Le regard de l’Oeil du Photographe : L’économie et le caractère du Vercors mis à nu ! Longtemps coupé du monde par des chemins vertigineux accessibles uniquement à dos de mulet, le plateau a pourtant développé une industrie locale surprenante. Le travail du bois, le tissage de la laine lors des longues veillées d’hiver , et même de fascinantes tentatives d’exploitation de minerai de fer avec le martinet de Tourtres, démontrent une réelle ingéniosité. L’abbé Fillet esquisse également un portrait psychologique savoureux du paysan du Vercors : fin, prudent, parfois secret, mais foncièrement serviable et profondément ancré dans ses traditions.
Les documents indiqués dans les chapitres précédents et d’autres que nous avons parcourus, parlent souvent des chemins du Vercors comme de limites entre les terres et propriétés. Mais aucun, sauf au siècle passé, ne nous montre l’administration ou les seigneurs s’occupant de la confection, de la réparation ou de l’entretien de ces chemins. À vrai dire, ceux-ci étaient dans un déplorable état, et le Vercors n’avait que de bien difficiles rapports de viabilité avec les contrées voisines.
Il y avait dès le xiiie siècle un chemin traversant la gorge du Grand-Goulet et longeant la vallée d’Échevis, pour déboucher ensuite dans la plaine, d’un côté par Châtelus, de l’autre vers Sainte-Eulalie. Mais, toujours et partout étroit et difficile, il finit par être impraticable au xviiie siècle. Nous parlerons plus longuement de cette voie antique, à propos des Goulets.
Les chemins conduisant par l’Allier à Pont-en-Royans et à Saint-Marcellin, par l’Alp à Saint-Laurent, à Saint-Nazaire et à Romans, par Lente à Bouvante, n’étaient pas meilleurs. Jusqu’au Royans ils étaient ce qu’ils sont aujourd’hui c’est-à-dire accessibles aux mulets et aux piétons, mais non aux voitures.
Il y avait encore un chemin qui, partant de Die, traversait le Vercors dans toute sa longueur. Arrivé à la Balme, hameau de la paroisse de Rencurel, il remontait le cours de la Bourne jusqu’à un pont jeté sur cette rivière au-dessous de Valchevrières, puis allait passer au Villard-de-Lans, et de là se dirigeait vers Grenoble et ailleurs. Cette voie, la plus courte de Die à Grenoble, existait au xive siècle, s’il est permis d’en juger par un acte de 1318 mentionnant le pont de Valchevrières. Du reste,on pouvait encore l’abréger en prenant,au hameau de Tourtres,sur la paroisse de Saint-Martin, un chemin gravissant à droite la montagne d’Herbouly et conduisant plus directement jusqu’au Villard-de-Lans. Cette nouvelle branche était ce qu’elle est encore, c’est-à-dire étroite et abrupte, accessible seulement aux mulets chargés à dos et aux piétons. Ou plutôt, c’était là le caractère de tout ce chemin de Die à Grenoble, que Aymar du Rivail, historien du xvie siècle, qualifie de difficile et d’abrupt. Il avait à peine neuf lieues de long ; mais deux autres voies conduisant aussi de Die à Grenoble et passant plus au levant, plus faciles quoique plus longues, étaient plus fréquentées.
Les voitures pouvaient rigoureusement circuler dans le Vercors, d’un village à l’autre ; mais on n’y avait que fort rarement recours. Un mulet ou un cheval, muni d’un bât ou d’une selle, suivant la qualité du conducteur ou le but du voyage, voilà le mobilier et l’attirail usités ; et ils suffisaient. Le progrès n’avait pas encore créé toutes les nécessités actuelles, surtout il ne les avait pas encore imposées.
Inutile d’ajouter qu’on ne venait guère alors au Vercors que pour affaires, et qu’on en sortait encore moins par motif d’agrément, pour le plaisir de voyager. Un habitant du Vercors ne soupçonnait jamais qu’il y eût au monde un pays plus agréable que le sien ; et, au risque de passer pour un rétrograde, nous avouons que son opinion sur ce point était tout aussi rationnelle et plus vraie que l’opinion contraire. Celle-là était inspirée par ce précieux amour de la patrie que Dieu a gravé dans le cœur humain, tandis que l’autre ne repose peut-être guère que sur le dégoût pour le sol natal dont Dieu afflige, pour les châtier et les corriger, ceux que leur paresse et leur désœuvrement rendent inutiles à leur patrie.
On voit déjà quels pouvaient être les travaux, l’industrie et le commerce habituels du Vercors. La population, surtout agricole, s’occupait pendant la bonne saison à la culture de la terre, au soin et au fanage des prairies, à la garde des troupeaux, à la coupe des bois, à leur transport, et à la confection du charbon. Les récoltes du pays suffisaient à peu près à l’entretien et à la nourriture des habitants. Le bois exporté, la vente des bestiaux et des matières premières qui ne s’y consommaient pas et une certaine industrie procuraient à chacun l’argent nécessaire pour les autres besoins.
« Autre fois, dit M. l’abbé Vincent, Saint-Nazaire était un dépôt des bois du Vercors et du Royans ; grand nombre de ses habitants les expédiaient de là jusqu’à Avignon, Beaucaire et Arles. » En effet, le bois a été de tout temps une précieuse ressource pour le Vercors. On le descendait au Pont ou à Saint-Nazaire, soit à dos de mulet, soit par le courant des rivières. Les mulets laissaient à ce courant les poutres et le bois non façonné, et transportaient, par l’Allier ou par l’Alp, les pièces minces, les jantes, les douves, les sacs de charbon, les fagots, etc.
Les pâturages n’étaient pas une ressource moins précieuse. L’élevage des chevaux et de l’espèce bovine, la laine de nombreux troupeaux, le laitage servant à faire des fromages de forme variée et d’une qualité fort convenable, entretenaient dans le pays une aisance passable.
Pour employer utilement les longs jours et surtout les soirées de l’hyver, on s’occupait dans chaque maison au cardage et au tissage de la laine. Chaque famille avait un ou plusieurs métiers à tisser, et les draps qui sortaient de ces humbles manufactures, pour être simples et grossiers, ne manquaient pas cependant d’un certain renom, grâce à la bonne qualité de la laine ; ils étaient vendus tantôt à des particuliers, tantôt à des manufacturiers. Cette industrie et ce commerce des étoffes et draps, encore pratiqués au commencement de notre siècle, tendant à disparaître, ont presque complètement laissé à la place d’autres moyens d’existence.
Voici une autre industrie qu’on est presque étonné de voir implantée au Vercors et qui y fut cependant introduite à plusieurs reprises.
Le 10 mai 1480, Antoine de Balsac, évêque et comte de Die et de Valence, et seigneur de la vallée de Vercors, donna « à priffaict à honneste Guilheaume Michel, du lieu de la Bastie de Vercor, les bastimens et construction d’un martinet à fabriquer fer, avecq pouvoir de faire tirer et charrier mines, charbonner les bois, et généralement faire toutes choses necessères pour le faict et comerce de lad. fabrique à fer. » Ce « martinet, après avoir esté exercé durant plusieurs années au grand advantage de l’Esglize, il serait arrivé par le malheur des guerres, maux contagieux et autres inconvénients, que led. artifice et fabrique à fer aurait cessé et seroit tumbée en entière ruyne. »
Cela « estant venu à la cognoissance de messire Daniel de Cosnac, » évêque de Die et de Valence dès 1655, ce prélat désira « remettre en estât ledit martinet et autres artifices necessères pour le restablissement de lad. fabrique à fer, pour ne priver pas plus long temps son évesché du revenu annuel que lad. fabrique apportoit autresfois. » Il le désira aussi « en considération de la comoditté, profict et utilitté que les habitants de lad. vallée de Vercors » pouvaient « tirer de ce comerce. » Pour y parvenir, il en voulut « consulter les moyens avecq sieur Reymond Faure dict Perier, marchant habitant du lieu de St Michel » des Portes, « au viconté de Triesves, maistre et pocesseur de martinets et fabriques à fer establies » audit St-Michel. Après « diverses conférances et propositions, » Jean-François Goussinel, prieur de Montlauzy, agissant pour l’évêque, et le susd Périer, firent le 25 octobre 1658, la convention suivante.
Périer devra « chercher diligement dans led. païs ou mandement de Vercor les mines à fer que peuvent autresfois avoir esté descouvertes, ou autres qu’il pourroit treuver et descouvrir de nouveau, et puis les essayer et en faire la preuve avecq ses artifices dud. lieu des Portes, le tout dans l’année à suivre. » S’il peut trouver les mines à fer, et qu’elles soient bonnes et recevables pour faire du bon fer et rendre le poids accoutumé en Dauphiné et « Graisivodan, il fera travailher diligement à bastir et construyre un fourneau à fondre lesd. mines, un martinet, une martinette, un pisteloupe, leur magasin à charbon et autres meubles que led. Périer jugera estre necesseres pour l’utilitté et exercisse de lad. fabrique, avecq les fereures et autres dépendances. » Cette « construction sera faicte et mise en estat qu’on y puisse travailher dans une année après que lesd. mines seront descouvertes et esprouvées comme sus est dict. En après » Périer « fera valoir lad. fabrique pendant le terme de unze années à compter dès le jour que lesd. artifices seront en estât de travailher et au terme susdict en payant annuellement pendant lesd. unze années aud. seigneur evesque ou à ses successeurs ou à ceux qui auront pouvoir et charge d’iceux dans lad. vallée de Vercor, à la fin de chasque année, la somme de trois cents livres de rente annuelle. » Lesd. onze années « complètes et révolues, lesd. artifices et bastiments en bon estât demeureront acquis irrévocablement à mond. seigneur l’Evesque et à ses successeurs. Au cas que dans une année led. Périer ne puisse rancontrer le filon de bonne mine comme sus est dict, ayant faict deue diligence par trois ouvriers qu’il sera tenu y tenir à comencer au temps qu’il advisera, du moings au printemps prochain, aud. cas luy sera permis de se retirer, et le présent demeurera nul et comme non faict, sans aucuns domages ne interest de part ni d’autres. » Si « au contraire la presante entreprinse vient en son plain effaict pour avoir rencontré lesd. mines, aud. cas mond. segneur fera que tous les habitants ses subjects dud. Vercors ayderont et serviront led. Périer avecq leurs boeufs, mules et autrement, pour faire les réparations soit aux chemins necessères pour charrier de toutes sortes d’attraicts pour construyre lesd. artifices et autres choses necessères pour lad. construction tout ainsi qu’ils peuvent estre obligés à mond. segneur par le droict de courvée dont ses prédécesseurs ont jouy sur lesd. habitants et subjects. Comme aussi led. Périer se pourra servir des boys dud. païs et mandement dud. Vercors par les endroicts que bon luy semblera pour les faire charbonner et employer à l’usage desd. artifices et entretien d’iceux bastiments, choffage et autres choses qu’il advisera luy estre nécessère pour le faict susdict. » Il pourra aussi se servir « du riveyrage qui luy sera nécessère pour faire valoir lesd. artifices aud. païs de Vercors et aux endroicts qu’il advisera, desquelles eaux et riveyrage il s’en pourra servir pour lesd. artifices soit pour y faire escluse ou autrement. Au cas que les passages qui se treuveront au long desd. riveyrages à l’endroict que led. Périer treuvera convenables pour establir lesd. artifices et bastiments, béallages et autres dépendances, ne se treuveront appartenir à mond. segneur, and. cas led. segneur sera tenu comme il pourra en acquérir les fonds de la contenance qui sera jugée necessère et du tout faire jouir led. Périer pendant le susd. terme avecq les entrées, sorties, passages, franchises et autres comodités quelconques sans contredict ny trouble. » Au cas « que, pour cause de peste ou de guerre, lesd. artifices fussent interrompus par la cessation du commerce aud. païs de Vercors pour une ou plusieurs années ou pour tel temps que ce soit, la rante cy-dessus stipulée cessera à proportion du temps de lad. cessation, et sera le terme susdict prorogé pour tout autant de temps que led. comerce et travail aura cessé, en payant la mesme rante au pro rata.
Ainsi que dessus est contenu a esté par lesd. parties convenu et chescune en ce que la touche et concerne promis et juré l’attendre, garder et observer sans y contrevenir, à peyne respectivement de tous despens, domages et intérests ; sous l’obligation, sçavoir : led. sieur Gossinel, des revenus de mond. segneur, et led. Périer, de ses biens propres présents et à venir, qu’ils ont sousmis à la cour temporelle de Dye et autres royales et dalphinales où le présent sera exibé. »
Fait « à Dye, dans l’évesché, en présences de sr Jean Gauthier de la Tour, habitant de St-Agnan, et Me Pierre Alloard, note du lieu de Portes… »
L’acte, reçu Brunel note, fut ratifié, le 5 novembre 1658, dans le palais épiscopal de Valence, par Mgr. Daniel de Cosnac lui-même, devant Pied note ; mais nous ne voyons pas que l’entreprise ait abouti, et de longues années s’écoulèrent avant qu’on le reprît d’une manière sérieuse et efficace.
Enfin, Gabriel de Cosnac, évêque de Die, et les sieurs de la Tour, de Lamorte et Malsang, coseigneurs du Vercors, embarrassés pour tirer de leurs forêts tout le profit désirable, s’entendent avec les communes de St-Agnan, la Chapelle et St-Martin, pour arriver à une exploitation avantageuse. Coseigneurs et communes s’unissent pour adresser une requête au Conseil d’État. Ils lui font observer que la plus grande partie des forêts du Vercors, « qui sont futayes ou sapin, mélèze, hêtre et fayard, tombent en ruine, les arbres qui y croissent étant pour la plus grande partie pourris de vétusté et offusquant les jeunes revenus, et entre autres dans les cantons de Chauvet, Beguières, Fontfreyde, Lavalette et Valchevrières ; » que, pour en prévenir la perte totale, ils recourent à Sa Majesté, et en sollicitent la permission de faire abattre ces bois, et de les vendre « aux propriétaires et aux fermiers des fourneaux et martinets voisins de lad. vallée » du Vercors. Le prix en serait employé, pour la part de l’évêque, à relever un corps de logis de l’évêché dont la charpente menace ruine, et à réparer le canal du moulin de Châtillon ; pour la part des communes, à acquitter leurs dettes.
Sur cette requête et d’autres pièces d’août 1734, et sur l’advis des commissaires de la réformation des bois du Dauphiné du 5 avril 1735, contenant leurs règlements pour la conservation des bois du Vercors et pour leur exploitation, le conseil ordonne ce qui suit :
1° L’arpenteur de la maîtrise de Die commis par le Grand-Maître procédera à l’arpentage général des forêts du Vercors et à la levée du plan figuratif. Ensuite, on adjugera, à l’encan, au plus offrant, « les cantons de Valchevrières et de Lavalette, » sous réserve des sapins de trois pieds de tour. Le prix, remis au receveur général des domaines et bois de la généralité de Grenoble, sera employé aux frais des règlements et aménagements prescrits par le présent arrêt ; et, pour le surplus, la part de l’évêque, aux réparations à faire à l’évêché et au canal du moulin de Châtillon, la part des communes, à payer leurs dettes ou à d’autres nécessités, et la part des copropriétaires, à leur convenance, sauf 6 deniers par livre attribués au receveur général pour droit de recouvrement. Après cette coupe, le bois y provenant ne sera coupé que tous les 25 ans, c’est-à-dire qu’on en coupera 1/25 tous les ans. Cependant la première coupe pourra commencer quand le taillis aura 10 ans. On réservera seulement 25 « baliveaux essence de chesne par arpent, » auxquels, comme à ceux réservés dans la susdite adjudication, on ne pourra toucher sans lettres patentes du Roi.
2° Le surplus des forêts sera divisé en 50 coupes égales, et le Grand-Maître pourra en adjuger deux par an,à commencer par les cantons de Chauvet, Béguières et Fontfreyde. Elles comprendront seulement les hêtres, fayards et sapins « qui ne pourront servir qu’à faire du charbon aux propriétaires ou fermiers des fournaux et martinets voisins de lad. vallée, et les sapins, « suiffes ou serantes » de 4 pieds de tour et au-dessus, ou qui, même au-dessous, ne pourront être réduits en planches ou bois de charpente. Un 10e de la part du prix revenant aux communes et à l’évêque sera employé au soulagement des pauvres communautés de filles religieuses.
3° Les suppliants établiront 3 gardes aux gages de 150 livres, pour veiller à la conservation des forêts.
Cet arrêt, du 30 août 1735, fut suivi d’une ordonnance du Grand-Maître, du 26 septembre 1735, portant exécution dud. arrêt, et l’adjudication des deux premiers cantons fut faite.
Soit que l’évêque et les co-seigneurs eussent en vue dans les fourneaux et martinets dont ils avaient parlé, ceux qu’ils allaient faire construire eux-mêmes, soit qu’on n’eût pas trouvé un emploi avantageux des charbons à faire avec les coupes autorisées, une société était formée entre eux en août 1736 pour la construction d’une usine à fer où on devait les utiliser. Ce projet était si bien lancé, que des procédures entreprises en juillet et en septembre 1736 par les gens de Valchevrières et le prieuré de Pont-en-Royans, décimateur du lieu, pour réclamer contre l’arrêt ci-dessus et se faire attribuer la propriété des bois à couper, ne purent ralentir l’ardeur du prélat et de ses associés.
L’endroit choisi pour la construction de l’usine était à quelques pas au-dessus de Tourtres, au-dessous de la source de l’Adoin, près du petit pont traversant actuellement cette rivière. Il y avait là « une maison d’haut en bas, plassage au-devant d’icelle, pré, terre et jardin contigu à lad. maison, de la contenance le tout d’environ une éminée, confrontant du levant terre d’Ennemond Bourne, du vent le grand chemin allant de Tourtre au Vilard, du couchant led. chemin et maison de Léonard Arguillet, et de bize la rivière dud. Tourtre », appelée Adoin. Ce local parut convenable, et l’évêque, à qui les co-seigneurs ses « associés » avaient passé le 15 août 1736 procuration pour « emprunter » jusqu’à concurrence de 10 000 livres « tout ce qui serait nécessaire pour la construction du martinet », acheta au comptant ce local, le 21 du même mois, de Jean Faure, son propriétaire, au prix de 340 livres, « pour le plassage » du « fourneau ».
Le 9 septembre, M. de la Tour payait 20 livres à deux maîtres mineurs pour le temps employé « à la découverte des mines » , et le 22 on payait « Bonniot, charpentier de Trièves » , 12 livres « pour sept jours employés au voyage » qu’il avait « fait pour venir prendre le prix fait » des « fabriques ». En octobre, on cherchait à Derbounouse et dans les montagnes voisines les mines qu’on pourrait exploiter pour l’utilité des fourneaux et martinets, pour la construction desquels les entrepreneurs, Moïse Armand et Bonnet, charpentiers, recevaient déjà 500 livres d’à-compte le 16 octobre 1736. Charbonniers, mineurs, voituriers, maçons et autres ouvriers étaient alors en activité pour l’usine.
Le 1er janvier 1737, l’évêque obtenait un arrêt du Conseil, suivi de lettres patentes du 29, l’autorisant à emprunter et à hypothéquer sur les biens de l’évêché la somme de 25 000 livres à employer à la construction du martinet. « Le droit de sceau des lettres patentes confirmatives de l’établissement des martinets » fut payé 622 livres, le 16 février suivant.
En 1737, grande presse dans la construction de l’usine. Pierre Calvinet gère l’affaire pour l’évêque et les co-seigneurs. Le 30 avril de cette année, il achète de Jean Bérard et André Borel le droit « de passer et repasser l’eau dans » des fonds que ceux-ci ont, « scitués » au « hameau de Tourtre », et appelés en Malliver « vers l’Adoin, pour la conduire aux Martinets, par canal, caneaux ou autrement ». Le 17 mai, Jean Aymard s’engage à « tirer 115 pierres de taille pour la construction du fourneau à fer que Monseigneur » l’Evêque « de Die veut faire construire au lieu de Tourtres », et 12 pièces de bois de hêtre « qui ont été charpentées pour les gavets des Martinets, le tout sur place » ; et ce pour le prix de 153 livres, qu’on finira de payer à réception des choses susdites. Le 5 juin, Calvinet payait « à la Jeanneton 2 pots de vin » donnés par celle-ci pour faire boire ceux qui avaient « traîné avec leurs boeufs les bois du plantement du chantier sur place », et ces 2 pots coûtaient en tout 10 sols. Le 13, il partait pour Goncelin, afin d’y recevoir les ferrures du premier martinet. Le voyage dura dix jours. Ce fut un nommé Alesina qui, à Goncelin, fournit ces ferrures. Le premier des articles pesait 38 quintaux 95 livres, et se paya 30 liv. le quintal, ce qui fit une somme de 1 168 livres 10 sols ; le second article pesait 8 quintaux 62 livres, et se paya 49 liv. le quintal, ce qui fit une somme de 340 livres 16 sols. C’était donc en tout 1 513 livres 6 sols.
Le 26 septembre 1737, Calvinet écrivait à l’évêque : «… Votre martinet commença de travailler hier l’après-midi ; cet exprès vous remettra une barre du premier fer ; il m’a paru, et à tous ceux qui s’i sont trouvez, que tout allait assez bien… ; je serai obligé de faire cesser le martinet de travailler, afin d’agrandir le canal et y faire une écluse pour ramasser l’eau pendant qu’on chauffe le massot à la forge… »
Mais, le 17 décembre suivant, l’évêque, qui avait représenté au Roi l’inutilité de construire le martinet que Sa Majesté avait autorisé d’établir, si préalablement on ne bâtissait un fourneau, obtint un arrêt du Conseil, d’après lequel le Roi, « vu l’avis du subdélégué et du Grand-Maître, » permettait la construction du fourneau et de deux autres martinets.
Bientôt après, Calvinet et « Monsieur Malsang » font un voyage dont ils rendent compte à l’évêque le 7 janvier 1738. « À St-Laurent-en-Royans, disent-ils, nous avons fait peser 200 quintaux de gueuse, et avons convenu de les payer dans 4 mois, savoir : 462 livres 10 sols dans le courant de janvier, ainsi continuant jusqu’à la fin d’avril ; il leur a fallu faire 4 billets, 1 pour chaque paye… À Romans, les marchands ne veulent donner que 40 ou 41 livres au plus haut du fer de ballon. Le sieur Vial en a vendu quelques charges ; il a promis de faire le 1er payement des gueuses prises à St-Laurent ». En partant, on a prié le sieur Nugues de s’informer des marchands qu’on n’a pu voir, si quelqu’un voudrait « avoir affaire avec nous ». À Voreppe, ils ont voulu savoir ce que les bateliers prendraient « pour faire la voiture des mines qu’on pourrait faire descendre de Goncelin ». On exige 6 livres par douzaine, et puis, que la société paye elle-même « les péages qu’il en coûte à la Sône quatre livres dix sols par bateau ». Ils ont vu à Grenoble divers particuliers ayant des mines ; ils auraient « pu faire pache », mais ne l’ont pas fait, parce qu’ils ont vu que la rivière était trop basse pour en faire faire la voiture au « fourneau de ces messieurs de St-Laurent » pour le moment où ceux-ci finiraient leur coulée, moment où, d’après les convenus, ces « messieurs » devaient laisser couler à « leur fourneau » la mine qu’on y ferait voiturer.
Mais, le 8 février suivant, M. de la Tour écrit à l’évêque : «… Il y a deux mois que par l’indolanse et le peux d’atantion que l’on a à faire faire les ouvrages les plus important et indispansables font que despuis se tanps là les martines auroit gagné de l’arjant, cepandant rien, et les despanses ne font que agmanter. Le sousy de Calvinet n’a esté que de faire voiage sur voiage, le plus souvant contre vos hordres. Là où il ne faudrait qu’un jour, l’on an met quatre, et les despanses à proportion. Lorsqu’il fut rezolu d’aler à St-Laurens avec Malsang, il voulut partir deux jours à l’avanse, pour aler se rejouir aux martinets du fermier de Monsr de Chatroniers, et oublia que Malsang l’atandoit à St-Laurens pour exzecuter ce qui dhonait lieux au voiage, et il falut que M. Malsang ala à St-Jean l’atandre deux jours… Je crois, Monseigneur, que vous trouverez à propos de le suprimer, et régler avec Morand se qu’on luy dhonera, et il fera comme il trouvera à propos… Nous n’avons qu’un mizérable martinest, et quans il y an auroit quatre, ils ne sufiroit pas pour subvenir » à toutes les dépenses. « Les fabriques de nostre voizinage sont escandalizées de la manière que nous laissons mesnager. Il n’y an a jamais heux auxcune qui se soit soutenue que par une grande esconomie. L’exzanple de monsr Gaillard, à St-Laurens, qui manja 20 mil escus an fezant comme nous fezons ; et mesieurs Blanc et Rorbet ont gagné plus de sant mil livres, Caire autant.
L’on m’a dit que messieurs de St-Laurens prandront du charbon à 45 sols randu chez heux ; sa nous conviendrait pour nous desbaraser de se que nous avons de trot… Morand me mandoit qu’il vouloit faire voiturer du sable pour construire un nouveau martinet ; sauf meilleur avis, faizons valoir seluy que nous avons, et, lorsqu’il an sera tanps, l’on prandra ses mezures bien à propos et par des bons ouvriers, nous avons trot esprouvé seluy des mauvaix… »
On voit que, si M. de la Tour était faible en littérature, il s’entendait fort bien en affaires. Aussi l’évêque approuva ses conseils, et le 3 mars 1738, Réné Odde de Boniot de St-Agnan, lieutenant au régiment de Conty-Infanterie, agissant pour l’évêque, pour noble César Odde de Boniot de la Tour, son père, et pour les sieurs de Lamorte et Malsang, coseigneurs de Vercors et sociétaires de la fabrique, procédait à l’inventaire des meubles et effets de celle-ci. On trouva dans le magasin du fer « 10 charges de fer de Ballon, 1 ballon de Biosses, 2 ubrigués pour la petite batterie, » etc. ; à la chambre au-dessus du magasin, divers meubles, ustensiles, provisions, vêtements et linges ; à la cuisine, 1 garde-robe, 1 coffre, 1 pétrin, 6 chaises, 1 marmite, etc. ; à la cave, 1 tonneau, 1 pierre à huile et 2 pièces 3/4 fromage ; au Grand Eteau, 2 cuves pour la soufflerie d’un second martinet, 1 maillet et 1 cheville de fer pour la petite batterie, 1 enclume de gueuse, toutes les pièces nécessaires pour faire l’étau du second martinet, 2 sceattiers, 2 glacières, 2 arbres, les croizières, gavets et palles pour un rouet, etc. En sortant du grand Etau, du côté du nord, on vit 115 pierres de taille destinées pour les piles du fourneau, et, en divers endroits, 3 fosses de chaux infusée. Au martinet étaient « la prise, » diverses sortes de tenailles, 2 pals de fer, la presse, 1 bernadou, 2 pelles de fer pour la forge, 1 rable, un rampin, 1 « grosse masse à serrer les coins, 4 marteaux, 1 galisse, 1 carquois, la croche du garde feu, » 5 platines de gueuse, 2 enclumes et 2 dames, et d’autres outils. On trouva « dans le martinet deux ters de gueuse, tant de celle de Chichilianne que de celle qu’on a lait voiturer de St-Laurent, et, à la porte dud. martinet, environ 42 benes de mine cuitte. »
Calvinet, ayant ensuite rendu ses comptes, fut déchargé de tout, et dès mai suivant Pierre Morand, « natif de Ville Varlouise, » était commis général aux martinets de Tourtres.
Dès lors, l’établissement prit une certaine activité, et on songea tout de bon à l’agrandir. Pour y arriver, il fallait de l’argent. L’évêque emprunta, le 11 juillet 1738, de Mlle de Beynac, sa nièce, fille mineure, la somme de 17 000 livres. Pendant que des marchands de Die et de Romans écoulaient les produits du premier martinet auquel les fabriques de St-Laurent-en-Royans et des Portes fournissaient la gueuse, on prit toutes bonnes mesures pour l’avenir. Le 29 novembre 1738, Morand acquit la faculté de prendre les eaux coulant à la tête du pré des Pontets « pour la conduire aux martinets de mond. segneur par des courciers ou chanaux, » même celles qui restent au ruisseau de l’Adoin que la première écluse déjà faite au-dessus ne pourrait retenir. Le vendeur se réserva l’usage de l’eau pour l’arrosage de son pré, quand « les martinets » ne pourraient travailler.
Les mines du Vercors même furent activement recherchées et essayées. Le 8 août 1739, Morand écrivait à l’évêque : « … Chalaboud remettra à Votre Grandeur une petite barre de fer de la mine du Briac. Le ferrier en a fait une sapine qui a souffert parfaitement bien l’escartage. Je le crois beau et bon. La petite coulée qu’on fit pour éprouver lad. mine a produit en tout 48 livres de fer net. » Le 16 du même mois, le même écrit que « le mineur d’Alvard » a trouvé « chez Canard, ou autrement aux Ruques, distant du martinet de la portée de deux coups de carabine, un filon apparent qu’il soutient y avoir de mine pour trois ou quatre places de mineurs. II en a trouvé au collet de Combe Noire, du cotté du couchant, un autre très-bon à ce qu’il dit ; et en a trouvé aussy aux Seyes, au fons de M. Malsang cadet, qu’il dit y avoir de marquisette, c’est-à-dire une mine mêlée de cuivre et de fer qui ne peuvent pas compatir ensemble, parce que le cuivre empêche le fer de souder. Il a veu et vérifié le filon de Derbounouse ; il trouve la mine très dure et riche… » Le 13 septembre suivant, Morand dit au prélat : « … On a commencé chez Canard ; le filon qu’on suit s’augmente peu à peu. Je souhaite qu’on arrive bientôt au tronc ; on y faira deux ouvertures ou fosses, et, dès qu’on aura de la mine pour en faire une petite fournée de chaque fosse, on en faira l’espreuve. » Si Rambaud vient, « je le feray travailler à la fosse du Briac, parce qu’elle me paroît plus difficile, attendu que le filon se perd de temps en temps, et je crains que les autres n’y travaillassent inutilement. » On a trouvé « la mine de Canard plus riche et plus pesante que celle du Briac. »
Le 22 du même mois, le même Morand envoyait au même prélat « un morceau de fer de l’espreuve de la mine de Canard » qu’il avait fait « faire samedy. » Il lui faisait remarquer que cette mine « n’était pas venue en gueuse, comme celle du Briac, mais en massot, comme la mine douce ; » et il lui en donnait cette explication : ce fer « n’a pas été purifié, étant esprouvé avec du charbon doux de sapin, qui a converty tout à coup la mine en massot ; ce n’est pas à dire pour cela que ce ne soit de mine dure, et qu’on n’en puisse faire de gueuse, et que la qualité ne soit égalle à celle du Briac. » Le ferrier l’aurait pu faire « couler en gueuse, s’il s’étoit servi du charbon de fayard, qui est dur et plus ardent. » Le 2 octobre suivant, Morand écrit à l’évêque : « 263 livres de la mine de Canard n’ont produit du fer net que 58 livres.» Il l’avise que « le filon est perdu » au Briac, et qu’on aurait grand besoin « de M. Rambaud avec sa baguette pour conduire » les mineurs « soit au Briac, soit chez Canard, et en divers endroits où l’on pourrait faire des fosses. »
Il paraît que le minerai du Vercors n’était pas en proportion avec les bois à consommer, et que d’autre part le transport à Tourtres du minerai trouvé ailleurs et du fer produit par les fourneaux du voisinage était fort dispendieux ; car, en 1639, l’évèque et les coseigneurs, renonçant à la construction du fourneau et des deux autres martinets autorisés par le roi, formèrent avec messieurs les Présidents de Tencin et de Barrai une société au moyen de laquelle une grande quantité de bois du Vecors fut utilisée à la fabrique des Portes. Les parts de cette société, qui aux fourneaux et autres artifices existant déjà en ce dernier lieu, ajouta un martinet construit à frais communs, furent d’une moitié divisée en 32 portions, dont 22 à l’évêque, 8 à M. de la Tour, 1 à M. de la Morte, et 1 à M. Malsang.
La mort de l’évêque, Daniel-Joseph de Cosnac, arrivée à Vienne en août 1741, n’arrêta pas définitivement l’usine à fer de Tourtres qui travaillait encore en 1744, ni l’exploitation par société de la fabrique des Portes, qui subsista jusqu’au 19 juin 1746. Au contraire, le successeur du prélat, qui fut Gaspard-Alexis de Plan des Augiers, nommé à l’évêché de Die en décembre 1741, chargeait Morand, le 30 juin 1743, de « prendre possession de toutes les mines de fert et autres » qui étaient au territoire du Vercors, et notamment de celles de la paroisse de la Chapelle ; et, le 4 du mois suivant, Morand « commis à la fabrique à fert de Tourtre, » fut mis en possession, par Ferlin note, des mines en question. Pour ce faire, on alla « au quartier de Sceyes et Combe noire, terroir dud. la Chapelle, » aux « Sceyes de Canard, » confrontant du levant le chemin de St-Agnan à St-Martin, de bise Vernaison, du couchant Combe noire et le chemin des Chaberts à la Jarjatte, et du vent le chemin de la Rivière à la Chapelle. Les lieux où il y avait « de mine » contenaient environ 60 sétérées. On y trouva cinq fosses ouvertes, où il y avait « de matière minéralle, de même que sur la superficie de la terre, ce qui » démontra qu’il y avait « des mines de fert ou autre métail. » Morand en prit possession au nom de l’évêque, haut seigneur de la vallée, et prit « plusieurs pièces de lad. matière, » pour « en faire l’épreuve au martinet de Tourtre. » Il y eut 4 témoins de l’acte.
Mais, malgré tous ces projets, ces mines et d’autres qu’on comptait trouver dans le Trièves, le fourneau et les martinets autorisés par le roi le 17 décembre 1737 n’ont jamais été construits. Quand Mlle de Beynac, qui s’était hâtée de tenir un « comparant pour notifier sa créance » lors de l’inventaire des biens de Mgr de Cosnac, réclama à Mgr des Augiers les intérêts de la dette pesant, d’après elle, sur l’évêché, le nouveau prélat refusa de les payer, objectant que le prêt n’avait pas été employé au profit de l’évêché, mais pour la construction du fourneau, qui n’avait point été construit. Au surplus, après des exploits de la créancière de septembre 1742, de janvier et février 1743, dont le dernier appelait l’évêque devant le Parlement, Pujol donnait, le 28 février 1743, une consulte favorable à Mgr des Augiers, dont Toscan et Perrotin soutinrent la cause.
Nous ne savons quelle fut l’issue de ce procès ; mais en 1743 le martinet de Tourtres était peu actif ; en 1744 et 45 la vente des fers avait baissé, et, quand Morand rendit compte d’un reliquat de recette perçu du 5 avril 1745 au 9 août 1746, il « requit très-humblement Mgr l’évêque et comte de Die et MM. les coseigneurs, propriétaires de lad. fabrique que rien ne lui fût imputé du dépérissement du martinet, qui tombait en ruyne, faute des réparations nécessaires, de mêmes que les coursières, chanaux, escluses et couverts des étaux, n’ayant jamais heu d’ordre d’y faire faire aucunes réparations depuis la mort : de feu Mgr de Cosnac. » Aussi notre martinet ne figure pas dans la liste des établissements de ce genre donnée par un mémoire sur le Dauphiné du milieu du xviiie siècle. À peine voit-on des traces de construction au lieu qu’il occupait et qu’on désigne encore par ces mots : vers le martinet. Un seul monument en est connu ; c’est une gueuse en fer, tirée de ce lieu depuis quelques années et transportée au village de St-Martin, près de la porte de M. Jean-Martin Faresse, où elle servait naguère de siège.
On dut donc recourir à d’autres moyens pour tirer bon profit des bois, et les moyens ordinaires furent la vente des bois à charbonner faite à MM. de Tencin et de Barral et celui qu’on avait déjà surtout employé, les scies hydrauliques.
Ces scies, que des particuliers avaient eux-mêmes souvent établies près de Vernaison, de l’Adoin et du Buech, avaient du être réduites quant au nombre, pour ne pas favoriser outre mesure les délits et la dépopulation des forêts. Le 14 octobre 1726, un jugement des « commissaires généraux pour la réformation généralle des bois de Dauphiné » indiquait 5 cies de la vallée du Vercors comme devant seules y êtres maintenues. Une de ces dernières, située à Rousset, lieu dit Clos Barral, et mue par l’eau de Vernaison, fut vendue le 11 mai 1757, à des particuliers, par « noble Étienne-Daniel Izoard, trésorier de France en la généralité de Grenoble, résidant à Die ». Le prix en fut de 24 « Louis d’or » de 24 livres pièce, et une douzaine de planches pour chaque jour de scie, « qu’est vingt quatre douzaines par an », à perpétuité et en augmentation du prix.
Il y a aujourd’hui 2 scieries hydrauliques à St-Martin, et autant à St-Agnan. Après cela, pas d’autres artifices, si ce n’est les moulins à farine, qui ne servent guère que pour l’usage des habitants du lieu.
M. Delacroix signalait en 1835 St-Julien-en-Vercors comme une des localités de la Drôme où la fabrication de la poterie commune et vernissée avait le plus d’importance après Dieulefit. La vérité est que la poterie de St-Julien, qui a subsisté seulement quelques années, n’eut qu’une importance minime, et que l’on n’y fabriquait que des articles fort communs. On avait toute facilité pour en trouver le combustible ; mais la terre employée était de qualité médiocre, et le transport des produits à la plaine était difficile. L’établissement a disparu depuis quelques années. On voit les ruines du four près du hameau des Janis, à droite de la route de St-Julien à la Balme.
Vers 1873, M. Jean-Baptiste Bonnard établit au village de St-Martin un atelier de tissage d’étoffes de soie, où étaient occupés une quinzaine d’ouvriers ou ouvrières. Après 4 ou 5 ans de marche, l’atelier a disparu.
Une des industries les plus précieuses pour le Vercors a été la fabrique et la couture des gants de peau. Une foule de personnes s’y occupaient, surtout en hyver. Diverses circonstances ont porté un coup fâcheux à cette industrie dans nos localités, où il faut espérer de la voir reprendre, pour le bien matériel de la population.
En attendant, le bois et les bestiaux sont aujourd’hui comme autrefois les seuls produits à exporter et les principales ressources des habitants, qui, avec cela, sont aussi fortunés aujourd’hui que ceux de la plaine.
À cette description de la position, d’un certain isolement, du travail, des occupations quotidiennes et de la vie extérieure de la population du Vercors, plusieurs lecteurs seront peut-être tentés de se faire des mœurs et usages qui y ont régné, et même de ceux qui y règnent encore, une idée bien désavantageuse. Nous les engageons à ne pas aller trop vite, surtout pas trop loin dans ce sens, s’ils ne veulent se tromper.
On remarquait jadis et on trouve aujourd’hui chez les habitants du Vercors une intelligence peu commune. Dire d’eux qu’ils en font quelquefois mauvais usage, n’est qu’une médisance, chose défendue hors le cas de nécessité ; mais dire qu’ils n’en ont pas, c’est mentir ou parler de ceux qu’on ne connaît pas. Sauf des exceptions, l’habitant du Vercors est fin et caché par ruse. Si vous voulez le surprendre, vous êtes réduit à lui dire un mois d’avance et sans affectation ce que vous voulez faire. Comme il ne vous eût jamais déclaré lui-même ses propres desseins, il n’aura pas d’argument plus fort que votre parole, pour croire que vous ne le ferez pas. Il y a très peu de liaison d’amitié entre lui et ses compatriotes ; en retour, les inimitiés vont rarement jusqu’à la rupture. Chacun demeure, à l’égard des autres, dans un état susceptible de pouvoir se réchauffer plus ou moins, selon l’exigence de son propre intérêt. Ce dernier, d’ailleurs, est l’objet d’une attention qui ne sommeille guère. Il périclitera, quelquefois même il succombera ; mais rarement par la faute de l’intéressé, presque toujours parce qu’il est opposé à celui des autres non moins surveillé.
Avec cela, le simple paysan est affable et gracieux, quelquefois même patelin comme un homme d’affaires. S’il n’est pas toujours le meilleur de vos amis, ce n’est pas que l’air lui en manque. Au surplus, il est serviable de fait presque autant que de parole, dût le service que vous lui demandez ou qu’il vous offre lui coûter quelque peine. Mais ne négligez pas de lui rendre la pareille en l’occasion, autrement il ne vous comprendra plus, et son zèle envers vous, quoiqu’il fût presque de la charité, pourra bien n’être pas éternel et inextinguible. Si vous recourez de nouveau à lui, il ne vous dira pas qu’il ne peut, encore moins qu’il ne veut vous rendre un nouveau service, mais, en vous promettant d’une manière quelque peu douteuse, il cherchera de suite un bon moyen de ne pas pouvoir.
Cet état d’esprit, cette souplesse de caractère, cette manière d’agir, qui nous rappelle la finesse normande, ne vient pas seulement de l’air pur de la montagne, ni de la froidure du climat. Les habitudes de maquignonnage n’en sont pas encore une explication suffisante. Cette intelligence mêlée de ruse, ou, si l’on veut, tournant en ruse, suppose de l’instruction, et ferait croire à elle seule que le pays en question a été fort privilégié sous ce rapport. En effet, les éléments dont nous disposons sont déjà une preuve convaincante des soins multiples que prirent aux siècles passés ceux qui présidaient aux destinées spirituelles, intellectuelles et temporelles du Vercors, pour en instruire ou faire instruire la population. Les évêques de Die, en étant les seigneurs temporels et justiciers, usèrent merveilleusement de leur double pouvoir pour étendre l’instruction primaire chez tout le peuple. Ailleurs, ils prirent peut-être la même peine ; mais ils y avaient moins d’action et y réussirent plus difficilement. On n’a pour se convaincre du fait qu’à lire ce que nous en avons écrit dans un chapitre précédent, d’après des documents authentiques des siècles derniers. On y admirera surtout les recommandations pressantes des prélats aux curés de la localité, de faire eux-mêmes l’école aux enfants, quand la commune était impuissante à trouver ou à entretenir des instituteurs convenables.
Ceux-là se tromperaient, qui ne verraient dans nos paysans d’autrefois que des hommes privés de toute joie, ne connaissant ni gaîté ni réjouissance, pliant sans cesse sous le poids de fardeaux accablants, quand ils ne gémissaient pas au fond d’un cachot pour un retard d’un jour à payer leurs censes. Ce que nous avons dit plus haut suffit à montrer ce qu’il faudrait rabattre de ces exagérations contre les maîtres féodaux du Vercors. Quant à la gaîté, si nos paysans ne connaissaient pas toutes les sources où on la puise de nos jours, ils avaient du moins les leurs ; et, pour s’égayer d’une manière quelque peu utile, ils ne s’égayaient ni moins ni plus mal. Nous n’en voulons pour preuve que l’affiliation de Saint-Agnan à la société folâtre, mais quelque peu moralisatrice, de la Grande Abbaye de tout le Dauphiné, dont le centre était à Grenoble.
Il faut savoir que le titre d’Abbaye fut souvent donné, au moyen-âge, à des sociétés de joyeux compagnons qui s’étaient imposé, sous le couvert du plaisir, le droit de redresser les torts des femmes envers leurs maris ou des maris envers leurs femmes. Pour ne pas nous étendre sur le but et les caractères de ces sociétés, il nous suffira de dire, avec ceux qui les ont sérieusement observées, que la plupart d’entre elles furent un bienfait autant qu’un amusement. À une époque de transition comme celle du moyen-âge, il les fallait presque pour combler les lacunes de la législation. Par une sorte de mot d’ordre et de leur autorité privée, elles surent atténuer ou faire cesser certains désordres contre lesquels les lois restaient impuissantes. Une parodie burlesque des coups dont avait retenti un ménage aux membres trop peu patients et mal liés, réussit souvent mieux, pour adoucir les caractères et calmer la mauvaise humeur, que les amendes de la police, les remontrances d’un magistrat ou les sévérités de la prison.
Tel était le rôle de la Grande Abbaye de tout le Dauphiné, séant à Grenoble, mais à laquelle étaient affiliées une foule d’autres dans les villes et campagnes du Dauphiné. À la tête de celle de Grenoble était un abbé, qui avait son sceau comme tous les grands personnages et donnait des lettres patentes de nomination de ses lieutenants dans les localités étrangères. Ce lieutenant lui-même se nommait ensuite un corps d’officiers chargés de l’escorter dans ses exploits et de gérer l’association locale.
C’est ainsi que, le 27 janvier 1551, « Monseigneur le Grand Abbé de tout le Dauphiné, » par lettres scellées à double queue, nomma « Jehan Revol le jeune, » de St-Agnan-en-Vercors, pour son « lieutenant général en la paroisse de Sainct Agnian en Vercors et lieu de Riousec, » et que Revol institua, le 2 février suivant, « ses officiers en son Abbaye de ladite paroisse. » Furent établis : lieutenant, Claude Girin ; juge, Andrieu Rey ; châtelain, Claude Faure ; sénéchal, André Gérin ; prévôt général, Gonnet Faure ; procureur d’office et patrimonial de l’Abbé, Pierre de Boulhiane ; secrétaire de l’Abbé, Louis Rochas ; trésorier, Étienne Breyton ; et sergent de l’Abbaye, Jean Breyton. Tous furent investis de leurs fonctions, « avec les droictz, privilèges, franchises, émolumentz et libertés vieilhies accostumées » ; et de tout acte fut fait par Michel Lamit, notaire de la Chapelle.
Le même jour, Jean Revol exhibait ses titres de lieutenant général, en la « paroisse de Saint-Agnan et lieu de Riousec », de Monseigneur le Grand Abbé, à Étienne Rochas, « jadis prétendu lieutenant d’abbé aud. lieu, et lui intimait de ne l’empêcher en rien d’exercer sond. office. De ce acte fut fait encore par le notaire susdit. »
Hélas ! les désastres dont le Dauphiné entier allait être frappé pendant la seconde moitié du même siècle,devaient bientôt faire disparaître l’association de l’Abbaye de Saint-Agnan, et son souvenir en eût disparu lui-même, si les rats n’eussent respecté le registre de protocoles où nous avons puisé ces deux actes du 2 février 1551.
Les habitants du Vercors avaient aussi les distractions de la chasse ; mais pour eux, comme pour tous, celle-ci avait ses graves dangers, ainsi qu’en témoigne le fait suivant. Le 12 octobre 1686, au « matin, une heure avant jour, Pierre Bonard, » habitant de « la Valette, paroisse de St-Julien » -en-Vercors, « estant à l’affût pour la chasse de l’ours, au dessus de sa maison, » reçoit « un coup de fuzil. » Le coup est si meurtrier, que le même jour Bonard, de retour dans sa maison, se hâte de faire son testament, par lequel il institue son héritière universelle sa femme, Jeanne Fillet-Barbe. Le malade a « bien soin de déclarer dans cet acte que sa maladie provient du coup de fusil reçu le matin dans la circonstance indiquée », mais que le coup a été « reçu par mesgarde. Il n’a jamais heu aulcunes paroles de querelle ny menasses » avec celui qui l’accompagnait, François Bayot, meunier « du lieu de la Balme, les moulins appartenant au seigneur marquis de Sassenage ; » au contraire, « depuis qu’il a cognu led. Bayot, il a souvent bu et mangé avec luy. » Bonard prie donc les assistants d’en témoigner en tant que de besoin devant la justice, afin qu’on ne fasse aucune peine à ce sujet à Bayot. Ce généreux malade devait être un bon catholique. En effet, il veut que le curé de St-Julien le tienne « au rolle des prières qui se font touttes les dimanches dans l’esglize, pendant une année, » et il lègue une livre à la confrérie du Très-St-Sacrement de St-Julien. Au surplus, « messire noble Gabriel des Ambrois, prebtre, prieur et curé » de cette paroisse, est témoin du testament, ainsi que Pierre Fillet-Barbe, fils à feu Noé, habitant de Rencurel.
Ces notions contrastent sensiblement avec les dires de plusieurs écrivains qui, en parlant du Vercors, semblent avoir pris à tâche de substituer l’idéal à la réalité, d’écrire l’histoire d’après leur imagination. Certains parmi ceux-ci paraissent surtout avoir voulu amuser et faire rire leurs lecteurs, en captiver l’esprit par des descriptions fantastiques. Tout cela peut passer dans le roman, pourvu qu’on le fasse en termes d’ailleurs honnêtes, ce que n’ont pas toujours observé ceux auxquels nous faisons allusion ; mais nous n’admettrons jamais qu’on puisse, même dans ces conditions d’honnêteté, allier à des récits fantaisistes la prétention d’écrire de l’histoire. Pour ne pas trop insister sur les inepties de certains feuilletonistes, nous ajouterons simplement ces derniers traits des mœurs des habitants du Vercors.
Ces mœurs étaient à la fois simples et presque rudes, du moins en ce qui concerne l’alimentation et surtout le vêtement. Les habits des hommes, même ceux des femmes, étaient jadis grossiers. Nous disons jadis, car aujourd’hui tout cela a bien changé, particulièrement chez ces dernières, et le changement ne leur est guère profitable. En quoi l’habit de serge remplit-il moins bien le but légitime de tout vêtement, que ces étoffes légères dont on se pare aujourd’hui par vanité ? La légèreté des étoffes n’est-elle pas souvent indice et cause de la légèreté des mœurs ?
Quant au langage parlé autrefois par le vulgaire dans le Vercors, il n’était autre que le patois du Dauphiné. Toutefois les habitants de Vassieux et même de Rousset se rapprochaient du langage de Die et du midi du Dauphiné, tandis que ceux des autres paroisses se rapprochaient davantage du patois de Romans et de celui de Grenoble.
Un écrivain d’un genre différent de ceux dont nous parlions il n’y a qu’un instant, mais trop peu exact lui aussi dans ce qu’il dit des mœurs du Vercors, a prétendu que les délits dans la coupe des bois conduisaient « chaque mois une foule d’hommes, de femmes et d’enfants sur les bancs de la police correctionnelle. » Sans donner au délit des bois une approbation qui serait elle-même un crime, nous pourrions peut-être dire que le tort des délinquants remontait bien pour quelque part à ceux qui étaient chargés de leur répression ? N’aurions-nous pas une preuve de notre dire dans la rareté des délits commis aujourd’hui dans nos forêts, non moins riches qu’autrefois ? Mais, en négligeant ces considérations, nous restons convaincus que cette foule d’hommes, de femmes et d’enfants pourrait être réduite de beaucoup et à la proportion de quelques exceptions, et que l’on rentrerait ainsi dans une exactitude d’où on n’eût pas dû sortir. Nous doutons fort qu’en 1835, comme avant ou depuis, nos paysans aient été assis bien plus fréquemment que d’autres sur les bancs de la police. Au contraire, notre modeste population, essentiellement religieuse, puisait dans sa foi le respect pour les lois de Dieu et de l’Église. La foi était pour elle un antidote puissant contre les dangers que l’isolement et une pénurie relative de certaines ressources ajoutaient aux dangers ordinaires de l’homme. Là comme ailleurs, la Religion ne prévenait pas tout mal ; mais ceux qui possèdent en leur cœur les précieux sentiments qu’elle inspire et entretient, peuvent surtout dire de quelles chutes elle préserve, combien elle facilite le relèvement, de quels maux elle délivre, quels biens elle procure, même pour le temps.
Au surplus, en approchant de notre époque, la viabilité, le commerce et l’industrie, ont été au Vercors l’objet d’améliorations notables, et les mœurs elles-mêmes subissent d’un jour à l’autre bien des changements, comme on le verra dans le chapitre suivant.
