Le regard de L’œil du Photographe : Autrefois utilisée pour alimenter le château de Versailles, la Bièvre a suscité de grandioses projets d’aqueducs pour approvisionner Paris en eau potable. Ce chapitre dévoile les ambitions, les échecs et les controverses financières du projet de Fer de la Nouerre à la veille de la Révolution.

Bien que la Bièvre ait son cours dans une direction opposée à Versailles et que la vallée où elle prend sa source soit située au-dessous de cette ville, ses eaux ont néanmoins servi, plusieurs années, aux différents usages du château de Louis XIII, même après qu’il eut été agrandi et embelli par Louis XIV. On commença par les retenir dans un petit étang établi près du hameau de la Minière et auquel on avait donné le nom d’étang du Val ; puis, l’on construisit le long de la côte appelée le Désert, une série de pompes mues par cinq moulins à vent, à l’aide desquelles on les élevait sur la colline ; elles étaient ensuite reçues dans des réservoirs et de là dans un grand bassin placé sur le haut de la butte de Satory, bassin dont la forme et l’emplacement se reconnaissaient encore, il y a trente ans ; après quoi des conduites les amenaient à Versailles.

Ce système, tout imparfait qu’il était, put subvenir, dans l’origine, avec quelques autres eaux de sources, aux besoins qu’il était destiné à satisfaire et l’on s’en contenta, pendant longtemps ; mais, plus tard, il devint insuffisant ; toutefois, on continuait à l’utiliser après qu’on eut fait venir dans la ville royale les eaux des étangs de Trappes et de Bois d’Arcy, et il ne cessa de fonctionner, tout à fait, que lorsqu’on put disposer de celles de l’étang de Saclay, c’est-à-dire vers l’année 1680.

On avait aussi eu l’intention, quelque temps avant la Révolution, de recourir à la Bièvre pour alimenter une partie des fontaines publiques de Paris, voici dans quelles circonstances.

En 1762, Antoine Deparcieux, l’un des membres de l’Académie royale des Sciences, pour suppléer à la pénurie des eaux dont cette ville disposait alors, conçut l’idée de conduire derrière l’Observatoire, au moyen d’un aqueduc en maçonnerie, la rivière de l’Yvette qui a sa source entre Versailles et Rambouillet et se jette dans l’Orge, un peu au-dessus de Savigny ; mais il mourut avec le regret de n’avoir pas vu exécuter son projet. Cependant, la nécessité de donner aux habitants de la Capitale des eaux plus abondantes que celles qui leur étaient distribuées par les machines du pont Notre-Dame et de la Samaritaine s’imposant, chaque jour, davantage, le Gouvernement tourna également ses vues du côté de l’Yvette. En conséquence, un arrêt du Conseil, en date du 31 juillet 1769, chargea deux habiles ingénieurs des Ponts et Chaussées, Perronet et Chézy, de revoir le travail de Deparcieux, d’y faire les amendements qu’ils jugeraient convenables et de produire une estimation rigoureuse de la dépense. Nous ne décrirons point le résultat des études auxquelles ils se livrèrent ; nous dirons seulement qu’ils proposaient de réunir à l’Yvette la rivière de Bièvre qui aurait été captée au village de ce nom et serait venue tomber dans l’aqueduc projeté, presqu’en face du village de Massy. Tous les frais de l’opération se seraient élevés à près de huit millions de livres.

La Ville se trouvant hors d’état de pourvoir à une pareille dépense, l’affaire en était restée là, lorsque, peu d’années après, le sieur de Fer de la Nouerre, ancien capitaine d’artillerie, et l’auteur d’un ouvrage traitant de plusieurs sujets, intitulé : La Science des canaux navigables, se fit fort de la mener à bonne fin, avec un million au plus et dans une seule campagne, en modifiant, sur quelques points, le tracé primitif et en substituant une rigole en terre à l’aqueduc en maçonnerie ; il prenait d’ailleurs la Bièvre à Amblainvilliers et, par conséquent, beaucoup plus près de Paris.

Des propositions si avantageuses séduisirent, le Gouvernement, et les lettres échangées entre le Prévôt des marchands et le baron de Breteuil, lettres dont il est fait mention dans les registres de l’Hôtel de ville, montrent que ce ministre tenait beaucoup à ce qu’on les agréât. Un examen sommaire fait par quelques membres de l’Académie royale des Sciences leur ayant été favorable, un arrêt du Conseil, daté du 21 mai 1786, ordonna qu’elles seraient soumises à une commission administrative. Celle-ci ayant déclaré que rien ne paraissait devoir s’opposer à ce qu’il fût donné suite au projet, tout en manifestant quelque doute sur sa réussite, un autre arrêt du Conseil, en date du 3 novembre 1787, revêtu de lettres patentes adressées, le même jour, à l’intendant de la généralité de Paris, autorisa le sieur de Fer à l’exécuter, à ses frais, risques et périls, en commençant par la dérivation de la Bièvre. Il disposait, bien entendu, des eaux qui seraient amenés sur les hauteurs de la Capitale et les vendait à son profit, moyennant des prix déterminés. Il évaluait leur propriété à plus de cent vingt millions.

Lorsqu’il eut déposé entre les mains du trésorier de la Ville, ainsi qu’il s’y était engagé, la somme de 400 000 livres destinée au payement des dépenses, les travaux s’ouvrirent immédiatement et l’entreprise, mise en commandite, trouva un certain nombre d’actionnaires. Mais, des difficultés ne tardèrent pas à s’élever, au sujet de l’occupation de plusieurs terrains dont les indemnités n’avaient été ni acquittées, ni même consenties. Les riverains se plaignaient, en outre, de voies de fait exercées par les agents subalternes du concessionnaire. Après une enquête très minutieuse opérée par les officiers des Eaux et Forêts, depuis Amblainvilliers jusqu’à Antony, et dont le procès-verbal a été imprimé, le parlement, déjà en lutte avec le Pouvoir et qui n’était pas fâché d’affirmer son indépendance ou plutôt sa suprématie, prit, par deux arrêts en date des 3 décembre 1788 et 7 février 1789, les réclamants sous sa sauvegarde et fit défense au sieur de Fer et à ses ouvriers de continuer les travaux, à peine de prison. Le Gouvernement crut voir dans ces actes une atteinte portée à l’autorité souveraine et la nullité en fut prononcée par un arrêt du Conseil du 14 février 1789. L’intendant de la généralité de Paris reçut, de nouveau, la mission d’instruire les litiges et de les juger en dernier ressort.

Cependant, les oppositions n’en devinrent ni moins nombreuses ni moins vives, surtout de la part des industriels établis le long de la Bièvre, qui se regardaient comme propriétaires des eaux qu’elle débitait. Ils évaluaient à plus de vingt millions les dommages que leur causerait la dérivation projetée, sans compter qu’elle serait la ruine d’une quantité considérable de familles. Enfin, le sieur de Fer n’était à leurs yeux qu’un spéculateur avide et déhonté qui cherchait uniquement à s’enrichir à leur détriment.

Le Gouvernement craignit d’avoir agi trop précipitamment et un nouvel arrêt du Conseil, en date du 11 avril 1789, considérant que l’affaire n’avait nullement été examinée sous le point de vue de la conservation des manufactures du faubourg St-Marcel et que le dépôt de 400 000 livres ne suffirait même pas à payer les dommages, ordonna également de suspendre les travaux, jusqu’à un plus ample informé.

Cette dernière décision fut l’arrêt de mort du projet ; aucune autre, en effet, n’est intervenue pour le faire revivre, malgré les nombreuses démarches du sieur de Fer et la lettre suivante adressée par lui, le 28 messidor an II, aux commissaires composant le ministère des Travaux publics, lettre que l’on conserve aux archives de ce département.

« Dans l’intention de concourir aux vues du Comité de salut public indiquées dans son arrêté du 10 messidor, je vous adresse le plan du canal de l’Yvette (Il aurait dû dire de la Bièvre). Ce canal qui peut donner instantanément à la ville de Paris 40 pouces d’eau ; dans moins de trois mois plus de 600 pouces, enfin en moins de deux ans plus de 4 000, mérite, sans doute, de fixer votre attention. J’ai offert à la Convention nationale, par l’organe de son Comité des domaines, mes droits à ce canal, sauf l’indemnité légitime ; je réitère aujourd’hui cette même offre. Au premier ordre, Citoyens, que vous me ferez notifier, je remettrai les plans en grand de la partie de ce canal qui est comprise entre Amblainvilliers et l’aqueduc d’Arcueil, avec les divers renseignements nécessaires pour son exécution. »

Le manque d’argent et les graves événements qui se succédaient alors avec tant de rapidité, n’ayant pas permis au Gouvernement de prêter l’oreille à ces propositions, les dépenses qui avaient été effectuées, jusqu’à ce moment, et qui s’élevaient à plus de 250 000 livres, devinrent en pure perte, et les actionnaires ne parvinrent probablement qu’à rentrer dans une faible partie des fonds qu’ils avaient versés et qui montaient à 600 000 livres.

Nous ne mentionnerons donc, que pour mémoire, un long factum dans lequel, dès l’année 1790, le sieur de Fer avait cherché à justifier sa conduite et traité de mal fondées les objections faites à son projet ; une proposition par lui soumise ultérieurement à la Ville, pour qu’elle se substituât en son lieu et place et se rendît propriétaire du canal, à de certaines conditions ; un rapport favorable présenté, sur cette proposition, au corps municipal, le 8 mai 1791, par le lieutenant du maire ; un autre rapport fait au procureur de la Commune, le 2 juin 1793, et par lequel les administrateurs du département des domaines et finances de la Municipalité regardaient le projet du canal comme ruineux pour les habitants du faubourg St-Marcel ; enfin, un arrêté, du 25 juillet 1793, chargeant les citoyens Monge, Bertholet et Hassenfratz de faire connaître la situation de l’entreprise et les avantages ainsi que les inconvénients qu’elle pouvait offrir.

La dérivation de la Bièvre a été, une troisième fois, l’objet d’une étude faite, en 1802, par M. Bruyère, ingénieur des Ponts et Chaussées, qui proposait aussi de conduire cette rivière dans l’aqueduc d’Arcueil, en même temps qu’il aurait fait venir la Beuvrone près de la barrière de Pantin. Nous ne dirons rien de cet autre projet, attendu qu’il a été abandonné presque aussitôt que conçu.

Il y a quelques années, lorsqu’on cherchait de nouveau quelles étaient les eaux de sources que l’on pourrait faire venir à un point culminant de Paris, on jeta encore les yeux sur celles des rivières de l’Yvette et de Bièvre. Mais les ingénieurs du service municipal ayant reconnu qu’elles ne remplissaient pas les conditions de pureté, de fraicheur et de limpidité imposées par le programme, on y renonça tout à fait.