Le regard de L’œil du Photographe : Née près de Versailles, la Bièvre serpente sur trente-sept kilomètres avant de rejoindre la Seine. Ce chapitre explore son tracé originel, ses affluents et la création artificielle de la « rivière vive » sous Henri IV pour répondre aux premiers besoins des manufactures parisiennes.
On se ferait une bien fausse idée de la Bièvre, si l’on jugeait de son état général par l’aspect très peu attrayant qu’elle offre en arrivant à Paris. Mais, si l’on remonte à deux ou trois lieues au-dessus de la Capitale, elle apparaît sous la forme d’un charmant cours d’eau qui serpente, murmurant et limpide, à travers de ravissants paysages, et se détourne capricieusement, de temps en temps, pour faire tourner un moulin ou pour baigner le parc d’une élégante villa.
Dans la basse latinité, on désignait cette petite rivière sous les noms de Bibara, Beveris, ou Bevera.
Elle a son origine entre le hameau de Bouvier et le village de Guyencourt, dans le grand parc de Versailles, à environ quatre kilomètres au sud-ouest de cette ville. Des sources peu éloignées les unes des autres et dénommées de Bouvier, du Renard, des Gobelins, etc., lui donnent naissance. Ce n’est d’abord qu’un mince filet d’eau qui, en été, disparaît çà et là, sous le feuillage des arbustes qui ombragent son cours sinueux ; mais ensuite, elle reçoit beaucoup de petits affluents qui augmentent sensiblement son volume et lui donnent une certaine consistance. Après quelques détours elle arrive au lieu dit la Minière, s’enfonce dans le bois de Buc, passe sous les arcades de ce nom, descend à Jouy, à Bièvres, à Igny, à Amblainvilliers, toutes localités du département de Seine-et-Oise ; puis, elle gagne le département de la Seine, va droit à Antony, où elle franchit, en souterrain, le chemin de fer de Paris à Limours et la route nationale n° 20 ; se dirige vers L’Hay, vient à Arcueil, où une issue lui a été pratiquée sous l’aqueduc de ce village, se rend à Gentilly, entre dans Paris, contourne la butte aux Cailles, traverse plusieurs voies importantes du 13e arrondissement, longe, dans le 5e, les rues Censier et de Buffon, pénètre sous le boulevard de l’Hôpital, et, après un parcours d’environ 37 kilomètres, pendant lequel cinq ou six gros ruisseaux ont déversé leurs eaux, elle se jette dans la Seine, un peu en amont du pont d’Austerlitz.
Le tracé que nous venons de décrire a subi, dans ces derniers temps, quelques modifications, en ce qui concerne la traversée de Paris : nous en reparlerons dans la seconde partie de cette notice.
Les plateaux du bassin de cette rivière sont couronnés par les marnes vertes de Montmartre, ce qui les rend imperméables ; mais, sur la rive gauche, ces marnes sont elles-mêmes recouvertes, jusqu’à Bagneux, d’une épaisse couche de terrain perméable formée des sables de Fontainebleau et qui absorbe immédiatement les eaux de pluies. Les inondations auxquelles la Bièvre était exposée, avant l’entreprise des travaux hydrauliques de Versailles, provenaient donc du ruissellement de ces eaux sur les seuls plateaux de la rive droite, lesquels sont au nombre de trois et situés : le premier, vers les sources de la rivière, entre St-Cyr et Trappes ; le second, entre Trappes et Palaiseau ; et le troisième, entre Palaiseau et Villejuif. Les eaux des deux premiers sont maintenant recueillies dans les étangs qui portent les noms de St-Quentin, du Trou-Salé et de Saclay. Les crues subites de la Bièvre ne peuvent donc plus être produites aujourd’hui, sauf le cas où ces étangs regorgent, que par le terrain imperméable du troisième plateau compris entre la rivière et les villages de Massy, Wissous, Rungis, Chevilly et Arcueil, plateau dont la surface est de 23 kilomètres carrés. Quant à la rive gauche, les eaux pluviales, absorbées comme nous l’avons dit par les sables de Fontainebleau, en amont de Bagneux, ressortent dans une multitude de petites sources qui apparaissent, surtout entre l’aqueduc de Buc et le bas du bois de Verrières. Enfin, de Bagneux à Paris, le bassin est aussi formé de terrain perméable, quoique d’une nature calcaire.
Le fond du lit dans lequel coule la Bièvre est généralement graveleux ; mais il devient vaseux, en amont des usines, par suite des dépôts que forment les eaux pendant qu’elles sont retenues pour faire des éclusées. Il en est de même à partir d’Antony jusqu’à Paris, à raison de la faible pente de la rivière.
Le jaugeage de la Bièvre présente des difficultés toutes particulières, tenant aux nombreuses intermittences auxquelles elle est sujette, et qui proviennent de plusieurs causes. Les tentatives pour en connaître le débit moyen laisseront donc toujours quelques doutes, sous le rapport de leur précision. En 1832, l’ingénieur en chef du département de Seine-et-Oise trouvait qu’il était de 100 pouces d’eau à Buc, en temps de sécheresse, et qu’il s’élevait au printemps, jusqu’à 150 pouces. D’après des expériences faites, avec soin, en 1847, il serait à Paris, pendant l’étiage, d’environ 300 pouces, dans lesquels les ruisseaux de Tourvoie et de Fresnes, réunis, entreraient pour 50 pouces. Dès lors, le volume de la Bièvre au-dessus de ces ruisseaux, c’est-à-dire à son arrivée dans le département de la Seine, serait de 250 pouces dont les affluents situés au-dessous de Buc produiraient les trois cinquièmes. Toutes ces données paraissent un peu exagérées.
Cette rivière, de même que toutes celles qui ont naturellement peu de pente et dont cependant l’industrie a voulu mettre les eaux a profit, a été, sur plusieurs points, déplacée de son lit naturel et élevée au-dessus du fond de la vallée, afin de procurer des chutes propres à mettre en mouvement des roues hydrauliques. En effet, cette disposition se remarque principalement aux abords des moulins. La véritable Bièvre est alors, malgré quelques assertions contraires, celle qui est restée dans le thalweg et qu’on appelle la rivière morte, ou improprement le faux ru. L’autre, celle qui a été établie artificiellement sur le revers du coteau et a acquis plus de vitesse, a reçu, pour cette raison, le nom de rivière vive.
La division est surtout très accentuée, entre Gentilly et la rue Mouffetard, où le cours d’eau présente, dans tout ce long trajet, deux bras bien distincts formés et dénommés comme nous venons de le dire. On a, sur la date et le but de cette dérivation, que des renseignements incomplets contenus dans un procès-verbal des commissaires chargés de rechercher les causes d’un débordement survenu, en 1665, et que nous citons quelques pages plus bas, procès-verbal dans lequel on lit ce qui suit :
« Nous avons aussi reconnu que le cours naturel de ladite rivière a été détourné, depuis Gentilly jusques au-dessous du moulin de St-Marcel, qui est proche la rue Mouffetard, et que la rivière, dans cette étendue, est forcée ; ce qui a donné lieu à la nommer la rivière troussée, le lit en étant plus haut de plus de cinq pieds que le fond de la prairie où originairement elle passoit ; ce qui avoit obligé de nous informer de quelques particuliers d’où provenoit ce changement, lesquels nous auroient dit qu’il étoit arrivé du règne de Henry IV, lequel voulant établir une manufacture à la maison des Gobelins, avait fait faire des berges depuis Gentilly jusqu’au moulin St-Marcel qui avoient soutenu l’eau, et l’avoient conduite comme nous le voyons présentement. »
Il est bien singulier que cette importante opération n’ait été mentionnée par aucun auteur. Il paraît toutefois que les successeurs des Gobelins avaient ajouté une fabrique de tapis à leur teinturerie, et que cette fabrique n’ayant pas prospéré fut relevée, en 1603, par d’autres ouvriers que Henri IV avait fait venir de Flandre. C’est probablement pour faciliter ce nouvel établissement que la Bièvre aura été, en partie, détournée avant d’entrer dans Paris. En conséquence, on donnait autrefois au bras dit la rivière vive, le nom de rigole des Gobelins ; on l’appelait aussi le ruisseau de Gentilly, parce que, comme nous l’avons fait remarquer, il a son origine sur le territoire de cette commune.
Par suite de l’élévation du lit de la Bièvre au-dessus du sol naturel, il a fallu lui créer des berges factices. Dans beaucoup d’endroits ces berges sont trop basses ou trop faibles ; elles sont d’ailleurs composées de terres perméables qui donnent lieu à des filtrations. Il y a longtemps qu’on parle de remédier à cet état de choses qui nuit autant à la rivière vive, en la privant d’une grande partie de son eau, qu’aux terrains voisins sur lesquels cette eau entretient une humidité constante.
On a jadis agité la question de savoir si, lorsqu’un village porte, comme celui de Bièvres, la même dénomination que la rivière qui le traverse, c’est lui qui tient son nom de la rivière ou si c’est elle qui lui a pris le sien. L’abbé Lebeuf s’étend longuement, à ce sujet, dans son Histoire du diocèse de Paris, et cite les opinions de deux anciens auteurs qui, étant en désaccord entre eux, ont laissé la question indécise. Il nous semble que la rivière ayant nécessairement existé avant la première agglomération d’habitants venus s’établir sur ses bords, c’est elle qui a dû lui donner son nom. Nous disons la première agglomération, attendu qu’il paraît que les villages de Buc et de Jouy, dont la Bièvre arrose le territoire, en commençant son cours, sont moins anciens que celui de Bièvres, situé plus bas, et en sont même un démembrement.
La question a trop peu d’intérêt pour que nous cherchions à l’approfondir davantage.
L’auteur d’une facétie, publiée en 1749, a prétendu que le nom que porte le cours d’eau venait de ce que, dans des temps très reculés, il était peuplé de castors, appelés bièvres en vieux langage, et qu’un grand mécanicien, excité par l’exemple de ces animaux industrieux, y avait construit un moulin servant à faire la barbe (le moulin de Croulebarbe). La première partie de cette bouffonnerie parait avoir été prise au sérieux par quelques historiens modernes que nous ne voulons pas citer.
Papyre Masson, avocat au parlement de Paris, ami du président de Thou, et qui mourut en 1611, nous a laissé plusieurs livres estimés, notamment une Description des fleuves de la France. Comme il avait épousé la petite-fille d’un Gobelin, il a cru devoir consacrer, dans ce dernier ouvrage, quelques pages à la mémoire de la famille de sa femme et indiquer le cours, ainsi que les propriétés, de la rivière à laquelle elle devait sa fortune et sa célébrité. Cependant, malgré la réputation dont la Bièvre jouissait alors, sous divers rapports, n’était-ce pas lui faire beaucoup trop d’honneur que de la mettre sur le même rang que nos grands fleuves ?
Cet auteur n’écrivait qu’en latin ; dès lors, il a latinisé les noms de tous les lieux cités dans sa Description. Sous sa plume, Bouvier est devenu Boverarius ; Guyencourt, Jancurtius ; Chevreuse, Caprosa ; Buc, Butius, etc. Montaigne avait bien raison quand il disait, dans l’un des chapitres de ses Essais : « J’ai souhaité souvent que ceulx qui escrivent les histoires en latin nous laissassent nos noms touts tels qu’ils sont ; car, en faisant de Vaudemont Vallemontanus et les métamorphosant, pour les habiller à la grecque ou à la romaine, nous ne savons où nous en sommes et en perdons la cognoissance. »
C’est ce qui est arrivé avec Thomas Corneille, lorsque, dans son Dictionnaire géographique et historique publié en 1708, il a voulu décrire à son tour, le cours de la Bièvre, en traduisant simplement le texte de Papyre Masson, sans se donner la peine de rétablir, sous leurs véritables noms, les lieux mis en latin par ce dernier. Le lecteur a de la peine à se reconnaître, quand on le conduit à Bouvery, à Jancourt, à Caprose, à Buty, etc. Il n’est pas moins surpris lorsqu’on lui dit (erreur impardonnable de la part d’un prétendu géographe) que la rivière d’Orge se jette dans la Bièvre.
S’il faut en croire M. Henri Houssaye, auteur du Premier siège de Paris par les Romains, la Bièvre aurait joué, dans ce siège, un rôle très important. « L’armée gauloise, dit-il, occupait derrière le marais de cette rivière, l’espace de terrain compris aujourd’hui entre le quai d’Austerlitz et le boulevard d’Italie. Le front à défendre était ainsi d’environ deux mille cinq cents mètres. Une partie des troupes était placée en première ligne sur les bords mêmes de la Bièvre, l’autre se tenait en seconde ligne sur des collines boisées où il y a maintenant plus de rues qu’il n’y avait alors de sentiers. De nombreux détachements gardaient la rivière jusque du côté de Gentilly, d’Arcueil et de Cachant. La position prise par Camulogène était excellente, en ce qu’elle présentait deux lignes de défense successives. Si même les troupes de Labienus avaient réussi à franchir le marais, quelle eût été leur situation en prenant pied sur la terre ferme ? Le gros des Gaulois se fût retiré sur Lutèce, tandis qu’un grand nombre d’entre eux fût resté sur les collines. Les Romains se seraient donc trouvés attaqués de front et de flanc, ayant leur droite appuyée à la Seine et, pour toute ligne de retraite, un marais. Dans l’étroit triangle formé par la Seine, le marais et les collines, c’est à peine s’ils auraient pu se déployer. »
Lorsque ses eaux n’étaient pas encore corrompues par le travail de nombreuses manufactures, la Bièvre a exercé la verve de quelques favoris des Muses. L’un deux, Raoul Boutrays, qui a publié, en 1611, un poème latin intitulé Lutetia, lui a consacré un épisode entier. Il raconte qu’un jeune Troyen, du nom d’Arcolius, qui avait suivi Francus venu sur les bords de la Seine pour y fonder une nouvelle Ilion, rencontra, un jour, une nymphe portant un carquois sur l’épaule et qui, à cause de sa rare beauté, était appelée Gentilia. Celle-ci dédaignait le culte de Vénus et n’était passionnée que pour les plaisirs de la chasse. Dès qu’Arcolius la voit il en devient éperdument épris et veut en faire la conquête. Elle fuit, il la poursuit ; elle fuit toujours et il est près de l’atteindre lorsqu’elle invoque Diane, sa bonne déesse, et la conjure de sauver sa virginité. Sa prière est exaucée, elle est changée en une charmante fontaine et le jeune audacieux n’embrasse qu’une onde qui lui échappe encore. « Cruelle, s’écrie-t-il, si je n’ai pu te posséder lorsque tu étais une nymphe, je jouirai de ta personne, malgré sa nouvelle forme ; je me plongerai, avec délices, dans le sein de tes eaux, et, pour que tu conserves le souvenir de mon amour, j’élèverai sur ton passage des arcs majestueux qui porteront mon nom et sous lesquels tu couleras éternellement. »
C’est ainsi que la Bièvre, avant d’arriver à Gentilly, passait déjà sous les voûtes du premier aqueduc construit à Arcueil.
Un autre poète, Jean de Hauteville, originaire de Normandie et qui vivait vers la fin du xiie siècle, a décrit, également en vers latins, non seulement les magnifiques jardins qui, de son temps, couvraient le mont Ste-Geneviève, mais encore le palais que la Reine Blanche y avait édifié avant qu’il fût devenu le séjour de plusieurs écoles et d’une studieuse jeunesse. Il n’a pas oublié le frais et limpide ruisseau qui y promenait, en murmurant, ses flots argentés sur un lit semé de parcelles d’or, et dont les bords étaient émaillés de fleurs odorantes qui, par l’éclat de leurs couleurs, rivalisaient avec l’améthyste et l’émeraude.
N’est-ce pas le cas de s’écrier, quand on considère son état actuel ?
… Quantùm mutatus ab illo !
Mais laissons-là les fictions plus ou moins ingénieuses, et venons à la réalité.
