d’aspect. Un viaduc de 216 mètres de longueur la domine de ses 22 arches, larges de 10 mètres, hautes de 13. Une église proprette s’élève au milieu du pays. À l’entrée du village, au pied d’un chêne magnifique, au-dessus d’un entassement de bouquets et de couronnes, on voit une statue de la Vierge, qu’on appelle Notre-Dame du Chêne, et qui est le but de fréquents pèlerinages.

En quittant l’église de Viroflay, nous suivrons la rue de Versailles, une voie que bordent de grands parcs et qui ne tarde pas à se transformer en véritable avenue.

Ici, nous percevons déjà le caractère grandiose de la cité vers laquelle nous nous acheminons ; dans la solitude, sur le pavé gris et sec, à l’ombre des arbres séculaires, on se croit volontiers transporté au milieu du grave et solennel xviie siècle. On s’étonne de ne pas croiser quelque luxueux carrosse entouré de laquais aux habits chamarrés ; mais on aperçoit la voûte d’un chemin de fer, un coup de sifflet retentit, un signal tourne du blanc au rouge en faisant entendre un petit claquement, l’air se raye de fils télégraphiques, un bec de gaz dresse son candélabre à nos côtés, un sourd grondement retentit, un train passe : nous sommes bien au temps présent. À l’horizon apparaissent deux pavillons blancs reliés par une grille aux lances dorées ; nous touchons au rond-point de Viroflay. Quelques pas encore, et nous entrerons à Versailles par l’avenue de Paris, dont la longue perspective, verte au sommet, grise à la base, fuit jusqu’à la place d’Armes.

Avant de parcourir la ville, prenons un moment de repos bien gagné, et employons-le à nous entretenir de son passé.


Versailles ; la ville

Les origines de Versailles sont des plus modestes. On ne saurait dire à quelle époque précise se groupèrent, sur ce coteau aride et boisé, à l’ombre de la forêt de l’Iveline, les pauvres chaumières, le manoir, les fermes, la grange Lessart, le moulin à vent et les quelques auberges qui formaient les villages de Montreuil, de Choisy-aux-Boeufs et de Versailles. De ce dernier, il est question pourtant dans une charte de 1037, et l’on sait qu’il appartint longtemps à l’abbaye de Saint-Magloire. Au xvie siècle, la seigneurie de Versailles se divisa entre plusieurs possesseurs. L’un d’eux, Martial de Loménie, obtint du roi Charles IX l’autorisation de créer 4 foires annuelles dans le village. En 1579, Albert de Gondi, comte de Retz, créature de Catherine de Médicis, devint propriétaire du fief, et son descendant, Jean François, premier archevêque de Paris, le vendit, en 1632, au roi Louis XIII, pour une somme de 66 000 livres, que le prélat reconnut avoir reçue du roi en pièces de seize sous7.

Grand chasseur, on le sait, Louis XIII avait dû parfois, au retour de ses battues en la forêt voisine, accepter l’hospitalité de Jean Martin, propriétaire du moulin dont les ailes tournaient à la place où s’élève maintenant la statue équestre de Louis XIV ; souvent aussi il avait passé la nuit dans l’une des auberges de Choisy-aux-Boeufs, village englobé dans le parc, et que traversait alors la route de Brest. Dès l’an 1624, il s’était fait construire une modeste résidence à l’endroit où se rencontrent maintenant la rue de la Pompe et l’avenue de Saint-Cloud. Devenu seigneur du lieu, il fit démolir l’ancien manoir, acheta des terrains à Jean de Soisy, et, sous la direction de Lemercier, fit bâtir le château, que son fils devait plus tard transformer en palais.

Gravure historique du premier château de Versailles sous Louis XIII, par A. Touchemolin, Yvelines, région Île-de-France
Le château de Versailles sous Louis XIII (A. Touchemolin)

Ici commence l’histoire de Versailles ; quant à son ère de prospérité, nous n’en verrons l’aurore qu’au moment où la cour de Louis XIV s’y transportera.

Sous Louis XIII, la ville se composait de deux quartiers : le vieux Versailles et la ville neuve ; les principales rues du premier étaient les rues de l’Intendance, de l’Orangerie et de Satory. Dans le second, les constructions nouvelles s’édifiaient lentement, en bordure de voies larges et droites. À l’est du vieux Versailles s’étendait le vaste terrain où Louis XIII faisait élever des cerfs et autres bêtes fauves, qui, sous Louis XIV, devait devenir le quartier du Parc-aux-Cerfs. Vers 1661 se créa le faubourg de Limoges, ainsi nommé en raison des Limousins employés aux travaux du château, qui s’y étaient logés. Sous Louis XVI, les villages du Grand et du Petit-Montreuil, réunis à la ville, en devinrent un faubourg.

Louis XIII ne songeait pas à faire de Versailles une résidence royale, mais simplement un rendez-vous de chasse ; aussi la ville demeura-t-elle assez triste et peu habitée jusque vers 1661, époque à laquelle Louis XIV encouragea les propriétaires à construire, non seulement en leur donnant des terrains, mais encore en leur accordant bon nombre de privilèges. Aux termes d’une déclaration royale de 1672, confirmée, dans une plus large mesure encore, en 1692 et 1696, les maisons bâties à Versailles n’étaient sujettes à aucune hypothèque et ne pouvaient être saisies que pour des dettes privilégiées. Joignez à ces avantages le puissant attrait qu’exerçait sur son peuple de courtisans le dispensateur de toutes les faveurs, et vous comprendrez l’accroissement rapide de la cité nouvelle. Rappelez-vous avec quelle autorité le roi Soleil savait imposer ses volontés et soumettre son entourage à ses goûts, et vous ne serez pas surpris de retrouver dans le moderne Versailles encore tant de traces de la grandeur et de la majesté qui caractérisèrent le xviie siècle.

Lorsque la Révolution éclata, Versailles se rangea tout de suite aux idées nouvelles. Dès la réunion des états généraux, toutes les sympathies de la population furent acquises aux députés du tiers état ; elle applaudit au serment du Jeu de paume ; elle accueillit avec joie la nouvelle de la prise de la Bastille. Aux journées d’octobre, elle fraternisa avec les Parisiens campés sur ses places, et sa municipalité ne fit rien pour empêcher l’envahissement du château, rien pour retenir la royauté, dès ce jour perdue dans la ville qu’elle avait créée. Aux journées de septembre 1792, Versailles, comme Paris, eut ses massacres ; sur 53 prisonniers qu’on amenait d’Orléans — et malgré les efforts de l’autorité, énergique cette fois — il n’en échappa que 3 à la fureur populaire. Le premier Empire fit peu de chose pour Versailles, qui ne lui dut guère que son érection en chef-lieu de département, pourtant ses habitants demeurèrent fidèles à Napoléon.

Livrée, le 31 mars 1814, à un corps de cavalerie prussienne, la ville fut, pendant les Cent-Jours, l’une des premières qui replaça le drapeau tricolore sur ses monuments. Après Waterloo, ses gardes nationaux volontaires se battirent avec deux régiments prussiens dans les bois de Rocquencourt et les mirent en complète déroute. Ce succès passager coûta cher à Versailles. Blücher entra le lendemain dans la cité, donna 2 heures aux habitants pour remettre toutes leurs armes entre ses mains, et, quand nul ne fut plus en état de se défendre ou de se venger, il ordonna le pillage. Un grand nombre de maisons furent ravagées de fond en combles, de la manufacture d’armes, il ne resta debout que les murs.

À partir de ce moment, Versailles, dont la Restauration s’occupe peu, se relève silencieusement de ses ruines et s’immobilise en ses souvenirs ; les rares commotions que ressent la ville ne sont, pendant longtemps, que le contrecoup de celles qui se produisent dans la capitale.

Sous Louis-Philippe, la création du musée et l’ouverture de deux lignes de chemin de fer semblent galvaniser le pays endormi. Sa visite, qui condamnait jadis à un voyage monotone, n’est plus que l’occasion d’une rapide et agréable promenade ; les citadins en réapprennent le chemin, les étrangers affluent dans ses galeries de peinture, les parieurs s’éparpillent sur le tapis vert de son parc. Quand les grandes eaux jouent, l’affluence des curieux est considérable ; le commerce redevient actif, les restaurants et les hôtels font de bonnes affaires ; la ville est tranquille en sa médiocrité dorée.

Sous le second Empire, Versailles eut ses beaux jours encore ; il a gardé le souvenir de la splendide fête offerte à la reine d’Angleterre le 25 juin 1855 et aussi celui de la brillante réception faite au roi d’Espagne, le 24 août 1864.

Le coup de foudre de 1870 éclate. Il lui était réservé de ressusciter, pour Versailles, les terribles jours de 1815, et aussi de lui rendre une grande importance politique.

Le 20 septembre, le prince royal de Prusse prit possession de l’hôtel de la préfecture, et promit solennellement « le respect des personnes et des propriétés » . En même temps, l’armée qu’il commandait pillait, volait, forçait les demeures, violentait les habitants, outrageait le culte, insultait les morts. L’autorité allemande, tout en protestant hypocritement contre ces excès, ne faisait rien pour qu’ils cessassent et multipliait ses réquisitions. Il fallait lui fournir chaque jour 60 000 kilogrammes de pain, 40 000 kilogrammes de viande, de l’avoine, du riz, du café, du sel, du vin en proportion et 500 000 cigares.

Le 1er octobre, un préfet prussien, M. de Brauchitsch, est placé à la tête de la ville, et comme don de joyeuse arrivée, la frappe d’une contribution de guerre de 400 000 francs. Le 5 du même mois, le roi Guillaume arrive de Ferrières ; il s’installe à la préfecture que le prince royal abandonne pour la villa André. M. de Moltke se loge rue Neuve ; M. de Bismarck, rue de Provence. Le 13 octobre, les habitants de Garches, expulsés de leur village, affamés et ruinés, viennent chercher un refuge à Versailles ; vers la même époque, les journaux locaux sont supprimés et remplacés par le Nouvelliste et le Recueil officiel du département de Seine-et-Oise, feuilles que les Allemands rédigent en mauvais français. Le 18 octobre, les envahisseurs réclament à la ville une somme d’environ 652 000 francs, représentant selon eux on ne sait quel arriéré8.

Le 21 octobre, une bouffée d’espoir passe sur la ville. Deux sorties se sont concurremment effectuées, l’une à Paris, l’autre au mont Valérien. La panique est grande chez les Allemands ; les appartements de la préfecture ont été rapidement déménagés, les équipages royaux stationnent dans les cours, prêts à partir, postillons en selle. L’illusion est courte ; la journée ne donne pas les résultats attendus.

Le 27 octobre, on apprend la reddition de Metz, et, 2 jours après, les habitants de Saint-Cloud arrivent à leur tour en foule à Versailles. Le 30, M. Thiers, muni d’un sauf-conduit, passe par la ville au milieu des acclamations.

Pendant le mois de novembre, plusieurs personnages en vue sont arrêtés et envoyés en Allemagne. Le 23, on apprend que l’acte qui réunit la Bavière à la Confédération de l’Allemagne du Nord est signé, et, le 16 décembre, une députation du Parlement allemand apporte l’adresse qui supplie le souverain d’accepter le titre d’empereur. Le 22, M. de Brauchitsch, absent depuis 3 semaines, revient à son poste et frappe la ville d’une amende de 50 000 francs. On ne peut payer ; le maire et deux conseillers municipaux sont jetés en prison ; ils y restent jusqu’au 5 janvier suivant, jour où les négociants versaillais sont parvenus, en se cotisant, à réunir la somme réclamée. L’avidité des oppresseurs n’est pas satisfaite, et la ville doit s’imposer encore un sacrifice de 300 000 francs9. La grande sortie du 19 janvier cause une nouvelle et profonde émotion ; cette fois, on croit à la victoire certaine, à la délivrance immédiate. La ville humiliée a vu, la veille, les cérémonies de la proclamation du nouvel empereur ; on espère que, pour le début de son règne, il va fuir honteusement, la pointe de l’épée française aux reins. Les troupes, rapidement concentrées à Versailles, ont été passées en revue ; elles encombrent les rues ; la ville n’est plus qu’un vaste camp. L’empereur s’est transporté sur la route de Saint-Germain pour suivre, à distance, les péripéties de la bataille ; 1 heure encore peut-être et la victoire sera revenue vers le drapeau aux trois couleurs aimées… Hélas ! on sait comment finit cette journée. On sait que les conférences qui la suivirent amenèrent la capitulation de la capitale et la signature de l’armistice. Pourtant les exigences, les exactions, les brutalités de l’armée allemande augmentèrent encore vis-à-vis de la malheureuse population. La paix, signée le 26 février, n’amena pas la délivrance encore, et ce fut seulement le 12 mars suivant que l’armée allemande quitta enfin Versailles10.

Six jours après, la Commune était proclamée à Paris, et Versailles redevenait le siège du gouvernement. Grâce à la présence des pouvoirs publics d’abord, à celle de la Chambre des députés et du Sénat pendant les années qui suivirent, Versailles redevint aussi vivant et aussi animé qu’il l’était au temps de sa plus grande prospérité.

Depuis 1879, depuis que le gouvernement est rentré à Paris, Versailles, où les Chambres ne se retrouvent plus que lorsqu’elles se réunissent en congrès, a repris son calme et sa solennité d’autrefois. C’est, à la porte de Paris, une cité d’aspect provincial, aristocratique en certaines de ses parties, commerçante en d’autres, un peu froide partout, avec ses rues tirées au cordeau, ses longues avenues bordées d’hôtels antiques et de larges allées d’arbres, et son perpétuel silence, que troublent seuls les sonneries de clairon, ou la cadence des pas d’un régiment en marche.

Le premier édifice que nous rencontrons en remontant l’avenue de Paris est l’hôtel de la préfecture. Inauguré en 1867, il s’élève sur l’emplacement de l’ancien chenil de Louis XIV et de Louis XV ; sa construction, mise au concours, a été dirigée par M. Amédée Manuel.

L’aile centrale de l’édifice se présente sur l’avenue de Paris, au fond d’une cour d’honneur dont deux ailes en retour bordent les côtés. Ces bâtiments n’ont au-dessus de leur rez-de-chaussée qu’un étage, surmonté d’une terrasse à balustres courant au bord des grands toits. Le fronton central est décoré d’un bas-relief en pierre, de Georges Clève, représentant la Seine et l’Oise sous la figure de deux femmes couchées. L’intérieur est artistiquement décoré. Dans l’escalier et dans la salle à manger, vous verrez d’intéressantes pages peintes par Lambinet ici, la Seine à Suresnes ; là, les Bords de la Seine à Rueil, l’Aqueduc de Marly et celui de Buc. Dans un petit salon du premier étage, des toiles marouflées de M. Félix Barrias vous montreront les gracieuses personnifications de la Poésie et de la Musique. Dans le salon des Fêtes, enfin, vous pourrez admirer les Quatre Heures du jour, de Gendron, faisant pendant aux Quatre Saisons, de Jobbé-Duval. De beaux jardins s’étendent derrière le corps de logis principal, jusqu’à la rue Jouvencel.

En quittant la préfecture, nous passons devant le palais de justice. Nouvellement construit par M. Petit, sur l’emplacement de l’hôtel du grand veneur, c’est un édifice assez coquet, mais que, par suite de difficultés administratives, l’architecte a dû faire plus exigu qu’il ne l’avait conçu. La prison, bien caractérisée par sa lourde porte ronde, s’appuie aux flancs du palais de justice ; elle paraît neuve encore, bien que construite en 1844. Dans un Îlot limité par l’avenue de Saint-Cloud, la rue de Provence, le boulevard de la Reine, les rues Duplessis et de l’Abbé-de-l’Épée, nous rencontrons d’abord les bâtiments du lycée Hoche, puis ceux de l’hôpital civil. Le lycée abrita jadis une communauté de chanoinesses augustines, que Marie Leczinska avait fondée en 1760, sa jolie chapelle a été construite par Mique, l’architecte de la Petite-Paroisse de Saint-Denis et de la chapelle de l’hôpital de Saint-Cloud ; elle est décorée de peintures de Bocciardi, Briard et Lagrénée jeune. Il n’est que juste de rappeler ici la belle place que le lycée a depuis longtemps conquise parmi nos institutions universitaires.

Quant à l’hôpital, il est d’origine fort ancienne, mais les constructions où il s’abrite sont relativement modernes. Il remplace une maladrerie qui existait dès l’an 1350, et fut détruite en 1679.

À cheval sur les rues de la Paroisse et Duplessis, formant un quadrilatère autour d’une place plantée d’arbres, sont les 4 pavillons du marché neuf, construit en 1841. Ces pavillons en pierre sont d’aspect un peu lourd ; mais, dans leur fuite, les voûtes intérieures forment d’assez heureuses perspectives.

Rien de moins monumental que la gare de la rue Duplessis. Ne regrettons pas de nous être engagé jusque-là pourtant, car, à quelques pas plus loin, rue Albert-Joly, nous pourrons visiter la synagogue élevée aux frais de Mme Furtado-Heine et inaugurée en 1886 ; l’architecte, M. Aldrophe, s’est souvenu du bâtiment similaire qu’il a construit rue de la Victoire. Malheureusement, le terrain dont il disposait ne lui a pas permis de donner au temple de Versailles les belles proportions de l’édifice parisien.

Dans ce même quartier, au centre du square Duplessis, on a inauguré, le 28 juin 1891, la statue de Houdon, né à Versailles en 1740. Elle est installée sur un piédestal très simple, dont M. Favier a fourni le dessin, et représente le grand artiste, ciseau et marteau en mains et travaillant à sa fameuse statue de Voltaire. C’est une œuvre bonne de pose, belle d’expression et qui fait grand honneur à son auteur, M. Tony Noël, un artiste versaillais.

Par une suite de rues froides et se coupant toujours à angle droit, après avoir passé devant une fort belle école communale, après avoir remarqué que Gamain, le serrurier qui accusa Louis XVI de l’avoir empoisonné, avait sa maison au numéro 5 du boulevard du Roi, nous atteindrons la rue Saint-Lazare, au bout de laquelle nous apercevrons le chevet de l’église Notre-Dame ; il nous faudra contourner le monument pour nous trouver devant sa façade.

L’église Notre-Dame a remplacé un édifice de plus modeste allure qui s’élevait à peu près au même endroit, et était dédié à saint Julien. La chapelle placée sous ce vocable occupa jusqu’en 1618 une partie du terrain où furent construits plus tard les grands communs du château (aujourd’hui hôpital militaire). La première pierre de l’église actuelle fut posée le 10 mars 1684. Jules-Hardouin Mansart en a fourni les plans.

Six marches précèdent le portail dont l’entrée centrale est cintrée, décorée du monogramme N D et, dans les rampants de son tympan, des figures de la Religion et de la Charité, sculptées par Pierre Mazeline et Noël Jouvenet, frère du peintre ; des portes latérales correspondent aux bas côtés, et la façade est complétée par deux tours peu élevées, s’achevant en terrasses et supportant à leur centre, ornement d’une utilité et d’une grâce contestables, une lourde calotte hémisphérique couverte en ardoises, et surmontée d’une croix. Un gigantesque cadran d’horloge s’arrondit au-dessus de la porte. Cette horloge, avec sa sonnerie, revint à la fabrique à 41 219 livres ; commandée en 1762 à l’horloger Ignace Colette, des difficultés s’élevèrent au cours de son exécution, des procès s’ensuivirent et l’horloge, sans sonnerie, ne fut posée qu’en 177011.

L’intérieur, en forme de croix latine, manque d’élévation, mais la chapelle absidiale, d’une très remarquable architecture, et le vaisseau sont éclairés par des vitraux modernes dont la plupart, dessinés par M. Crauck, ont été peints par M. Lorin, de Chartres ; quelques autres sont signés Hirsch. La chaire en bois sculpté et doré remonte à la fondation de l’église, et passe pour être l’œuvre de Caffieri et Briquet, sculpteurs du roi. Quelques monuments décorent l’église : celui de La Quintinie, directeur général des jardins fruitiers du roi, mort en 1688 ; celui de Mansart, orné d’un moulage en plâtre du buste de l’architecte, signé Lemoine, dont l’original est au Louvre ; celui, fort beau, du comte de Vergennes et, enfin, une plaque à la mémoire de Hoche.

Parmi les tableaux qui ornent les murs, nous signalerons une Prédication de saint Vincent de Paul, de Jean Restout, et une petite figure de Vierge, de Quintin Metzis. L’église Notre-Dame, réparée pendant le règne de Louis XVI, sous la direction de Foucier, vit, le 4 mai 1789, la procession des états généraux défiler sous ses voûtes. Fermée en 1793, elle devint le temple de la Raison. Un décret du 26 juillet 1800 la rendit au culte.

Hoche est un des plus glorieux enfants de Versailles ; les anciennes rue et place Dauphine portent maintenant son nom. La première, où se trouve le temple protestant, s’ouvre dans l’axe de Notre-Dame et conduit à la seconde, dont un square décoré de la statue du général occupe le centre. Involontairement ici, si l’on veut oublier le jardinet, ne voir que la forme, tenir compte de la régularité majestueuse des constructions, on n’est pas éloigné de se croire en présence d’une réduction de la place Vendôme.

La statue du pacificateur de la Vendée n’est pas la première que la ville lui ait élevée. En 1832, on plaça ici une œuvre exécutée sous le premier Empire par le sculpteur Milhomme ; l’artiste n’avait pas destiné, sans doute, sa statue à la décoration d’une place publique, car il avait représenté le général absolument nu. En 1836, on inaugura le bronze que nous avons devant les yeux ; il est dû à Lemaire, l’auteur du magnifique bas-relief qui décore le fronton de la Madeleine. Hoche est représenté debout, dans une belle et fière attitude, en costume de général, ceint de l’écharpe, la tête découverte, une main sur sa poitrine, l’autre appuyée sur la poignée de son sabre. En 1868, la ville a institué en l’honneur de Hoche une fête qui se célèbre chaque année avec grand éclat le 24 juin, jour anniversaire de sa naissance. En 1880, le conseil municipal a fait rétablir sur le piédestal l’inscription composée par Villemain lors de l’érection de la statue et que le second Empire avait fait disparaître : Mort trop tôt pour la France ; s’il eût vécu, sa gloire, toujours croissante, n’eût jamais rien coûté à la liberté de sa Patrie.

Avant de quitter ce quartier, rappelons quelques souvenirs qu’il permet d’évoquer. Les immeubles qui portent les numéros 2 et 4 de la place ont été l’habitation de Bossuet ; le numéro 8 fut l’hôtel de la Belle-Image, où Jeanne de La Motte commença les ténébreuses négociations de l’affaire du collier. L’ingénieur Francine a demeuré au numéro 16 de la rue, et Le Nôtre au numéro 18.

Tout auprès de là, dans la rue des Réservoirs, s’élève le théâtre. C’est une jolie salle, que Mlle de Montansier obtint l’autorisation de faire construire en 1777 et qui, par un couloir, communiquait avec le château. Heurtier en avait dressé les plans, et sa machinerie organisée par Boullet passait pour une des plus complètes et des mieux disposées du temps. C’est sur cette scène que le comédien Fleury a donné sa représentation de retraite, le 20 mai 1818.

Dans cette même rue, correspondant par un passage avec le parc, est l’hôtel des Réservoirs. Ce logis, construit en 1752 pour la marquise de Pompadour, abrita en 1815 Wellington et Blücher ; pendant la dernière invasion, les officiers prussiens habitèrent les chambres et se groupèrent autour de ses tables ; de 1871 à 1875, il fut assidûment fréquenté par les représentants de la droite. Propos frivoles, discussions guerrières, grosses plaisanteries de caserne, conciliabules politiques, les échos de ses salles ont répété tout cela ; aujourd’hui, il n’est plus fréquenté que par des promeneurs ou des bourgeois aisés.

Dans la même rue, une plaque de marbre placée sur la façade de l’ancien hôtel de Condé, aujourd’hui hôtel de la surintendance militaire, rappelle que La Bruyère habitait cet immeuble quand il écrivit les Caractères, et qu’il y mourut en 1696. Dans le voisinage, à l’entrée de la rue de la Paroisse, une autre maison est celle où naquit M. de Lesseps.

Nous allons traverser la place d’Armes. Semblables avec leurs cours immenses, leurs grilles monumentales, leurs bâtiments réguliers, nous verrons, à notre gauche, les casernes de l’artillerie et du génie. Ce sont encore des monuments distraits de leur destination primitive ; ils ont été construits par Mansart de 1676 à 1685, et servaient de grandes et petites écuries au château. Par la rue de Satory, où se trouve le grand séminaire, nous entrerons dans cette partie de la ville qu’on nomme le Vieux Versailles.

Nous nous arrêterons, rue du Jeu-de-Paume, devant un long mur percé d’une petite porte au-dessus de laquelle nous lirons l’inscription suivante : Dans ce jeu de paume, le 20 juin 1789, les députés du peuple, repoussés du lieu ordinaire de leurs séances, jurèrent de ne point se séparer qu’ils n’eussent donné une constitution à la France.

Cette salle, aujourd’hui classée parmi les monuments historiques, servit longtemps d’atelier à Horace Vernet ; c’est là qu’en 8 mois a été esquissé, dessiné et peint le grand tableau la Prise de la Smalah. La salle a été restaurée en 1883 sous la direction de M. Guillaume, et transformée en musée de la Révolution. Elle a conservé sa forme rectangulaire et ses galeries couvertes du rez-de-chaussée ; de grands vitrages ont été substitués aux baies ouvertes de la galerie du premier étage ; au long des murs, derrière l’édifice, dans une cour dont le gardien du musée a fait un jardin, on voit encore les supports en fer sur lesquels s’appuyait le plancher des tribunes.

Sur les murs de la salle, on lit les noms de tous les députés qui assistaient à la séance du 20 juin ; le fond est décoré d’une reproduction du fameux tableau de David, exécutée en camaïeu par M. Olivier Merson. Au milieu de l’un des grands côtés, une fort belle statue de Bailly, due à M. de Saint-Marceaux, s’élève devant une sorte de portique à fronton triangulaire, surmonté du coq gaulois, portant la date célèbre et cette inscription : Ils l’avaient juré, ils ont accompli leur serment. Une plaque de cuivre répétant les paroles que nous avons lues au dehors est placée sur le mur depuis le 20 juin 1790. Une vingtaine de bustes des principaux membres de la Constituante, sculptés par Eude, A. Perrey, Ogé, Bernard, Ch. Gauthier, et quelques vitrines renfermant des médailles, des estampes, des autographes, des portraits, etc., constituent le musée duquel il est à désirer qu’on prenne la peine de dresser un catalogue.

Sur l’avenue Thiers, nous rencontrons, plus gaie que celle que nous avons vue déjà, la gare qui dessert le chemin de fer de la rive gauche ; et tout auprès la mairie, de monumental aspect, assise sur un haut perron. C’était autrefois l’hôtel du grand maître.

À Versailles, on ne peut faire un pas sans rencontrer un souvenir historique ou une manifestation d’art. Cette mairie, qui n’est la propriété de la ville que depuis le 2 août 1859 et qu’on a reconstruite à peu près totalement en 1872, faisait autrefois partie de l’hôtel de Conti, qu’un spéculateur nommé Bosc acheta 100 000 livres en 1719, 6 ans plus tard, le 28 décembre 1723, il revendit au roi, pour loger ses grands maîtres, ce qu’il avait respecté des constructions anciennes. Une réparation s’imposait. Ce fut Henri de Bourbon, prince de Condé qui la fit immédiatement exécuter.

On a conservé, au rez-de-chaussée de la mairie, plusieurs salles, telles qu’elles furent originairement ornées. En les visitant vous aurez sous les yeux un spécimen parfait du style décoratif au beau temps de Louis XV. Après avoir traversé le vestibule, vous entrerez dans une longue pièce dite galerie municipale. Elle est éclairée par 6 grandes fenêtres, ses murs sont couverts de boiseries blanches ; elle est, de plus, décorée de peintures dont nous allons dire quelques mots. Quatre grandes toiles de Denis Martin, élève de Van der Meulen, formaient originairement la principale décoration picturale de cette galerie ; elles représentaient diverses résidences royales. Ces toiles ont été transportées au musée historique en 1839 et remplacées par les portraits de 4 illustres enfants de la ville : le Maréchal Berthier, copie d’un tableau de Pajou par Marcel Verdier ; l’Abbé de l’Épée, par Coupin de la Couperie, un artiste versaillais ; François Ducis, par son neveu Louis, et enfin le Général Hoche, une des dernières mais non des moins remarquables œuvres de Gérard.

Hoche, vêtu d’un uniforme fort simple, est assis au milieu du campement de son armée ; l’une de ses mains est appuyée sur la garde de son sabre, l’autre tient une proclamation dont le jeune général semble étudier les termes. Autour du camp, rassurés sans doute par la présence de celui qui les commande, les paysans se livrent à leurs travaux champêtres. Cette belle toile a été donnée à la ville par la veuve du grand artiste.

Au-dessus des portes, dans les panneaux, entre les fenêtres, règne une suite de jolies petites toiles chantournées. Quelques-uns de leurs auteurs, Jacques Cazes, François Verdier, Louis Boullongne, se sont inspirés de sujets mythologiques : Bacchus et Ariane, Vénus et Adonis, Méléagre et Atalante ; d’autres ont représenté des châteaux royaux : Saint-Germain, Chambord, Madrid ; un autre, enfin, a scrupuleusement reproduit la vue de la première machine de Marly, avec ses grandes roues hydrauliques et ses nombreux corps de pompe dominés par le magnifique aqueduc. Ce tableau, pris sur nature, est un document précieux.

N’oublions pas, avant de quitter la galerie, d’y signaler la présence de deux forts beaux bustes en marbre ; le premier, non signé, représentant le roi Louis XV ; le second, œuvre d’Augustin Pajou, a été donné à la municipalité, en 1790, par Louis XVI, dont il reproduit les traits.

La salle des mariages est une pièce de dimensions exiguës, mais par cela même peut-être d’un charme infini. Dans cet espace étroit mais lumineux pourtant, rien n’est perdu pour le regard, et sur les boiseries blanches à peine rehaussées de minces filets d’or, on peut apprécier toute la grâce et toute la finesse d’un décor où les artistes ont prodigué les jolies inventions, les fantaisistes enroulements, l’épanouissement des fleurs, le frémissement des feuillages, l’envolée des oiseaux, les chantournements aux torsions inattendues, enfin toutes les richesses d’un art qui n’avait que la fantaisie pour inspiratrice et la grâce pour règle.

Les tableaux, tous mythologiques, qui ornent cette salle, sont dus à Nicolas Coypel, à François de Troy, à Le Moine et à Antoine Coypel.

Une pièce qui fait suite à celle-ci a reçu originairement la même décoration ; mais ici, lors de la reconstruction sans doute, l’or a été répandu à profusion et l’ensemble s’est conséquemment alourdi. Plusieurs toiles ornent cette pièce ; la principale est la Léda du Corrège, exécutée par le peintre Stiémart avant que le fils du régent — dans un accès de pruderie — ait fait mutiler l’original.

La rue des Chantiers nous conduira vers le quartier appelé Petit-Montreuil. À son entrée, au numéro 17, nous trouvons encore un souvenir de la Révolution ; une plaque de marbre fixée sur le mur de cette propriété nous rappelle qu’ici, en 1789, l’Assemblée constituante tint ses séances depuis le 5 mai jusqu’au 15 octobre. À l’extrémité de la rue, au fond d’un petit carrefour, s’élève l’église Sainte-Élisabeth, décorée, au-dessus du maître-autel, du Miracle des roses, tableau de M. Paul-Hippolyte Flandrin, qui fut très remarqué, en 1890, au Salon des Champs-Élysées.

Nous sommes ici tout près de la gare des Chantiers, à quelques pas des réservoirs Gobert établis en 1680, et dans le voisinage d’un cimetière récemment créé et qui promet d’être un des plus beaux du département. Si nous rentrons dans la ville par la rue d’Anjou, nous trouverons, à son point de rencontre avec la rue Royale, un marché qui fait pendant à celui que nous avons vu déjà, mais qui, beaucoup plus ancien, est remarquable par son originalité. Disposées en carrés, autour de petites cours centrales, figurez-vous d’étroites et basses maisons uniformément composées d’un rez-de-chaussée formant boutique, d’un étage et d’un toit à faible inclinaison couvert en ardoises. Certes, cela fait déjà un bizarre effet au milieu des hautes constructions voisines ; mais, ce qu’il faut voir, ce sont les cours intérieures, l’état de vétusté des murailles, la petitesse des portes, l’étroitesse des escaliers, l’aspect malheureux de l’ensemble. Les arbres qui s’étiolent dans ces étroits espaces ont un air attristé ; les fontaines ne coulent pas, elles pleurent ; toutes les petites portes que nous avons vues donnent accès aux arrière-boutiques. Derrière les fenêtres, on devine des salles à manger et des chambres à coucher, basses et exiguës ; sur les murs, chaque industriel a affiché sa profession, et quand l’humidité a laissé subsister quelque chose des vieilles enseignes, vous êtes tout surpris de leur disparité. Tous les commerces et toutes les industries s’exercent là : le coiffeur est voisin du charcutier ; le cordonnier roule sa boule de poix entre ses paumes à côté du pâtissier qui fait des godiveaux ; ici, la varlope siffle ; là, le marteau résonne, et l’épicier qui brûle son café ne paraît nullement gêner l’horloger qui, l’œil à la loupe, se livre à son minutieux travail.

Ceci s’appelle le marché Saint-Louis et aussi les Quatre-Pavés ; ce n’est certes pas le plus beau coin de Versailles : mais c’en est, à coup sûr, le plus original.

Nous voici maintenant devant l’église Saint-Louis, cathédrale de la ville. C’est une œuvre médiocre de Mansart de Sagone, neveu de François Hardouin. Le portique est maigre, le dôme manque d’élévation, les campaniles ont plus de prétention que de réelle utilité décorative. L’intérieur affecte la forme d’une croix ; son ensemble, bien qu’un peu lourd, ne manque pas d’harmonie dans les proportions. Le banc d’œuvre, beau travail du temps de Louis XIV, et quelques-uns des tableaux qui décorent les murs sont remarquables ; ces derniers sont signés Lemoyne, Boucher, Deshayes. Les beaux vitraux de la chapelle absidiale, dessinés par Devéria, ont été exécutés à la manufacture de Sèvres. Les confessionnaux sont faits pour la plupart de boiseries anciennes, ornées de fort belles sculptures. Enfin, dans une chapelle, on voit le monument érigé par la ville, en 1821, à la mémoire du duc de Berry, et dont le sculpteur Pradier est l’auteur. Dans la sacristie, on conserve une toile de Jean Jouvenet, représentant la Résurrection du fils de la veuve de Naïm.

Auprès de la cathédrale est l’évêché, et sur une petite place, entre les deux édifices, Versailles, honorant encore la mémoire d’un de ses enfants, a élevé, en 1843, un monument à l’abbé de l’Épée ; la statue est de Michaut. L’artiste aurait pu être plus heureusement inspiré.

Nous avons fait à peu près le tour de toute la ville ; nous doutons que beaucoup de nos lecteurs soient tentés de s’égarer jusqu’au fond du faubourg de Montreuil pour visiter la grande mais froide église Saint-Symphorien, que décorent des fresques de Paul Balze. Ils ne retrouveraient plus, dans ce quartier, aucune trace des jardins de Mme Élisabeth, que l’abbé Delille affirmait être « dessinés en riant par les Grâces » . Nous ne pensons pas non plus que, malgré leur belle capacité, les réservoirs de la butte Montbauron attirent beaucoup de curieux. Nous sommes dans le voisinage du palais et nous allons y pénétrer, non toutefois sans signaler encore quelques institutions et plusieurs monuments qui complètent les richesses de cette belle ville.

Outre sa magnifique bibliothèque composée de 100 000 volumes et installée rue Gambetta, dans l’ancien hôtel du ministère de la Marine, la ville possède une bibliothèque populaire fondée par Édouard Charton et établie rue Jouvencel ; les directeurs de cette bibliothèque font souvent des conférences scientifiques très appréciées par la population ; elles ont lieu dans la coquette salle des Variétés, rue de la Chancellerie, où la Société des fêtes versaillaises, œuvre d’utilité et de bienfaisance, fondée en 1865, donne des bals et organise des réunions, les uns et les autres très suivis. Cette société, créée aussi par Édouard Charton, s’associe à la ville pour multiplier les attraits des solennités versaillaises. Au 14 juillet maintenant, et grâce à elle, les grandes eaux jouent le soir et prennent, sous des projections électriques, un magique aspect de fontaines lumineuses.

Versailles est, de plus, le siège de l’Association artistique et littéraire de l’Oise, d’une Société des amis des Arts qui organise de brillantes expositions ; vous y trouverez un conservatoire de musique, des écoles normales primaires d’instituteurs et d’institutrices, un lycée de jeunes filles, un petit séminaire, le monastère du Refuge, fondé en 1804, institution charitable et moralisatrice dirigée par des sœurs, et qui n’est pas sans avoir quelque analogie avec le couvent des Dames Saint-Michel de Paris ; un asile de vieillards, un laboratoire agronomique, placé sous la direction de M. Rivière ; enfin, et c’est sur cela surtout que nous devons insister, l’École d’horticulture de la rue de Satory, fondation relativement récente, puisqu’elle date du 1er octobre 1874, mais qui occupe le premier rang parmi les institutions de ce genre. Elle compte environ 90 élèves externes, âgés de 17 ans au moins ; ses cours, absolument gratuits, durent 3 années, et elle fournit maintenant au monde entier des horticulteurs instruits et expérimentés. Cette école est établie sur l’emplacement du potager du roi, que La Quintinie avait créé de 1678 à 1683.

Enfin, avec sa synagogue et son temple protestant de la rue Hoche, Versailles possède encore, rue du Peintre-Pierre-Lebrun, l’église St. Mark’s Church, consacrée au culte anglican.

Outre Hoche, Houdon, l’abbé de l’Épée et M. de Lesseps dont nous avons déjà parlé, Versailles a vu naître le poète Ducis, le maréchal Berthier, l’académicien Tissot et, nous faisons quelque omission sans doute, Edme-François Jomard, ingénieur géographe, dont le nom reste inséparable des travaux scientifiques qui furent publiés à la suite de l’expédition d’Égypte.

Versailles, comme toutes les villes de France, a ses armes ; elles étaient originairement : d’azur à trois fleurs de lis d’or, surmontées de la couronne royale. Elles se sont modifiées ; la ville porte aujourd’hui : d’azur à trois fleurs de lis d’or ; au chef chargé d’un coq à deux têtes naissant au naturel.

Disons maintenant au revoir à la ville, et retournons-nous vers le palais, dont la grille monumentale s’ouvre au fond de la place d’Armes et donne accès à la cour d’honneur, vaste terrasse en glacis, où les ailes du monument, dominées par le haut toit de la chapelle, s’échelonnent autour du pavillon central.


Le palais, le musée

L’ensemble du palais en impose par sa grandeur et sa solennité. Tout le caractère d’un siècle évanoui revit dans cette cour autour de laquelle se dressent, faisant cortège à la statue équestre de Louis XIV, celles en marbre blanc d’hommes illustres à diverses époques. Il faut se souvenir, dès le seuil, que le palais est maintenant le musée de nos gloires nationales pour n’être point blessé — ou tout au moins surpris — de rencontrer Bayard entre Richelieu et Colbert, Sieyès auprès de Duguesclin, Sully dans le voisinage du maréchal Lannes, etc. Mais qu’importent ces anachronismes ! L’œil séduit par l’effet général s’arrête peu sur les détails. Les artistes passent assez indifféremment devant la statue de Louis XIV, œuvre médiocre de Petitot et Cartellier ; les visiteurs remarquent la tache noire assez heureuse qu’elle jette entre les bâtiments rosés du temps de Louis XIII et les hauts avant-corps gris de Louis XIV. Mais artistes et visiteurs, s’ils parcourent ce vaste espace, sont également captivés par la beauté des groupes qui décorent l’extrémité des rampes : l’Abondance, de Coysevox, et la Paix, de Tuby.

Gravure de la cour d'honneur et de la façade du palais de Versailles, par A. Deroy, Yvelines, région Île-de-France
Le palais de Versailles (A. Deroy)

Deux grands pavillons à peu près semblables s’élèvent devant nous ; leurs soubassements sont rustiques et percés d’arcades ; leurs portiques sont d’ordre corinthien et, sur leurs frontons, on lit cette inscription : A toutes les gloires de la France. Ces pavillons ont été substitués à ceux que Le Vau avait construits en 1699 pour agrandir le château de Louis XIII ; celui de droite a été bâti par Gabriel, l’architecte de la place de la Concorde ; l’autre est l’œuvre de Dufour, et fut édifié sous Louis XVIII.

Les bâtiments en retraite formant le reste des ailes et les rattachant aux gracieuses façades de la cour de Marbre, œuvre charmante de Lemercier, que Louis XIV eut le bon goût de refuser de jeter bas, ont été construits par Jules-Hardouin Mansart ; abstraction faite de la dorure des toits, ils ont conservé leur aspect original. Vous y retrouvez des bustes d’empereurs romains décorant les panneaux des fenêtres ; on vous y montrera, soutenu par des colonnes en marbre de Rance, le balcon en fer forgé où Louis XVI et Marie-Antoinette durent, pour paraître devant une multitude soulevée, accepter la protection, alors puissante, de La Fayette ; vous y verrez, enfin, entre un Hercule, de Girardon, et un Mars, de Marsy, le cadran dont l’aiguille demeurait immobile, pendant toute la durée d’un règne, sur l’heure à laquelle le dernier monarque avait rendu l’âme. Ce vieil usage fut encore observé en 1824, lors de la mort de Louis XVIII.

La chapelle, séparée du pavillon Gabriel par une petite cour, a été construite par Mansart, de 1699 à 1710. L’architecte, en lui donnant cette élévation exagérée, a obéi à deux pensées : l’une d’artiste, l’autre de courtisan. Il trouvait le palais trop bas, et voulait obtenir du roi l’autorisation de l’élever d’un étage ; puis, comme Louis XIV ne devait pas aller au rez-de-chaussée de la chapelle, Mansart ne prit ses proportions que de la hauteur des tribunes.

C’était multiplier les difficultés pour les vaincre, et l’architecte a réussi à donner un grand caractère à ce vaisseau auquel l’or, le bronze, le marbre, les statues, les tableaux, les bas-reliefs ajoutent un cachet artistique d’une inappréciable richesse. Levez les yeux vers la voûte, arrêtez-les sur les trumeaux de l’attique, le magique pinceau d’Antoine Coypel vous représentera, sur l’une, le Père Éternel dans sa gloire ; sur les autres, les Prophètes et les Évangélistes. Au chevet, se développe la magistrale Résurrection, de La Fosse. Seize colonnettes soutiennent, autour de la nef, une tribune au plafond de laquelle Louis et Bon de Boullongne ont peint les Apôtres ; vis-à-vis du maître-autel, au-dessus de la tribune royale, Jean Jouvenet, d’une brosse magistrale, a représenté une Descente du Saint-Esprit.

Si nous entrons maintenant au musée, nous traverserons un vestibule décoré d’une œuvre allégorique de Coustou : le Passage du Rhin par Louis XIV, et nous pourrons parcourir une longue suite de galeries dont les innombrables peintures : batailles, marines, cérémonies, portraits, racontent l’histoire de France tout entière.

On le comprend, nous ne songeons pas à dresser un catalogue de toutes les œuvres exposées ici, ni même à tenter d’en donner une analyse. Si quelques toiles sont véritablement de belles œuvres, il en est d’autres dont la valeur artistique est médiocre. Il devait en être ainsi ; on n’accumule pas une collection de plus de 5 000 tableaux, absolument composée de chefs-d’œuvre. C’est au point de vue documentaire que le musée de Versailles est véritablement curieux.

La première série se compose de 11 salles dans lesquelles, peintes par Ary Scheffer, Paul Delaroche, Jollivet, Cabanel, Schnetz, Robert-Fleury, Rouget, Devéria, Couder, Parrocel, C. Roqueplan, Hersant, se déroulent sous nos yeux des scènes qui se sont passées sous les règnes de Clovis, Charlemagne, saint Louis, Charles VII, Louis XII, Henri IV, Louis XIV, Louis XV et Louis XVI. Entrées triomphales de rois dans leurs bonnes villes, batailles célèbres, sièges fameux, sacres, actes de clémence ou d’humanité, allégories inspirées par la gloire d’une conquête ou la conclusion d’une paix, vous verrez tout cela alternativement sur de grandes toiles, ou sur des panneaux de petites proportions. Les six premières de ces salles composaient, sous Louis XIV, l’appartement du duc du Maine.

Au bout de la dernière pièce, à droite, nous trouverons la galerie des tombeaux, exposition de moulages exécutés, pour la plupart, sur les monuments de Saint-Denis ; ces statues de rois de France et de personnages illustres, depuis Clovis jusqu’à Louis XIV, composent un ensemble un peu froid, et tout l’intérêt du visiteur se concentre sur le superbe monument de Ferdinand V et d’Isabelle de Castille, reproduction fidèle et très artistique de l’original placé dans la chapelle royale de Grenade.

Au milieu de cette galerie, on accède à 5 salles enclavées entre les cours du Maroc et de la Bouche ; elles sont consacrées à la glorification des croisades, et formaient autrefois l’appartement de quelques courtisans de la suite immédiate du monarque. Les frises et les plafonds sont décorés d’écussons aux armes des rois et des guerriers dont l’illustration remonte aux croisades. Sur les murs, vous verrez le Couronnement de Baudoin, par Gallait ; Gauthier de Châtillon à Minièh, par Karl Girardet ; la Bataille de Las Nacas de Tolosa, par Horace Vernet, et d’autres tableaux encore, ayant tous rapport à la même époque et signés Hesse, Signol, Schnetz, etc.

Si nous achevons la visite de la galerie de sculpture, nous reviendrons au centre du palais, au pied de l’escalier des Ambassadeurs ; dans les vestibules, nous rencontrerons des tombeaux, des bustes de rois et d’hommes célèbres par Pradier, Bosio, Crauk, Rochet, Dantan, Maindron, etc. Nous passerons rapidement à travers les salles consacrées à l’exposition des plans d’un grand nombre de combats, nous rappelant que c’est sur le seuil de l’une d’elles que Louis XV fut frappé par Damiens, le 3 janvier 1757. Vient ensuite le vestibule de Louis XIII (nous sommes dans la partie du palais qu’il a fait bâtir) ; il est décoré de quelques statues. Nous entrons dans la salle des Rois de France, qui contient un beau buste en bronze de Louis XII, exécuté en 1508 par Lorenzo da Mugiano, et de nombreux portraits, au-dessous desquels on trouve les signatures de Robert-Fleury, de Signol, de Tassaert, de Lehmann, de H. Rigaud, etc.

Après avoir traversé les salles dites des Résidences royales, où sont exposées de nombreuses vues de châteaux, dont les plus remarquables sont d’Allegrain et de Hubert Robert, nous nous retrouvons dans des vestibules ornés de bustes. Louis XIV, Colbert, Mansart, Cassini, Molière, La Fontaine, Boileau, Racine, Crébillon sont là sculptés par Coysevox, Pigalle, Berruer, Pajou et autres.

Nous visiterons ensuite les salles des Amiraux, des Connétables, des Maréchaux, des Guerriers célèbres. Dire comment on les nomme, c’est faire comprendre ce qu’elles contiennent ; dénombrer les auteurs des peintures qui les décorent, ce serait répéter la plupart des noms que nous avons cités déjà, en ajoutant toutefois ceux de Court, de Cogniet, d’Alaux et de Philippoteaux.

Si nous passons dans l’aile du Midi, nous nous trouvons dans les galeries de l’Empire. Douze salles les composent ; en les parcourant, nous verrons se dérouler toute la grande épopée du début du siècle : Girodet nous montrera la Révolte du Caire ; Debret, la Première Distribution de croix de la Légion d’honneur, ou Napoléon saluant le courage malheureux ; Gros, l’Entrevue de Napoléon Ier et de François II à Sarutschitz en Moravie ; Carle Vernet, Napoléon devant Madrid ; Rouget, son Mariage ; Thévenin, le Passage du mont Saint-Bernard. Combien d’autres encore ? nous ne saurions le dire.

Une galerie de sculpture fait pendant à celle que nous avons visitée dans l’aile du nord ; elle présente cet intérêt particulier de nous montrer les bustes d’hommes modernes : Ingres, Théophile Gautier, Carpeaux, Corot, Littré, Decamps, Ponsard, Chanzy, Sainte-Beuve, etc., etc.

Nous voici tout près de la cour des Princes et de l’entrée de la salle du Congrès ; nous allons lui faire une courte visite avant de monter au premier étage.

Cette vaste salle, en forme d’hémicycle, a été construite en 1875, par M. de Joly, pour les réunions de la Chambre des députés ; les deux grands corps de l’État s’y rassemblent maintenant quand ils se constituent en congrès pour les élections présidentielles. Elle est plafonnée d’une fresque de Rubé et Chapron ; les côtés sont ornés de tapisseries des Gobelins, et au-dessus de la tribune se développe une grande composition de Couder : l’Ouverture des états généraux en 1789.

Nous suivrons au premier étage une marche identique à celle que nous avons suivie au rez-de-chaussée ; et ce sont encore des galeries de peinture que nous aurons à parcourir d’abord. Celles-ci se nomment galeries de l’Histoire de France et ne comprennent pas moins de 10 salles. Les tableaux rappellent les batailles et les événements les plus saillants depuis l’année 1797 jusqu’aux premiers jours de la monarchie de Juillet, depuis la Bataille de Benouth, de Langlois, jusqu’à la Signature de la proclamation de la lieutenance par Louis-Philippe, de Court, en passant par la Bataille de Lutzen, de Beaume, la Prise du Trocadéro, de Paul Delaroche, et le Sacre de Charles X, de Gérard.

Nous voici sur le seuil de la salle de spectacle transformée en 1871 en salle de séances du Sénat. Elle n’a pas été rendue à sa destination première ; les bancs et les pupitres en occupent toujours le rez-de-chaussée ; la tribune et les bureaux sont placés en avant du rideau baissé. Sur la scène est encore planté un décor de salon employé pour la dernière représentation ; derrière les portants sont installées la buvette des sénateurs et les armoires qui leur servaient de vestiaire.

L’histoire de cette salle mérite d’être contée ; nous allons nous asseoir un instant dans le foyer du roi, longue et luxueuse pièce qui, un peu sombre le jour, devait être magnifique lorsque ses nombreux lustres étaient allumés et qu’un grand feu de bois flambait dans sa monumentale cheminée.

Bien qu’il aimât les représentations théâtrales, Louis XIV n’avait pas songé à construire une salle de spectacle dans son palais ; quand il voulait entendre une comédie de Molière ou une tragédie de Racine, il les faisait jouer sur un théâtre rapidement improvisé dans quelque coin du parc, ou simplement dans une chambre sans scène. C’est sous Louis XV, en 1753, et par Gabriel que fut commencée la construction du théâtre. L’œuvre était digne du palais qu’elle complétait ; la salle était vaste et luxueuse ; la scène, haute et profonde, passait pour être aussi bien aménagée que celle de l’Opéra. La forme de la salle est ellipsoïdale ; l’ornementation, faite d’arabesques d’or et d’argent et de jolies sculptures de Pajou, s’harmonise heureusement avec un fond de marbre vert antique. Le théâtre fut inauguré le 17 mai 1770, à l’occasion du mariage de Louis XVI, alors Dauphin ; on y représenta Persée, opéra déjà vieux alors de Quinault et Lulli. Quand on choisissait le théâtre pour donner quelque fête exceptionnelle, on réunissait, au moyen d’un plancher mobile, la scène à la salle, et l’ensemble prenait alors ce féerique aspect dont les fins vignettistes du temps nous ont conservé le souvenir. Sous les feux de mille lumières éclataient alors les plafonds, aujourd’hui cachés, peints par Briand et Durameaux, où Vénus et l’Amour, entourant Apollon, tressaient des couronnes pour le génie.

Elle a sa place dans l’histoire de la Révolution, cette salle qui ne devait répercuter que des bruits d’orchestre, des fureurs tragiques, des concetti de comédie. C’est sur sa scène que le 2 octobre 1789, les gardes du corps offrirent aux officiers du régiment de Flandre ce banquet fameux où la cocarde tricolore fut foulée aux pieds en présence de Louis XVI et de Marie-Antoinette portant dans ses bras le jeune Louis XVII, dauphin depuis quelques mois. On sait que l’envahissement du palais fut la suite de ce banquet.

La salle resta longtemps close, abandonnée, en désordre ; Louis-Philippe la fit réparer, et elle fut inaugurée de nouveau, en 1837, à l’occasion du mariage du duc d’Orléans. La dernière représentation fut donnée devant le roi d’Espagne, lors des fêtes de 1864 ; les comédiens jouaient Psyché.

Au centre d’une galerie de sculpture, que nous visitons en quittant la salle du Sénat — il faut bien lui conserver son nom actuel — nous voyons un beau groupe de Bosio, une statue du duc d’Orléans par Pradier et, tout autour, des statues et des bustes d’Elex, de la princesse Marie d’Orléans, d’Auguier, de Foyatier, du Bernin, etc. La peinture nous reprend ; elle va nous retracer les principaux épisodes des campagnes d’Afrique, de Rome, de Crimée et du Mexique.

Nous retrouvons là tous les maîtres de la palette : Dubuffe, Gérome, Horace Vernet, Yvon, Pils, Beaucé, la Bataille d’Isly, la Prise de la Smalah, Magenta, Solférino, et, dans la dernière salle, à côté du Parlement cassant le testament de Louis XIV, le fameux Appel des condamnés, de Muller.

Nous entrons maintenant dans les grands appartements. Il n’y faut plus chercher le splendide et artistique ameublement qui les garnissait : meubles de Boulle12, tapis de la Savonnerie, rideaux de damas brochés d’or, mille riens précieux au point de vue de l’art, tout cela a disparu, vendu à l’encan pendant la tourmente révolutionnaire ; mais le luxe décoratif et les belles proportions des pièces que nous allons parcourir nous permettront encore d’apprécier ce que pouvait être la vie dans ce magnifique palais, quand il avait des rois pour hôtes. Puis, disons-le, il n’est presque pas un de ses salons qui ne rappelle quelque grand fait accompli ou quelque habitude réglée par l’inexorable étiquette de la cour.

Voici le salon d’Hercule, au plafond duquel on voit une des plus grandes compositions picturales connues : l’Apothéose du dieu, plafond peint par Lemoine, qui mesure 18,5 mètres sur son grand côté, 17 mètres sur l’autre, et sur l’immense superficie duquel s’agitent 142 personnages. Ce salon, décoré, de marbre rouge, occupe l’emplacement des tribunes de l’ancienne chapelle ; son agencement actuel date de 1723.

Les pièces suivantes sont de plus minimes proportions et doivent leurs noms à la principale peinture dont elles sont ornées. Houasse a peint les plafonds du salon de l’Abondance et de celui de Vénus ; dans cette dernière pièce, on servait la collation les lundis, mercredis et jeudis, jours d’appartement. Tout voisin est le salon de Diane, décoré par Blanchard, autrefois salle de billard, et communiquant avec le salon de Mercure, peint par Houasse, Jouvenel et Simon Vouet ; cette pièce servait généralement de salle de jeu et quelquefois on y donnait des bals. Viennent ensuite le salon de Mercure, salle de jeu pour les jours d’appartement ; J.-B. de Champagne en a peint le plafond ; puis le salon d’Apollon, salle du trône, où Louis XIV reçut la soumission du doge de Gênes, qui, au milieu des splendeurs qui l’entouraient, n’éprouva qu’un étonnement : celui de se voir à Versailles

Le salon de la Guerre occupe l’angle nord du palais de Louis XIII et la grande galerie des Glaces le réunit au salon de la Paix ; l’une et l’autre de ces pièces sont ornées de peintures de Lebrun, représentant ici les nations épouvantées des victoires de Louis XIV, là les mêmes nations profondément inclinées devant le roi Soleil.

En sa longueur de 73 mètres, la galerie des Glaces est éclairée par 17 grandes fenêtres donnant sur les jardins et faisant vis-à-vis à un même nombre d’arcades garnies de glaces coulées à la manufacture royale de la rue Saint-Antoine. Des pilastres de marbre, à la base et aux chapiteaux dorés, séparent les fenêtres et les arcades ; la voûte, en plein cintre, est divisée en 25 compartiments, tous ornés d’allégories célébrant la gloire de Louis XIV. Le nom de Lebrun reste attaché à la décoration de cette splendide galerie.

Gravure illustrant un fastueux bal masqué dans la galerie des Glaces au château de Versailles, par F. Hoffbauer
Bal masqué dans la galerie des Glaces (F. Hoffbauer)

Pourquoi faut-il se souvenir, en la parcourant, que Louis XIV y faisait transporter son trône en certaines circonstances solennelles, qu’il y reçut l’ambassadeur du roi de Perse, qu’il y présida la brillante fête donnée à l’occasion du mariage du duc de Bourgogne ; que sous Louis XV, en 1745, les glaces de la salle reflétèrent un millier de costumes d’une haute fantaisie lors du splendide bal masqué donné à l’occasion du mariage de l’infante Marie-Thérèse d’Espagne avec Louis, dauphin de France ; et aussi que ses voûtes retentirent des acclamations de toute la cour du roi Guillaume, quand, le 18 janvier 1871, il fut investi de la dignité impériale ?

Du salon de la Paix, nous passons dans la chambre de la Reine. Cette chambre fut successivement celle de Marie-Thérèse, de Marie Leczinska et de Marie-Antoinette. La duchesse de Bourgogne y rendit le dernier soupir ; la duchesse d’Angoulême y vint au monde. La petite porte que vous voyez à gauche au fond de la pièce, au-dessous d’un portrait de Marie-Antoinette peint par Mme Lebrun, est celle par où la reine, brusquement réveillée et à demi vêtue, alla se réfugier auprès du roi, lors des journées d’octobre 1789.

Les salons suivants sont ceux de la Reine, du Grand Couvert et des Gardes ; ils sont richement décorés par Lebrun, Michel Corneille et Coypel. Dans la dernière de ces pièces fut massacré par la foule le garde du corps qui donna l’éveil aux femmes de la reine, au début de la journée du 6 octobre.

Aux gloires de Louis XIV se substituent, dans le salon du Sacre, les gloires de Napoléon Ier. Une toile de David qui en était la principale décoration a été transportée au Louvre ; elle représente l’empereur sacré par Pie VII et entouré d’une centaine de personnages du temps ; au plafond, une allégorie de Callet symbolise le coup d’État du 18 brumaire. Nous lui préférons la Bataille d’Aboukir, de Gros, qui couvre un autre panneau de la pièce.

Nous passerons par la salle des Gardes du roi et par son antichambre pour gagner la salle de l’Œil-de-Bœuf, originairement chambre à coucher de Louis XIII, qui précède la chambre à coucher de Louis XIV, et où les courtisans avaient coutume de se réunir pour attendre son lever. Là s’étale un tableau de Nocret, qui dépasse en flatterie courtisanesque tout ce que nous avons vu jusqu’ici. Le roi et sa famille sont représentés sous les figures de divinités de l’Olympe : Louis XIV est Apollon ; Marie-Thérèse, Vénus ; Monsieur, l’Étoile du matin, ainsi des autres.

La chambre à coucher, après avoir été dévastée, comme le reste du château, a pu, sous le règne de Louis-Philippe, être reconstituée dans son état à peu près intégral. La balustrade dorée est celle qui entourait le lit royal et que nul ne pouvait franchir sans un appel du souverain ; le lit, chef-d’œuvre de Delobel, est celui où il dormait ; son ciel a été brodé à Saint-Cyr par les élèves de Mme de Maintenon13. Ce portrait, peu flatté, d’un vieillard est celui de Louis XIV, peint, à 70 ans, par Antoine Benoist ; ce buste, frais et charmant, œuvre de Coysevox, est celui de la toute gracieuse duchesse de Bourgogne. C’est dans cette chambre que mourut Louis XIV.

Après avoir traversé la salle du Conseil, nous passerons dans de petits appartements, où la première pièce que nous verrons, ornée de fort délicates sculptures, fut la chambre à coucher de Louis XV. Le salon suivant est connu sous le nom de salle des Pendules ; la méridienne qu’on voit sur son parquet, a, dit-on, été tracée par Louis XVI. Viennent ensuite diverses pièces : le cabinet des Agates, la salle des Buffets, le cabinet de la Vaisselle du roi, la Bibliothèque de Louis XVI, salle où certains auteurs ont prétendu que se trouvait la fameuse armoire de fer à la construction de laquelle avait concouru Gamain.

Gardez-vous d’ajouter foi à cette fable, si elle vous est racontée. L’armoire de fer n’a jamais existé qu’au palais des Tuileries ; sa porte en fut scellée, s’il faut en croire le récit de Gamain, le mystérieux empoisonné, le 20 mai 1792. Six mois après, il révéla son existence à Roland, alors ministre, et, le 20 novembre, les papiers qu’elle contenait furent déposés sur le bureau de la Convention. Gamain prétendait avoir été, le 20 mai, victime d’une tentative d’empoisonnement, dont les auteurs n’étaient autres, selon lui, que le roi et la reine. Historiquement, le fait n’a jamais été prouvé ; pourtant la Convention accorda au serrurier une pension de 1 200 livres, qui lui fut servie jusqu’à sa mort.

Tout en causant et presque sans nous en apercevoir, nous avons atteint les petits appartements de Marie-Antoinette. On nous a montré le couloir de communication par lequel elle s’échappa dans la matinée du 6 octobre ; nous avons traversé sa bibliothèque blanche, le salon où se réunissait autour d’elle, enjouée, insoucieuse, bouchant ses oreilles pour n’entendre point le bruit de la Révolution qui grondait, cette société frivole qui suscita tant de jalousies quand la reine était encore puissante, et se dispersa si vite quand vinrent les jours terribles.

Nous entrons maintenant dans les appartements de Mme de Maintenon, transformés, comme tout le palais, en salles d’exposition, et où nous rencontrons une fort curieuse collection d’aquarelles ; puis, après avoir parcouru la longue galerie des Batailles, richement décorée, ornée de bustes, après nous être arrêté devant la Bataille de Taillebourg, de Delacroix, devant des Gérard, des Horace Vernet, des Philippoteaux, nous traversons rapidement le petit salon dit de 1830, que décore un beau plafond de Picot, et nous n’avons plus rien à voir au premier étage, si ce n’est une galerie de sculpture, dont les plus remarquables œuvres sont un Maréchal de Saxe, de Rude, un Cardinal de Richelieu, de Duret, et la statue de Gasparde de la Châtre, de François Auguier.

Le deuxième étage est tout entier encore occupé par des salles d’exposition ; portraits de rois et de grands hommes, médailles historiques, marines, batailles, baptêmes et mariages royaux, tout cela passera devant vos yeux, vous rappelant mille faits empruntés à l’histoire de nos rois depuis Charlemagne jusqu’à Louis-Philippe. Est-ce fatigue ou réellement les œuvres exposées sont-elles moins captivantes ici que dans les salles du rez-de-chaussée et du premier étage ? mais à coup sûr l’intérêt est moindre et ce n’est pas sans plaisir que l’on quitte ces salles pour retrouver le grand air et visiter le parc.


Le parc

En entrant dans les jardins, jetons encore un coup d’œil sur la façade du palais qui les domine. Bien que construite en plusieurs fois, l’œuvre de Mansart nous surprend autant par sa grandeur que par son unité. Avec son pavillon central, ses ailes décorées de portiques, son couronnement de balustres, son développement de près de 600 mètres, ses 375 fenêtres, le palais de Versailles, vu du côté des jardins, est véritablement une des plus belles œuvres architecturales qu’il soit possible de rencontrer.

Gravure historique offrant une vue panoramique de la façade du palais de Versailles depuis les jardins, par F. Hoffbauer, Yvelines, région Île-de-France
Palais de Versailles, vue du parc (F. Hoffbauer)

Le parc a été dessiné par Le Nôtre, mais il n’a fait que compléter, transformer et considérablement agrandir les jardins que, du temps de Louis XIII, Lemercier et Jacques Boyceaux avaient tracés. Ce jardin français était chose neuve à l’époque et fut imité partout. Grâce à son peuple de statues et de vases, à ses arbres taillés en pyramides, à ses pièces d’eau ornées de groupes magnifiques, à ses parterres, à ses escaliers, à ses bosquets, le parc conserve un aspect solennel qui n’est plus de notre temps ; mais il faut remarquer que, par cette raison même, il demeure en parfaite harmonie avec le somptueux palais que nous venons de visiter ; comme lui aussi, il ressemble à un musée immense, non à un musée fait de galeries successives, mais à une suite toujours renouvelée de manifestations artistiques.

Nous sommes encore sur la terrasse du Château ; nous avons à peine eu le temps d’admirer les 4 belles statues de bronze : Apollon, Bacchus, Silène et Antinoüs, qui s’adossent au bâtiment central, que nous apercevons 2 vases en marbre blanc, richement ornés de bas-reliefs par Coysevox et Tuby. Voici, devant nous, le parterre d’eau formé de 2 bassins décorés, par les mêmes artistes, de la figuration de nos principaux fleuves français, et, sur leurs longs côtés, de nymphes, de zéphyrs, d’enfants gracieusement groupés tenant des fleurs ou des couronnes. Lehongre, Van Clève, Poultier, ont signé ces compositions charmantes.

Aux angles du parterre d’eau, encadrées dans des charmilles, entourées de statues, apparaissent la fontaine du Point du jour et la fontaine de Diane ; elles sont toutes deux ornées de groupes en bronze fondus par les frères Keller, en 1687, qui représentent des combats d’animaux. Ces œuvres remarquables de mouvement et d’énergie sont dues aux sculpteurs Houzeau et Van Clève. Parmi les statues qui avoisinent les fontaines, le Soir et l’Aube, sculptées l’une par Desjardins, l’autre par Marsy, sont particulièrement remarquables ; mais il en est une dont le charme est puissant : c’est l’Eau, personnifiée par une femme au regard humide, au sourire doux, dont le corps semble enveloppé de nuées. Cette ravissante conception est de Le Gros.

Un escalier, orné de sphinx de marbre montés par des enfants de bronze, descend au parterre de broderies qui, dessiné sous Louis XIII, nous conduit à travers ses arabesques, ses damiers de buis et ses corbeilles de fleurs, jusqu’à ce monumental escalier, bien fait pour les pompeux cortèges du grand siècle, au bas duquel nous nous trouverons tout près de la pièce d’eau des Suisses. Longue de 682 mètres, large de 234, elle a été creusée en 1679, par un régiment suisse ; de là son nom14. La pièce d’eau est séparée du parc par la route de Saint-Cyr. À son extrémité, au rond-point, est une statue, un Marcus Curtius, qui fut la dernière œuvre du Bernin et qui devait représenter Louis XIV ; la statue déplut au roi et elle eût été brisée, si Girardon ne l’eût transformée. Ici, le silence est complet, la solitude profonde, les hauteurs boisées de Satory forment à l’horizon une ligne sombre pleine de mélancolie.

Nous voici maintenant devant l’Orangerie ; c’est, au point de vue architectural, le chef-d’œuvre de Mansart. Rien de plus grand, dans sa simplicité, que l’aspect général ; rien de plus harmonieux que les belles proportions de toutes ses parties. À la galerie centrale, longue de 156 mètres, large de 12,5 m., se relient, par des tours rondes formant saillies, 2 galeries de 117 mètres, précédées d’avant-corps décorés de colonnes toscanes ; l’édifice est éclairé par de hautes fenêtres, percées dans l’enfoncement des arcades ; on y accède par 2 escaliers dits des cent marches, larges de 30 mètres.

Près de l’Orangerie, dans une petite cour, nous retrouvons un modeste souvenir du Paris disparu : la statue du duc d’Orléans, œuvre assez médiocre de Marochetti, qui occupa le centre de la cour du Louvre de 1844 à 1848.

Passons rapidement par le bosquet de la Reine et la salle de bal ; la disposition du premier a été modifiée sous Louis XVI, celle de la seconde est encore à peu près ce qu’elle était au xviie siècle.

L’allée de l’Automne s’ouvre devant nous. Nous y rencontrons le bassin de Bacchus, composé par Marsy, le quinconce du Midi, autrefois bosquet de la Girandole, orné de thermes en marbre, dont le Poussin a donné l’idée et que Fouquet a exécutés ; la pièce d’eau du Miroir, le bassin de Saturne, belle œuvre de Girardon, et nous arrivons au bosquet du Roi, planté en 1816, sur l’emplacement d’une pièce d’eau autrefois nommée l’Isle d’amour.

Vient ensuite la salle des Marronniers, ornée de statues antiques ; puis, nous nous trouvons devant ce magnifique bassin d’Apollon, dont le centre est occupé par le char du dieu du jour, entouré de tritons, de baleines et de dauphins et tiré par quatre chevaux pleins de fougue. Ce beau groupe a été exécuté par Tuby, d’après les dessins de Lebrun ; malheureusement, le trop petit espace dans lequel il est placé justifie un peu le surnom de Char embourbé, que lui a donné la raillerie populaire.

Si nous retournons vers le palais, nous avons sous les yeux le tapis vert, large pelouse bordée de statues et de vases. Le bassin de Latone fait, à son extrémité, pendant au bassin d’Apollon ; il est flanqué, sur les côtés, de magnifiques bosquets ; d’un côté les Dômes, de l’autre la Colonnade, œuvre ravissante avec ses belles arcades en plein cintre, ses chapiteaux de grande allure, décorés de masques, de naïades, de sylvains, ses bas-reliefs où jouent les amours, ses bassins d’où l’eau jaillit et retombe en nappe, et son groupe central, l’Enlèvement de Proserpine.

Gravure du bosquet de la Colonnade dans les jardins de Versailles, par A. Touchemolin, Yvelines
La Colonnade (A. Touchemolin)

Près du bosquet des Dômes, longtemps abandonné mais restauré maintenant, le géant Encelade, de Marsy, accablé sous les roches qu’il a amassées pour escalader le ciel, dresse encore vers lui sa tête farouche et menaçante.

Gravure ancienne du bassin du géant Encelade dans le parc du château de Versailles, Yvelines
Le géant Encelade

Au-dessous du bassin d’Apollon, nous avons sous les yeux la perspective du grand canal, fuyant sur une longueur de 1 250 mètres, et formant une croix dont les bras rejoignent Trianon à droite et la Ménagerie à gauche. Elle est silencieuse et paisible aujourd’hui, cette masse d’eau immense ; sous Louis XIV, elle était constamment parcourue par de luxueuses embarcations pavoisées, illuminées, chargées d’orchestres et promenant le roi et sa brillante suite de seigneurs et de grandes dames vêtus magnifiquement.

Que de belles choses à voir encore. Ici, les bassins de l’Obélisque, de Flore, de Tuby, et celui de Cérès, de Regnaudin ; là, le bosquet de l’Étoile ; plus loin, près du Rond-Vert, le bosquet des bains d’Apollon, dont le décor, imaginé par Hubert Robert, est fait de rochers entassés et d’arbres poussant en liberté, et encadre un groupe mythologique conçu dans le plus pur esprit du xviie siècle et symbolisant à la fois la toilette du dieu et le coucher du grand roi.

Gravure pittoresque du bosquet des Bains d'Apollon dans les jardins de Versailles, Yvelines
Bains d’Apollon

Apollon, c’est naturellement Louis XIV ; des nymphes aux physionomies aimables, aux attitudes gracieuses, versent l’eau dans une aiguière, essuient les pieds du dieu, versent des parfums sur ses mains, dénouent ses vêtements, tandis que les tritons conduisent les coursiers du Soleil vers deux grottes latérales.

La composition, comme tout ce que nous rencontrons ici, se recommande par son caractère de grandeur et de majesté ; plusieurs artistes ont concouru à ce magnifique ensemble : Girardon, Regnaudin, Guérin et Marsy.

Arrêtons-nous un instant au parterre de Latone, entouré de grands vases en marbre blanc sculptés d’après l’antique, et nous jetterons un coup d’œil sur le bassin que nous n’avons fait qu’apercevoir de loin tout à l’heure.

Son centre est décoré encore d’une composition mythologique fort bien conçue et d’un admirable effet : Latone et ses enfants, Apollon et Diane, ayant demandé vengeance à Jupiter contre les paysans lydiens qui n’avaient point voulu leur donner à boire, le maître des dieux transforme ceux-ci en animaux aquatiques, grenouilles, lézards, tortues, qui, lorsque les eaux jouent, lancent vers la déesse toute l’eau qu’ils lui ont refusée quand ils étaient hommes encore.

Gravure de la statue de la France triomphante dans le bosquet de l'Arc de triomphe à Versailles, par A. Touchemolin
Bosquet de l’Arc de triomphe — La France triomphante (A. Touchemolin)

Nous n’en finirions pas si nous voulions énumérer toutes les œuvres d’art remarquables qu’on peut rencontrer dans ce parc immense. Nous ne pouvons nous dispenser pourtant de signaler le Rémouleur, de Foggini, la Vénus pudique, de Coysevox, les fantaisies charmantes dont sont décorés les vases qui ornent le parterre du nord, les sirènes et les tritons, de Lehongre et Tuby, escortant la fontaine de la Pyramide ; et, pour finir, nous allons nous arrêter un moment devant le bassin de Neptune. Mais avant nous verrons, dans son voisinage, près du bassin du Dragon, à l’extrémité de l’allée d’eau, les bosquets des Trois Fontaines et de l’Arc de triomphe ; le premier avait perdu son antique décoration, elle a été rétablie ; dans le second, joli jardinet sablé, enfoui dans les grands arbres, décoré de bustes, de groupes, et bien connu des jeunes mères, on voit encore, formant un groupe harmonieux, les figures de la France, assise sur un char, le sceptre en main, l’écusson fleurdelisé au côté, de l’Espagne, appuyée sur un lion, de l’Allemagne, un lourd Teuton assis sur un aigle, ces figures représentant la triple alliance ; les deux premières sont dues à Tuby, la dernière à Coysevox. Un dragon qui se tord expirant sur une marche de marbre complète la décoration symbolique. Le bassin de Neptune est le plus curieux de tous ceux qui décorent le parc, c’est la merveille des grandes eaux ; éblouissant quand elles jouent, il demeure admirable dans le silence et l’immobilité. Neptune, son trident en main, occupe le centre de la composition ; Amphitrite et Protée sont à ses côtés. Le dieu domine toute sa cour de tritons, de monstres et de néréides ; l’Océan, porté par un poisson fabuleux, et deux petits génies joyeux, montés sur de formidables dragons, se jouent à ses pieds ; sur les larges tablettes formant bordure s’étagent des vases et des groupes intercalant des jets d’eau.

Gravure panoramique de l'allée d'eau menant au grand bassin de Neptune à Versailles, par A. Touchemolin
L’allée d’eau et le bassin de Neptune (A. Touchemolin)

Commencée au xviie siècle, par Girardon, sur les dessins de Perrault, cette splendide décoration a été terminée par les premiers maîtres du siècle suivant : Adam l’aîné, Bouchardon et Le Moyne. En quittant le bassin de Neptune, nous prendrons l’allée du Petit-Pont, et sous de silencieux ombrages, nous gagnerons les Trianons.

Gravure détaillant une sculpture mythologique du bassin de Neptune dans le parc de Versailles, par A. Touchemolin
Un groupe du bassin de Neptune (A. Touchemolin)

Les Trianons

Quand, vers 1663, Louis XIV acquit Trianon, c’était, depuis des siècles, une paroisse de bûcherons appartenant à l’abbaye de Sainte-Geneviève. En quelques mois, Dorbay y construisit d’abord le joli pavillon, décoré de faïences peintes, que Saint-Simon appelait la maison de porcelaine ; puis, en 1687, Mansart et Robert de Cotte furent chargés de le remplacer par le palais actuel. Très engoué d’abord de cette résidence nouvelle, le roi ne tarda pas à l’abandonner et, à partir de 1700, il n’y fit plus que de rares apparitions.

Louis XV créa, près du château, un jardin botanique que les expériences de Bernard de Jussieu ont rendu célèbre ; puis, en 1766, Gabriel construisit, sur son ordre, le Petit-Trianon. Quand Louis XVI monta sur le trône, ce petit château devint la propriété de Marie-Antoinette, et Hubert Robert, Deschamps et le jardinier Antoine Richard créèrent, sur les ordres de la reine, le hameau que nous visiterons tout à l’heure. La reine affectionnait particulièrement ce séjour ; en compagnie du comte d’Artois, des Polignac, des Vaudreuil, des Coigny, des d’Hénin, des Crussol, elle se livrait à une vie factice de villageoise.

Vers la fin du siècle dernier, un limonadier loua le Petit Trianon ; il en fit un jardin public, y installa un restaurant, donna des fêtes où les premières ascensions aérostatiques de Garnerin attirèrent la foule.

Napoléon reprit les Trianons et les fit meubler ; c’est là qu’il se retira le jour de la dissolution de son premier mariage.

Complètement abandonné sous la Restauration, Trianon fut, sous Louis-Philippe, le théâtre des fêtes célébrées à l’occasion de l’union de la princesse Marie avec le duc de Wurtemberg, en 1837. Plus tard le Petit-Trianon devint une résidence du duc d’Orléans. Enfin, souvenir plus récent, le vestibule du grand château servit de salle des séances au conseil de guerre qui condamna Bazaine à mort.

Le palais du Grand Trianon est composé de 3 bâtiments bordant une cour ; ils n’ont qu’un rez-de-chaussée et point de toits apparents ; la blancheur mate de la pierre est rehaussée par les chaudes nuances des pilastres de marbre, encadrant les fenêtres cintrées ; une balustrade, que décoraient jadis des groupes de génies, couronne heureusement l’édifice.

Gravure de la façade du palais du Grand Trianon à Versailles, par H. Saintin, Yvelines, région Île-de-France
Le Grand Trianon (H. Saintin)

Les appartements ne renferment plus que des restes du somptueux mobilier d’autrefois. Des pendules, des sculptures, des vases de Sèvres, des groupes en terre cuite, un grand nombre de portraits et de peintures de Boucher, de Jouvenet, d’Oudry, de Restout, de Coypel, de Van Loo, de Rigaud, de Desportes, de Lafosse, etc., y forment encore un petit musée qui mérite d’être parcouru.

Dans une salle située en dehors du château, on vous montrera des traîneaux ayant servi à Mme de Maintenon, les chaises à porteurs de Marie Leczinska et de Marie-Antoinette, ornées de peintures de Watteau et de J. Vernet, la voiture qui servit lors du mariage de Napoléon Ier, celle qui conduisit Joséphine à la Malmaison quand son divorce fut prononcé, celle du baptême du duc de Bordeaux, bien d’autres encore, et enfin d’assez curieuses esquisses peintes, représentant les livrées des gens de la maison du roi.

Dans les jardins comme dans le parc, vous rencontrerez des bassins, des statues, des groupes, des fontaines. Le Petit Trianon n’est, lui, qu’un pavillon de peu d’étendue ; ses façades sont décorées de colonnes et de pilastres d’ordre corinthien. Il est assez gracieux d’aspect ; son intérieur a été commodément aménagé sous Louis-Philippe, mais l’ensemble n’a pas le grand caractère des belles constructions du temps de Louis XIV. Dans les appartements, vous verrez de belles peintures de Natoire, Dejuine, Lépicié, Paveur, et un beau buste de Louis XVI signé Pajou.

La chapelle, séparée du palais, se trouve à gauche de la porte d’entrée ; sur son maître-autel on voit un beau tableau de Vien : Saint Louis visitant saint Thibault.

La curiosité du lieu est ce hameau dont nous avons parlé tout à l’heure et dont, disons-le franchement, la composition nous semble un peu frivole et très enfantine. Grandissez, par la pensée, ces jouets d’enfants représentant une laiterie, un moulin, un presbytère, une maison de bailli, une ferme, une laiterie, une maison de garde ; répandez tout cela dans un jardin magnifique, sur le bord d’un petit cours d’eau, et vous aurez ce hameau cher à Marie-Antoinette, où Louis XVI était meunier, où la reine était fermière, où le comte d’Artois était bailli, tandis que le trône tremblait sur sa base et que l’héritier présomptif de la couronne agonisait à Meudon. Les seules constructions véritablement artistiques du lieu sont le temple de l’Amour, le pavillon de musique et le théâtre. Le temple de l’Amour s’élève au milieu d’une île et sa coupole abrite une répétition de l’œuvre de Bouchardon : L’Amour se taillant un arc dans la massue d’Hercule. Le pavillon de musique est ce gracieux édicule que vous voyez à droite de notre gravure ; ainsi que le temple de l’Amour et le théâtre, il a été construit par Mique. Le théâtre est à peu de distance du pavillon ; vous reconnaîtrez sa façade aux colonnes ioniennes qui la décorent, à son fronton d’où s’envole un amour brandissant une lyre et une couronne de lauriers. La salle qui peut contenir 300 personnes est blanc et or ; elle a 1 parterre et 2 galeries ; têtes de lion, manteaux d’Hercule, branches de chêne, nymphes dorées s’enroulant en torchères de chaque côté de la scène, plafond mythologique peint par Lagrénée : voilà pour la décoration.

Gravure romantique du Pavillon de musique et du pont des rochers au Petit Trianon, par A. Touchemolin, Versailles, Yvelines, région Île-de-France
Le pavillon de musique et le pont des rochers (A. Touchemolin)

Le théâtre fut pendant quelques années le grand attrait de Trianon et la principale préoccupation de la reine. Les représentations inaugurées le 1er août 1780 cessèrent le 19 août 1785. Parmi les pièces qui furent jouées — royalement mal jouées, ont dit des mauvaises langues du temps — nous citerons la Gageure imprévue, le Roi et le Fermier, le Devin du village et, enfin, le Barbier de Séville.

Dans le hameau, près de la maison du bailli, non loin de la tour de Marlborough, un peuplier d’Italie, brisé par le vent en 1880, montre encore son tronc énorme et quelques branches feuillues ; on assure que cet arbre fut planté sous Louis XV, par Marie-Antoinette alors dauphine.

En quittant le Petit Trianon, et pour finir cette longue promenade sur une douce impression, nous visiterons le jardin des Fleurs. Créé en 1850, par M. Charpentier, il réunit une fort curieuse collection d’arbres ; le pin gigantesque (il n’a pas encore atteint les 100 mètres de hauteur qu’il aura un jour) se dresse entre le chêne pyramidal, le chêne-liège et celui de Gibraltar, des arbres grecs et californiens. Les fleurs s’épanouissent en grand nombre, tapissant les murs, dessinant des corbeilles aux couleurs éclatantes et formant, rhododendrons, azalées, plantes de terre de bruyère, une des plus belles collections qu’on ait encore réunies.

Nous avons visité Versailles ; il nous reste d’intéressantes promenades à faire dans sa banlieue. Saint-Cyr, la vallée de Chevreuse, Marly-le-Roi nous parlent, l’un d’histoire et d’institution, l’autre de campagne agreste ; le dernier nous invite à jouir des charmes d’une excursion forestière avec la perspective d’une descente jusqu’aux bords de la Seine. C’est vers Marly que nous dirigerons nos pas, et dans notre prochain chapitre nous ferons faire à nos lecteurs un peu moins de chemin qu’en celui-ci ; mais nous n’en doutons pas, ils pourront, si nous avons le bonheur de traduire fidèlement nos impressions, nous suivre encore avec intérêt.

  1. En 1798, le conseil des Cinq-Cents fut pourtant saisi d’une proposition d’un certain Leduc, qui offrait de reconstruire le pont en pierre ; mais les conditions qu’il posait étaient onéreuses : il demandait les droits de passe aux barrières de Passy, de Sèvres et de Vaugirard pendant 30 années. L’Assemblée dut passer à l’ordre du jour. ↩︎
  2. Faïences et Porcelaines, p. 166. — Tout autour de Paris, cinquième excursion, p. 158. ↩︎
  3. Pâtes ayant déjà passé dans les ateliers, provenant des ébauches manquées ou des copeaux qui se forment quand l’ouvrier ramène sur le tour les pièces à leur forme définitive. ↩︎
  4. Voir Tout autour de Paris, p. 200. ↩︎
  5. Cette propriété, classée, depuis 1873, parmi les monuments historiques, grâce à l’orientaliste Dulaurier qui en était alors possesseur, avait été achetée par la veuve de Molière en 1676, un sieur Claude de Laborie, ancien secrétaire du roi. François Guérin, son second mari, la conserva jusqu’en 1705. À cette époque, elle fut vendue à Pierre Lepoulain de Launay. De son vivant, la veuve de Molière avait constitué à l’église une rente de 20 sols pour laquelle sa maison était hypothéquée. M. Aug. Leuge a publié en 1887, dans la Revue archéologique, un très intéressant travail sur cette Maison de campagne d’Armande Béjard. Nous y renvoyons le lecteur curieux de plus amples détails. ↩︎
  6. Louvois fut propriétaire du territoire de Vélizy et c’est lui qui fit construire l’église en 1674 ; elle est placée sous l’invocation de saint Denis. ↩︎
  7. Architecture française, par Blondel. ↩︎
  8. Grâce à l’énergique intervention du maire, M. Rameau, cette réclamation ne fut pas maintenue ; mais, ainsi qu’on le verra plus loin, ne fut pas la dernière. ↩︎
  9. En présence de ces gros chiffres, le lecteur serait tenté peut-être de nous taxer d’exagération ; pourtant nous ne forçons pas la note. L’arrondissement de Versailles a payé aux Prussiens, pendant l’occupation, la somme de 11 500 000 francs. La perte totale supportée par le département de Seine-et-Oise s’est élevée à 146 500 930,12 francs.
    Le département de la Seine, seul, a payé plus : l’invasion lui a coûté 269 196 022 francs. ↩︎
  10. Sous ce titre : Versailles pendant l’occupation prussienne, M. Delérot a publié, en 1873, un curieux et fort intéressant travail. C’est une sorte de journal où sont relatés chronologiquement tous les faits dont nous n’avons pu donner ici qu’une rapide analyse. ↩︎
  11. Voir à ce sujet le curieux travail de M. J.-A. Le Roi : Histoire anecdotique des rues, places et avenues de Versailles. ↩︎
  12. Nous rétablissons ici la véritable orthographe du nom du grand ébéniste. Les travaux de MM. Nestor Roqueplan, Anatole de Montaiglon, Charles Asselineau, etc., et les registres baptismaux du temple protestant de Charenton ne laissent subsister aucun doute à cet égard. ↩︎
  13. On sait que le mariage de Louis XIV et de Mme de Maintenon a été célébré secrètement à Versailles au mois de juin 1684. L’archevêque de Paris officiait assisté du père La Chaise, et les seuls témoins de la cérémonie étaient Louvois, Montchevreuil et Bontemps. ↩︎
  14. Avec les terres tirées de la pièce d’eau on combla un étang voisin et, sur son emplacement, on créa le potager du Roi, où La Quintinie fit des prodiges pour fournir de primeurs la table royale. ↩︎