Le regard de l’Œil du Photographe : Au-delà de l’isolement et de la rudesse du climat, le Vercors fut une terre de grande solidarité. L’abbé Fillet nous dévoile ici le fonctionnement méconnu de la bienfaisance locale à travers les siècles. Qu’il s’agisse des confréries du Saint-Esprit distribuant l’aumône , de la gestion des lépreux isolés dans les « maladières » , ou des fondations charitables impressionnantes comme l’hôpital de Saint-Agnan érigé au XVIIIe siècle grâce à la générosité de la noblesse locale, ce chapitre met en exergue l’humanité des anciens habitants. On y apprend comment la perception des dîmes et les legs testamentaires servaient directement à soulager les plus démunis.
La bienfaisance charitable, que nous avons principalement en vue ici, est fille de la Religion catholique. Voilà pourquoi, après le chapitre relatif aux faits religieux et à l’état ecclésiastique du Vercors, nous passons immédiatement aux pratiques et institutions de bienfaisance et de charité de cette localité.
Nos pères du moyen-âge étaient au-dessus de l’état où des écrivains modernes, aveuglés par l’esprit de parti, les supposent. Avec des ressources physiques et médicales moins avancées que celles de nos jours, ils luttaient contre les misères de leur temps d’une manière à peu près aussi efficace qu’on le fait aujourd’hui. Les ressources matérielles étaient sans doute moins grandes ; mais l’esprit chrétien, la charité trouvait dans ses généreux élans, pour soulager des frères en Jésus-Christ, des moyens qu’un certain esprit moderne ne sait trouver et ne remplace guère.
Isolé, d’un chiffre de population relativement restreint, dépourvu de bourgs importants, le Vercors n’a pu être le théâtre d’autant de misères qu’en offrent d’autres lieux. Il serait donc inutile d’y chercher des institutions importantes de bienfaisance, qui, eussent-elles existé, resteraient facilement inconnues, faute de documents un peu complets pour l’époque antérieure au xviie siècle.
Recueillons cependant ce que l’on peut trouver sur cet intéressant sujet.
Dès 1399, il y avait à la Chapelle de Vercors une confrérie du Saint-Esprit, laquelle possédait une maison située près de l’église du lieu. Cette confrérie était une institution essentiellement charitable. Elle avait ses revenus et ses chefs propres, et faisait le jour de sa fête, c’est-à-dire à la Pentecôte, une aumône générale à tous les pauvres qui se présentaient. C’est là, du moins, ce que pratiquaient les confréries du Saint-Esprit établies jadis dans d’autres localités du Dauphiné ; et nous en trouvons à Saint-Martin-le-Vinoux et à Grenoble vers 1444, à Montchenu en 1463, à Alixan en 1486 et en 1520, à Saint-Nazaire-en-Royans et à Saint-Lattier dès 1500, à Saint-Bonnet-de-Valclérieux de 1518 à 1732, à Saint-Marcel près Die en 1548, etc.
L’été de 1508 se signala au Vercors par un fléau redoutable. La peste sévit notamment dans les paroisses de Saint-Julien, Saint-Martin et la Chapelle. Aussi le conseil de la ville de Die, réuni le 25 septembre de lad. année, conclut-il que, vu cet état de choses, on ne laisserait entrer dans cette ville aucun habitant du Vercors, jusqu’à ce qu’il y eût lieu de revenir sur cette mesure. Que firent les autorités du Vercors pour atténuer les maux causés par le fléau ? Elles prirent probablement les mesures que nous avons vu prendre ailleurs en pareille circonstance. Mais comment trouver des renseignements là-dessus dans des archives locales dont il reste à peine quelques épaves pour les xviie et xviiie siècles ?
Grâce à des protocoles de notaire du xvie, nous sommes mieux renseignés sur la manière dont s’exerçait la charité privée à l’égard des pauvres. Ainsi, en 1550, Jean Abicel, de Saint-Martin-en-Vercors, après avoir, dans son testament, ordonné de convoquer « doze seigneurs prebtres chantans messe, Exaudi et aultres divins offices, et aultant au bout du moys et an après son trespas », et fait d’autres dispositions spirituelles du plus haut intérêt, n’oublia pas les pauvres. Voici l’article concernant ceux-ci : « Item plus, led. testateur a donné et légué aux pauvres de Dieu, ascavoir vingt sestiers blé froment mesure de Vercors, lesquelz a volu et ordoné led. testateur estre donnés et distribués a en pain ausd. pauvres, à la porte de sa maison d’habitation, au bout de l’an après le trespas d’icelluy dict testateur, proveu toutesfoys que telle année ne vint infortune, ovalue ou stérillité de bledz aud. Vercors ; lequel cas advenantz, que Dieu ne veulhie, a volu et ordoné led. testateur que donent lesd. vingt sestiers blé froment au bout de l’aultre an prochein suyvant. » Cet homme pieux et charitable instituait d’ailleurs pour héritières universelles sa femme et sa fille unique.
L’année d’après, Françoise Breytone, femme Algoud, de Saint-Martin-en-Vercors, après avoir, par testament, ordonné la convocation de « six seigneurs prebtres chantans messe, Exaudi et aultres divins offices, » à sa sépulture, et fait diverses autres dispositions religieuses, pensa à son tour aux pauvres. Elle leur légua 6 sétiers de blé, à distribuer en pain à la porte de la maison de son mari, 2 sétiers le jour de la sépulture, 2 au bout du mois, et le reste au bout de l’an.
Une foule de dispositions semblables nous est offerte par les testaments des années suivantes, jusqu’à la Révolution. Il est très-rare qu’un testament, même de personne de petite condition et quel que soit le nombre d’héritiers naturels qu’elle laisse, ne contienne pas un legs pour les pauvres de Dieu. Sans faire injure à notre siècle, qui a bien lui aussi ses bonnes âmes et où la charité chrétienne brille souvent d’un vif éclat, nous doutons fort que celle-ci ait conservé cette universalité.
Un autre genre de misère, la lèpre, affligea souvent nos pères au moyen-âge. Ce mal étant incurable et contagieux, on était réduit à confiner dans des demeures isolées ceux qui en étaient atteints ; et ceux-ci n’abordaient les personnes saines que transitoirement et avec beaucoup de précaution. Ces demeures isolées des villages et hameaux, mais quelquefois groupées entre elles quand le nombre des lépreux en exigeait plusieurs, ont laissé le nom de maladière ou maladeyre à presque tous les lieux où elles ont existé. Or, un acte du 28 juin 1569 nous montre sur la paroisse de Saint-Martin, au couchant du village, dans la direction du hameau des Châteaux du Briac, un « lieu dict en la Malladeyre et en la Brierele », et le « lieu dict en la Peronoire et en la Malladeyre. » Il n’existait toutefois qu’un lieu dit la Malladeyre ; il joignait d’un côté la Brierete et de l’autre la Peronoire, et il avait au levant « le chemin de Grates », et au couchant « le chemin aussy des Chasteaulx. » Jadis donc il y eut des lépreux au Vercors, et on en confina dans quelque maisonnette bâtie au lieu en question.
La principale et la plus constante ressource pour les pauvres de la contrée était dans la 24e de la dîme.
D’après le Lévitique, la dixième partie, décime ou dîme des fruits de la terre devait être consacrée à Dieu et à ses lévites, qui ne pouvaient posséder autre chose. Dans les six premiers siècles du christianisme, on exhortait les fidèles à donner à l’Église la dixième partie de leurs revenus : « Donnez votre bien aux pauvres, disait saint Augustin, et offrez-en une partie aux ministres de la nouvelle loi ; vous n’êtes pas obligés à la dîme comme les Juifs, mais vous devez imiter Abraham, qui la payait avant la loi. » En 525, le 2e concile de Mâcon prescrit le payement de la dîme, et les capitulaires de Charlemagne y contraignent. Depuis lors, la dîme fut payée, en France du moins, jusqu’en 1789.
Mais l’Église du vrai Dieu a toujours eu l’amour et le soin des pauvres. Dès les premiers siècles, encore pauvre elle-même, elle faisait déjà trois parts des offrandes qu’elle receuillait ; la première était pour l’entretien de ses ministres, la deuxième pour l’acquisition et l’entretien des édifices et des objets sacrés, la troisième pour les pauvres. Dans les siècles derniers, nous trouvons encore le revenu des bénéfices ecclésiastiques employé à cette triple destination, et la part des pauvres était la 24e de ce revenu.
C’est ainsi qu’au Vercors la 24e des pauvres était payée antérieurement à 1644, comme on le voit par les procès-verbaux de visite épiscopale de cette année, où on trouve les détails suivants. À Saint-Agnan cette 24e était distribuée sans le curé ; mais l’évêque prescrivit qu’elle serait « distribuée sans support aux plus nécessiteux, par celui qui » ferait « les fonctions curiales, châtelain, consuls et quelques principaux habitants de lad. paroisse. » À la Chapelle, il en était « deüb quelques areyrages, distribués par le curé seul ; » mais le prélat prescrivit comme à Saint-Agnan. À Saint-Julien elle était « distribuée par le curé, chastelain et consuls.» À Saint-Martin, on ne payait « que 4 sestiers seigle » pour 24e ; le prélat prescrivit comme à Saint-Agnan. Enfin, à Vassieux, où « on baillait six sestiers à la grand mesure pour la 24e, distribuée sans le curé, » le prélat prescrivit comme à Saint-Agnan.
Les nombreux documents qui nous parlent dorénavant de cette redevance, constatent qu’elle fut payée d’une manière à peu près conforme à la prescription épiscopale. Celle-ci fut d’ailleurs renouvelée partout où il y eut lieu. La Révolution, en enlevant les revenus du clergé, enleva cette ressource aux pauvres.
Nous devons ici une mention spéciale et détaillée aux biens des pauvres de Saint-Julien-en-Vercors.
En suite d’une transaction du 2 juillet 1730, entre les administrateurs de cette commune et les héritiers de « Just Brunet, vivant travailleur dud. St-Jullien, » ces derniers étaient débiteurs aux pauvres du lieu d’une somme considérable. Le 13 décembre 1734, Jean Perret, fils à feu Barthélemy, agissant en son nom et en celui de Thérèse Perret, sa soeur, femme de Joseph Hermite, vendit « aux pauvres de la communauté de St-Jullien, » représentés par Pierre Bourgeon, marchand du lieu, et par Pierre Revol, consul, à ce députés par l’assemblée des habitants réunie la veille, « un domaine » que lesd. Perret possédaient dans la même commune, au hameau des Janins. Ce domaine consistait en « maison, grange, estable, prés, terres, bois et hermes, » et généralement tout ce que lesd. Perret possédaient à Saint-Julien. Le prix total, de 499 livres, devait être retiré par Perret des héritiers de Just Brunet sur plus forte somme due par ceux-ci aux pauvres. L’acte de vente fut passé à Saint-Julien, dans la maison curiale, et signé par Penin, prieur-curé du lieu.
Le 13 avril 1735, ce curé, François Jullien et Jean Rimey Piache, procureurs des pauvres, et Rosan consul, arrentent à Pierre Latard « les biens des pauvres, tant ceux que Claude Bec tient en arrentement desd. pauvres, que ceux qu’ils ont aquits de Jean Peret ; » et ce pour 8 ans, à 48 livres de rente annuelle, payable entre les mains de Penin et des autres procureurs. Latard payera les tailles, mais en déduction de cette rente. Quant à Claude Bec, il avait pris à ferme « le domaine » desd. pauvres par bail à lui passé le 15 avril 1732 par les habitants de lad. communauté dans l’assemblée dud. jour. Il quitta ce « domaine » en avril 1735 ; ce qui nous explique une déclaration que lui firent le 24 avril 1737 le curé Penin, le consul Louis Rancou Guillon, Jean Rochas et François Jullien, procureurs des pauvres. Ceux-ci déclarent que Bec a « payé et distribué auxd. pauvres, pendant » ses 3 ans de ferme, la somme de 90 livres, « pour le prix de cette ferme pendant les 3 ans, à raison de 30 livres par an. »
Saint-Julien a heureusement conservé à travers les orages de la Révolution les immeubles de ses pauvres. Ils sont vendus depuis quelques années et forment de leur prix le principal fonds des 578 fr. de revenu annuel qu’a le bureau de bienfaisance de la localité.
Passons à l’hôpital de Saint-Agnan, dont le principal fondateur fut Jean Odde de Bonniot.
Fils de « noble Cézard Odde de Bonniot, sieur de La Tour, » lequel était « conseigneur de la vallée de Vercors » et résidait à Saint-Agnan, en son château de La Tour, Jean Ode de Bonniot, sieur de Saint-Julien, figure comme légataire de son père dans le testament fait par ce dernier, le 4 janvier 1745, devant Ferlin, notaire du Vercors. Il en reçoit 5 000 livres, et, tant qu’il vivra non marié, « un apartement meublé dans le château de La Tour, et du bois pour son chaufage. »
Le sieur de Saint-Julien était un homme profondément religieux et charitable. Il aimait particulièrement la société des ecclésiastiques. Aujourd’hui il serait certainement traité de clérical. Les registres de catholicité de plusieurs paroisses en portent à maints endroits la signature, à partir de 1746. Pendant que ses frères prenaient rang dans l’armée et se lançaient dans les affaires, il vivait lui-même retiré et dans le célibat, et s’occupait d’œuvres de piété et de charité. Dès le 18 novembre 1749, on le voit disposer testamentairement de ses biens en faveur d’un hôpital à ériger à Saint-Agnan, et de manière à intéresser à cette œuvre deux personnes de l’endroit animées des mêmes sentiments que lui. Après ses dispositions spirituelles, et des legs insignifiants à deux jeunes filleules et à des membres de sa famille, il institue pour ses héritières universelles Marie Rolland veuve Faure, et Jeanne Rolland, sœurs, résidantes à Saint-Agnan, qui jouiront en commun de l’héritage, mais sans « divertir nul des capitaux. » Ceux-ci, après le décès de la dernière vivante, appartiendront « en plein à l’hôpital qui va estre érigé » à Saint-Agnan « sous le bon plaisir et avec les lettres patentes de Sa Majesté, avec l’agrément et l’approbation de Mgr. l’illustrissime et reverandissime Evêque et comte de Dye, et, au deffaut d’érection dud. hôpital, aux pauvres de lad. paroisse de St-Agnan. Bien entendu que » lesd. héritières consommeront les revenus de l’hérédité dans « led. hôpital, et non ailleurs. » Du reste, par testaments du même jour, lesd. sœurs, après des dispositions spirituelles et pieuses, et des legs insignifiants à quelques proches, se lèguent l’une à l’autre leur héritage, réversible après leur mort au sieur de Saint-Julien et, après celui-ci, aud. hôpital et aux pauvres.
Ceux qui seraient curieux de connaître la fortune de M. de Saint-Julien, pourraient s’en faire quelque idée par un acte du 25 mai 1753, passé à Saint-Agnan, « dans la maison de l’hôpital, » en présence du prieur du lieu. Par cet acte, « noble Jean Ode de Bonniot de La Tour, sieur de St-Julien, » résidant à St-Agnan, baille à ferme à Jean-François Audrap le domaine que led. sieur de St-Julien possède à St-Agnan et « qu’il a acquis de Me Jean-François de la Morte-Féline, procureur à Die, » le 27 septembre 1750. Led. Audrap l’a déjà tenu au même titre de Me de la Morte et de M. de St-Julien. Ce domaine consiste en bâtiments de maison, grange, étables, jardin, prés, terres, etc., et est affermé pour 8 ans, à 730 livres par an.
L’hôpital est autorisé par lettres patentes de mai 1754, permettant « d’affecter pour partie des dotation et fondation les maisons, enclos et domaines désignés dans iceluy, » et le 7 janvier 1755, M. de St-Julien, détenu de maladie corporelle, à St-Agnan, « dans la maison de l’hôpital, où il est allité, » et entouré de plusieurs curés du Vercors, modifie son testament de 1749. Il lègue à Françoise Achard entretien et nourriture sa vie durant ; mais celle-ci, en santé ou infirme, travaillera, si elle peut, au profit de Marie Rolland veuve Faure, faite héritière universelle.
M. de St-Julien guérit, et eut la consolation de voir le clergé de la localité s’intéresser tout-à-fait à l’hôpital. Ainsi le 30 juin 1756, Pierre Sclafert de La Rodde, prieur-curé de St-Agnan, après quelques dispositions spirituelles et le legs de ses droits légitimes paternels à « dame Anne de Brunerie, sa mère, et à noble François Sclafert de La Rodde, son frère, » fait son héritier universel pour tout le reste « l’hôpital dud. St-Agnan,pour être la susd. hérédité recueillie et régie par les directeurs dud. hôpital. »
Avec tous ces testaments, l’hôpital restait sans ressources jusqu’à la mort des testateurs et même des légataires d’usufruit. M. de Saint-Julien et Marie Rolland prirent à cet égard les mesures que voici. Par donation entre-vifs du 18 novembre 1756, celui-là cède à l’hôpital et aux pauvres tous ses biens meubles et immeubles, principalement le « domaine par luy acquis de M. de la Morte, » à condition : « qu’il sera un des administrateurs né dud. hôpital ; » qu’il pourra y habiter pendant sa vie, conformément à l’article 6 des lettres patentes ; qu’il y employera les fruits de ce domaine au profit des pauvres sans obligation de rendre compte ; que « Jean Bellier masson, qui est actuellement dans led. hôpital, qui est bienfacteur d’icelluy, soit par ses travaux, soit par ses libéralités, continuera d’y être nourry et entretenu, » en y travaillant de son pouvoir ; que, immédiatement après le décès dud. sieur de Saint-Julien, il sera célébré 9 « messes de Requiem pour le repos de son âme ; qu’il sera recommandé tous les jours aux prières particulières de la maison, et qu’il sera dit toutes les années une messe de Requiem, aussy pour le repos de son âme ; » qu’on fera les mêmes prières et dira autant de messes pour led. Bellier ; que M. de Saint-Julien se réserve la faculté de disposer de la somme de 300 l. en dernière volonté ; que l’hôpital payera 7 000 liv. encore dues à M. de la Morte pour reste du prix de l’immeuble, et qu’en attendant on prélèvera 350 liv. par an sur les revenus de l’hôpital pour les intérêts ; « que dans le cas auquel l’hôpital payeroist le capital, il prélève aussy » 350 « liv., pour être administrés par le Bureau ainsi qu’il apartiendra. Et Mgr. l’illustriss. et Reverendiss. Gasp.-Alexis de Plan des Augiers, Evêque et compte de Dye, premier directeur né dud. hôpital, ayant été averty de lad. donnation étayant oui lecture de tout ce que dessus, au nom des pauvres et dud. hôpital, a accepté » la donation sous lesd. conditions et réserves. M. de St-Julien déclare que les biens donnés n’excèdent pas la valeur de 14 000 livres, savoir : les immeubles, 11 000, et les meubles, 3 000. L’acte, reçu Rochas, et passé à Saint-Agnan, est signé de la main de M. de St-Julien et de celle de l’évêque.
Quant à Marie Rolland, veuve Faure, par donation entre-vifs du même jour, passée au même lieu, et également acceptée et signée par l’évêque, « indépendemment des libéralités qu’elle a déjà faites aux pauvres dud. hôpital, elle leur donne » irrévocablement tous ses biens « et principalement l’enclos qu’elle possède, scitué près de l’église de St-Agnan, contenant environ » 150 « toises, et dans lequel est construit le bâtiment dud. hôpital. » Elle y met les charges et réserves suivantes : 1° conformément à l’art. 12 desd. lettres patentes, elle pourra rester sa vie durant, à l’hôpital, « continuant d’y avoir soin de l’administration intérieure de lad. maison ; » 2° elle y sera nourrie comme elle l’a été précédemment ; » 3° Louise Malsang, sa mère, y sera également nourrie sa vie durant, comme auparavant, en travaillant au service des pauvres ; 4° sitôt après le décès de lad. Rolland, il sera célébré 9 messes de Requiem pour le repos de son âme ; 5° on dira à la même intention une messe par an à perpétuité, et « on la recommandera chaque jour à perpétuité aux prières particullières de la maison » ; 6° la donatrice pourra disposer de 100 livres en dernière volonté.
Le 28 novembre 1761, Pierre-Joseph de Lacour, prieur-curé de Saint-Agnan, après des dispositions testamentaires pour sa sépulture, et quelques legs pieux, pour messes et en faveur de ses proches, « institue pour son héritier général et universel l’hôpital dud. Saint-Agnan, par les mains duquel et de ses régisseurs ou directeurs il veut que » son héritage soit recueilli et les dettes, charges et legs particuliers payés. L’hôpital demeure chargé « de faire prier Dieu tous les jours annuellement et perpétuellement dans la maison pour le repos de l’âme dud. » sr testateur, et « de donner à quatre pauvres, dont deux de ceux qui sont dans l’hôpital, et deux de ceux de la paroisse dud. St-Agnan, au chacun une aune et demy de drap de pays, lesquels pauvres assisteront avec ce à l’enterrement » dud. curé.
De Lacour décéda à Saint-Agnan le 21 avril 1763, et l’hôpital fut invité à recueillir son héritage. Mais, de crainte « que l’hérédité ne fut plus honnéreuse aud. hôpital que profitable, » on fit un inventaire, à la diligence de Jean Ode de Bonniot de St-Julien, recteur et sindic dud. hôpital, « député du Bureau des pauvres du » même « hôpital, par délibération du 16 juillet 1763 » et tous les intéressés furent invités à se présenter. Enfin, l’hôpital, accepta l’héritage, car on voit ce même recteur plaider, la même année, contre les parents de « Delacour », et passer quittance, le 26 mai 1773, à Jean Caillet, de 859 liv. 10 sols dues à « feu Me Lacour » en vertu d’une continuation de rente du 15 décembre 1■755.
Après un acte du 10 novembre 1762, où Marie Rolland fut présente et se signa : Rolland, directrice de l’hôpital, nous ne trouvons plus cette fondatrice de notre établissement ; mais M. de Saint-Julien, outre les actes que nous venons de citer, figure encore fréquemment dans les affaires de l’hôpital, à titre de recteur, de sindic, d’administrateur. Ainsi, le 19 janvier 1765, afin de « s’acquitter de la somme de 462 livres, qu’il avoit emprunté de Marie Pourroy » dès le 28 avril 1755 pour faire un payement à M. de la Morte-Félines sur ce que l’hôpital lui devait pour le domaine des Berts, il cède à cette dame 462 liv. à prendre sur ce que le fermier de ce domaine, Audrap, doit à cet hôpital.
Avec des demandes en décharge et mutations, présentées vers ces temps par les directeurs de l’hôpital de Saint-Agnan, on a un état des revenus de ce dernier établissement de la fin de 1775, année où Jean Cuchet, docteur-médecin de Grenoble lui vendait, le 9 mai, un ouvrage de pharmaceutique médicale, qu’on conserve encore. Puis, on retrouve « noble Jean Oddoz de Bonniot, sieur de St-Jullien, résidant au bourg St-Agnan, » et agissant « en qualité de directeur et maître des fruits pendant sa vie des biens de l’hôpital dud. St-Agnan, » dans un acte reçu, le 26 juillet 1778, par Accarias fils, notaire à Mens, et commissaire à terriers. Par cet acte, M. de St-Julien reconnaît que led. hôpital tient « du fief et directe seigneurie de messieurs les coseigneurs de Vercors : » 1° un bâtiment de maison avec écurie, four, jardin, curtillage et terre à St-Agnan, d’environ 6 quartelées, autrefois pré dit de la font, sous la cense de 1 quarte et 1/2 coup seigle, 6 quartes 2 coups 1/3 avoine, et 1 sol 2 deniers ; 2° un pré en la Combe, d’environ demi faucheur, sous la cense de 1 coup seigle, 1 coup 1/4 avoine, et 1 « pitte » ; 3° sa part de la scie des Berts, qui est 1/3, « sous la cense de 4 planches à la verge et 1/3 de cluis » ; 4° une terre aux Faures, dite le petit-champ, d’environ 1 quartallée, « sous la cense égallée de 1 denier 2/3 et 1 denier de plait » ; 5° terre « de delai l’aigue », d’environ 1 sétérée, sous la cense d’1 obole ; 6° terre au serre Lioutard, sous la cense d’1 obole ; 7° un tènement de maison, granges, écuries, jardin, terres et prés aux Berts, appelés pra valon, las Condamines, Laversanne, champ Devant et champ de Caillet, d’environ 50 sétérées, sous la cense de 1 quarte 3 coups 3/4 froment, 5 quartaux 6 coups 1/3 1/12 seigle, 1 quartal 4 coups 1/3 1/12 avoine, 1 geline 1/3, 3 sols 6 den. 3 pittes, et 1 sol. 2 den. 1/2 de plait ; 8° terre au Tioulle ; 9° terres à la Condamine ; 10° 2 prés au grand-pré ; 11° terre au Phai ; 13° pré à las Narses ; 14° terre dite le petit champ de Revoux ; 15° prés à Corréard, du Roche, du Pibos et la Travoyseire.
M. de Saint-Julien vécut encore quelques années. Quant à l’hôpital, ayant subsisté à peu près sain et sauf au milieu des orages révolutionnaires, il fut, dès le rétablissement de l’ordre, administré comme les autres établissements du même genre, et possédait en 1834 un revenu de 1 185 fr. 24 centimes. En 1875, ce revenu s’élevait à 2 667 fr., et provenait principalement de son domaine des Berts. Depuis lors, Mme Rolland a laissé à l’établissement une somme de 10 000 fr. dont l’hôpital jouit présentement et qui, mis en rentes sur l’État, en ont élevé le revenu annuel à 3 116 fr. Ajoutons que celui-ci, faute de malades dans la maison hospitalière ordinairement vide, est facilement absorbé par les indigents et malades de la localité.
Le bureau de bienfaisance de la Chapelle a 396 fr. de revenu annuel. Celui de Vassieux n’a que 222 fr.
Celui de Saint-Martin-en-Vercors, fonctionnait dès 1824, et, grâce à plusieurs dons généreux, il a déjà quelque importance. Ses principaux bienfaiteurs sont Joseph Guillot, pour une rente annuelle de 200 fr. léguée le 8 juillet 1808 ; André-François Borel, pour 1 200 fr. légués en 1814 ; Marie Rey, épouse Bellier, pour la rente annuelle d’un hectol. 1/2 de blé, léguée en 1817 ; Honoré Eymard, pour 30 hectol. blé méteil, légués en 1821 ; Claire Blanc, épouse Audra, pour rente annuelle rachetable de 25 fr., et pour 30 hectol. de blé, légués en 1834 ; Marie Lattard, veuve Bourjon, pour 6 hectol. de blé seigle, légués en 1841 ; Joseph Bourne et Christine Vincent, pour 20 hectol. de blé, légués en 1842 ; Benjamin Eymard, curé de Saint-Julien-en-Vercors, pour 500 fr., légués en 1849 ; Joseph Algoud et Marie-Anne Bec, pour rente annuelle de 132 fr. léguée en 1853 et 1858. Son revenu annuel est de 497 fr.
Ajoutons à cela des sociétés de secours mutuel. Deux, du moins, nous sont connues : une à Saint-Julien, qui fonctionne depuis déjà de longues années, et avantageusement ; une autre à la Chapelle, établie depuis 5 ans.
