Le regard de l’Oeil du Photographe : Écrit par L. Grévin, ancien principal du collège de Varzy, ce récit hagiographique nous transporte au cœur des premiers siècles du christianisme, sous l’Empire romain. Il s’avère indispensable pour décrypter les différentes scènes peintes sur le célèbre triptyque de l’église Saint-Pierre. De son éducation brillante à Alexandrie jusqu’à son martyre tragique à Rome, en passant par sa conversion fulgurante et sa retraite sous des habits masculins parmi les moines Esséens, la légende de sainte Eugénie est une épopée spirituelle bouleversante. Ce chapitre justifie pleinement la ferveur exceptionnelle que les Varzycois ont vouée à leur sainte patronne.

Sommaire


Un universitaire, principal du collège de Varzy1, impressionné par l’importance du tableau, le sujet et les différentes scènes qui sont représentées, eut la bonne pensée de faire des recherches, afin d’exhumer pour ainsi dire, des ruines de la collégiale de Sainte-Eugénie de Varzy, l’histoire de sa glorieuse patronne.

Le martyrologe romain ne donnant qu’un résumé bien restreint de la vie de cette martyre, M. Grévin s’inspirant de divers documents, consultant l’ouvrage des Bollandistes, les notes du cardinal Baronius, la Vie des Saints, par François Giry, a pu raconter la vie de sainte Eugénie, avec l’authenticité des faits et des dates.

Ayant la bonne fortune de posséder le manuscrit de cette étude, nous croyons devoir le reproduire en grande partie pour la compréhension du tableau qui représente la vie de sainte Eugénie.


Vie légendaire de sainte Eugénie, vierge et martyre, L’an 261 de J.-C.

par L. Grévin, ancien principal du collège de Varzy.

Extrait du martyrologe romain :

Virgo hœc — Sancta Eugenia — Græce et latine doctissima, spreto sponso Aquilanio consulis filio, cum Protho et Hyacintho eunuchis, sub virili habitu, in cœnobio Heleni abbatis sanctissime vixit. Ubi Mélanthiæ Alexandrinœ libidinosæ feminæ insidis apud patrem ægypti præfectum detectis, Romam rediens cum parentibus Avitoque et Sergio fratibus atque eunuchis Protho et Hyacitho, jam Christianis, anno domi CCLXI, martyrii coronam accepit. Valeriano et Galiano imperatoribus.

Traduction :

Cette jeune vierge, sainte Eugénie, distinguée par l’étude approfondie des lettres grecques et latines, refusa l’alliance d’Aquilanus, son fiancé, fils d’un consul. Sous un vêtement d’homme, accompagnée des eunuques Prothus et Hyacinthe, elle vécut dans une communauté, dont Hélénus était abbé. ElIe y signala son séjour par les exercices de la plus haute piété.

Lorsque les embûches que Mélanthia, femme très corrompue d’Alexandrie avait dressées contre sa vertu furent découvertes auprès de son père, préfet d’Égypte, Eugénie revint à Rome avec ses parents et ses frères Avitus et Sergius, et les eunuques Prothus et Hyacinthe, déjà chrétiens. Elle y reçut la couronne du martyre, sous les empereurs Valérien et Gallien, l’an du Seigneur 261.


Éducation d’Eugénie

Après ses brillantes victoires sur Artaxercès, roi des Perses, Alexandre Sévère distribua les divers gouvernements de l’empire à ceux de ses généraux qui s’étaient le plus distingués sur les champs de bataille.

Avant de voler en Germanie pour châtier les barbares révoltés, Alexandre Sévère envoya Philippe, l’un de ses plus illustres chefs, défendre les frontières menacées du Midi ; il comptait sur sa prudence et sa modération pour apaiser les discordes civiles et préserver l’Égypte de nouveaux envahissements.

L’illustre général quitta Rome l’an 230, aborda Alexandrie avec Claudia, son épouse, ses deux fils Avitus et Sergius, une fille, nommée Eugénie, moins âgée que ses frères.

Deux eunuques, Prothus et Hyacinthe, étaient spécialement attachés au service intérieur du gynécée.

Eugénie, dès son enfance, s’était fait remarquer par une rare intelligence ; le développement de ses facultés croissait avec les années et dans son jeune cerveau fomentait rapidement le germe des vertus.

Témoin de son aptitude extraordinaire pour les sciences et les belles-lettres, son père lui fit suivre les cours publics, encore très florissants à Alexandrie. La langue grecque lui devint aussi familière que sa langue naturelle ; elle les écrivait toutes deux avec une rare élégance. D’un caractère naturellement sérieux, elle se fit bientôt remarquer par la maturité de son jugement et la sagesse de ses discours. Elle discutait sur toutes les choses avec modération et sa justesse d’appréciation la faisait admirée et recherchée de tous. L’étude de la philosophie et des sciences qui en découlent était son occupation la plus chère ; elle y consacrait tous ses loisirs.

Accompagnée de ses deux fidèles esclaves, Prothus et Hyacinthe, elle assistait régulièrement aux leçons des philosophes, que se partageaient alors les diverses écoles d’Alexandrie.

Là, avec la modestie du cœur et la supériorité du talent, elle discutait sur les matières les plus sérieuses. Devant un auditoire nombreux et avide de l’entendre, elle soutenait des thèses brillantes et vivement applaudies sur les matières les plus graves de la philosophie et de la religion.

Les nouvelles idées religieuses remplissaient à cette époque tous les esprits, surtout dans les diverses écoles philosophiques ; elles donnaient matière à de nombreuses controverses. Les discussions, sans cesse renaissantes sur ces importantes questions conduisirent tout naturellement Eugénie à la connaissance des dogmes de la religion chrétienne. Les idées spiritualistes, les pensées d’avenir chrétien contenues dans les épîtres de l’apôtre des nations faisaient une profonde impression dans son âme avide de tentations intellectuelles.

« Je serai chrétienne, répétait-elle souvent, après avoir médité quelques-unes de ces sublimes épîtres, et, pour n’appartenir qu’au Dieu vivant, pour le servir seul, je suivrai le conseil de Paul à ses disciples de Corinthe. »

Aquilianus, fils du consul, aspirait au bonheur de posséder pour épouse la belle et chaste Eugénie. La famille consulaire à laquelle il appartenait, sa réputation bien méritée de citoyen vertueux, le rendraient digne de son espoir. Philippe s’était montré favorable à la demande du jeune patricien ; Claudia préparait déjà la robe nuptiale, la tendre mère se réjouissait de voir bientôt sa fille chérie allumer le flambeau de l’hyménée, et, par une alliance selon son cœur, devenir la couronne de sa vieillesse.

Mais Eugénie, forte d’une résolution irrévocablement arrêtée, avait renoncé à tous les avantages que procure la jeunesse, une naissance illustre, la fortune, une condition brillante. Les plaisirs ne trouvaient en elle que froideur.


Conversion d’Eugénie

Alexandre Sévère avait laissé reposer les bourreaux des persécutions ; les plaies des martyrs se cicatrisaient mais, après sa mort, les anciens édits furent remis en vigueur ; les chrétiens reçurent l’ordre de quitter immédiatement les grands centres de population et de vivre isolés dans les campagnes. Malgré sa sympathie pour eux, le gouverneur d’Égypte, Philippe, dut se joindre à leurs ennemis. Chassés d’Alexandrie, les nombreux sectateurs de Jésus-Christ, se réfugièrent dans les habitations isolées qui environnent la ville à une assez grande distance des murs. Dans ces retraites procurées par la charité de leurs frères des champs, ils purent, avec quelque sécurité, célébrer les saints mystères et entendre la voix de leurs pasteurs. La chaumière du pâtre, la cabane de l’artisan, les ruines mêmes devinrent autant de temples, où tous n’ayant qu’un cœur et qu’une âme venaient se fortifier dans la prière et la communication de l’esprit qui vivifie la foi, ranime l’espérance et grandit la charité. Avant le signal donné pour cette nouvelle persécution, Eugénie se rendait souvent dans leurs assemblées. La sublimité de leurs dogmes, la pureté de leur morale, la sainteté de leur vie, la charité immense qui les unissait tous avaient captivé son âme, enchaîné son cœur.

Aussi, malgré les ordres sévères publiés partout et exécutés avec rigueur, elle défendait les Nazaréens contre les accusations dont on les accablait. Dans toutes les réunions, elle se proclamait hautement l’admiratrice de leurs vertus. Les dangers semés de toutes parts par la persécution n’arrêtaient pas Eugénie ; elle ne craignait même pas de les visiter dans les endroits cachés qui pouvaient leur servir d’abri contre la fureur des païens. Prothus et Hyacinthe, secrets confidents de ses desseins, l’accompagnaient chaque jour dans ses excursions aux assemblées chrétiennes. Ces pieuses retraites étaient devenues pour elle un séjour de prédilection vers lequel un attrait irrésistible l’entraînait, et dont elle aimait à savourer les douceurs. La réputation de sa vertu, la haute faveur qu’elle accordait aux chrétiens, lui en rendaient l’accès bien facile. Dans la mystérieuse obscurité des ruines, elle écoutait avec une religieuse ferveur les cantiques sacrés, épiait pour ainsi dire le développement des cérémonies et recueillait avec avidité les pieuses exhortations des prêtres, confesseurs de la foi. Les éloquentes et profondes paroles d’Hélénus, évêque d’Alexandrie, formaient l’objet de toutes ses méditations…

Le soleil avait disparu dans les sables de la Libye, le court crépuscule de la zone torride avait fait place à la nuit. La lune montait lentement et répandait la nébuleuse blancheur de ses rayons sur la campagne assoupie. Le repos de la nature, le silence de la solitude, le calme rafraîchissant du soir succédant aux ardeurs du jour remplissaient le cœur de douces émotions et portaient l’âme à la contemplation. Eugénie suivait un sentier solitaire dont le sillon se perdait dans un bouquet de dattiers et de sycomores. Tout à coup, une brise venue de la mer lui apporta les accords d’un grand nombre de voix. Dans un chant harmonieux, ces voix répétaient : Tous les Dieux des nations ne sont que des démons ; mais le vrai Dieu est celui qui à fait les cieux.

Une sensation jusqu’alors inconnue s’empara de l’âme d’Eugénie, la céleste vérité illumina subitement sa pensée, embrasa son cœur. Anéantie par la grandeur du sentiment divin qui remplissait son être, elle tombe le front dans la poussière.

Ses serviteurs la crurent évanouie ; craignant pour sa vie, ils s’approchèrent rapidement pour lui prodiguer leurs secours, mais une sorte de terreur religieuse les arrête ; ils veulent lui parler et leurs paroles se glacent sur leurs lèvres. Ils ont vu le visage de leur aimable maîtresse resplendissant de lumière, une auréole de feu couronner sa tête, un nuage couleur de sang environner son corps.

Cependant, la brise apporte encore la douce mélodie des cantiques sacrés. Ces paroles : Tous les Dieux des nations ne sont que des démons ; Dieu seul est Dieu, lui seul fait les merveilles, se font entendre de nouveau. Sortant comme d’un profond sommeil, reflétant encore sur son visage les éternelles splendeurs que Dieu sans doute lui avait montrées de loin, Eugénie se lève, et, les mains vers la voûte étoilée des cieux : « Oui, s’écrie-t-elle, tous les Dieux des nations ne sont que des démons, mais le vrai Dieu est celui qui a fait les cieux. Hors de lui, tout n’est que mensonge, erreur et folie ; lui seul a fait cet univers. En vain, la science des hommes chercherait à expliquer hors de lui l’existence et les merveilles. Entendez-vous ce concert de louanges qui monte vers son trône ? Ne condamne-t-il pas tout ce que la philosophie des païens peut nous apprendre ? Cette nuit même, qui nous découvre toutes les richesses dont il a paré son firmament ? Ces étoiles qui se réfléchissent, dans l’immensité de la mer, ne nous invitent-elles pas à joindre nos voix et nos cœurs à ceux qui l’adorent ? A lui, Dieu véritable, à lui seul nos hommages et l’immolation de nous-mêmes ? Ô Prothus, Ô Hyacinthe, voyez, reconnaissez avec moi l’existence éternelle du vrai Dieu : Je suis chrétienne ! »

Le voile de l’erreur était enfin tombé, Eugénie s’approche de ses esclaves, qui la considéraient dans un respectueux silence :

« Ô vous, mes fidèles serviteurs, leur dit-elle, gravez dans vos cœurs mes paroles, qu’elles y germent et y fructifient. En vérité, je vous le répète : Eugénie est chrétienne, elle sera désormais la servante du Seigneur. Le Dieu qui, par amour pour ses créatures, voulut mourir sur une croix, et, par sa mort, les délivrer de leurs chaînes, sera seul mon partage. Le séjour de ses adorateurs sera mon séjour, leur vie sera ma vie. Ô vous, gardiens de mon enfance, aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs, mais ouvrez-les à la pénitence ; il les délivrera des atteintes des démons, il les affranchira de l’esclavage, comme Eugénie aujourd’hui délivre vos corps des atteintes de la servitude, comme en son nom elle brise vos chaînes et vous rend libres. »

Les deux eunuques essayèrent de s’opposer à ce dessein. Invinciblement attachés à elle par sa douceur et ses vertus, ils ne virent tout d’abord que l’ordre d’une douloureuse séparation.

« Non, disait-elle, n’essayez pas de m’arrêter dans le chemin où Dieu m’a conduite. Vous ne comprenez pas le sens de mes paroles. Notre séparation n’est pas dans les desseins du seigneur, ma docilité à suivre sa voix n’a rien qui puisse vous faire craindre ces dangers dont votre ignorance s’effraie. Loin de m’exposer, moi et les miens, à la mort, je marche et je les conduis avec assurance dans le chemin de la vie. Si réellement vous voulez me rester fidèles, convertissez-vous au Seigneur. »

Le regard inspiré d’Eugénie rompit la glace de ces cœurs déjà ébranlés par les entretiens précédents et chauffés par la grâce. N’ayant jamais d’autres volontés que la sienne, cédant du reste à cette voix d’en haut qui, par la bouche d’une personne aimée, les appelait à elle, Prothus et Hyacinthe répondirent : « Nous sommes chrétiens. »

« Allez, reprit Eugénie, retournez vers mon père. Quand il vous demandera compte de sa fille, vous lui direz qu’elle n’habite plus cette terre, que son âme, aspirant aux cieux, a déposé auprès du Dieu vivant et véritable, pour premier sacrifice et le plus cher de tous, l’amour d’un tendre père et d’une mère bien aimée. Dites-leur que ce Dieu m’appelle irrévocablement à lui, que désormais il sera seul mon soutien et ma vie. S’il permet, pour quelques instants, notre séparation sur cette terre, c’est pour mieux assurer à tous notre éternelle réunion dans son royaume. »

La paternelle affection des deux esclaves fut effrayée d’un projet si contraire à la sagesse humaine. Cependant, ô prodige du sentiment que la foi chrétienne inspire ; dans ce moment épuré de toute considération terrestre, éclairé de la véritable lumière, fortifié par des aliments nouveaux, ce sentiment, dont la source est en Dieu, subit une rapide et mystérieuse transformation. Il suggéra à ces hommes nouveaux dans le Christ des résolutions dont ils ne pouvaient se rendre compte. Désormais, plus d’obstacles ; les voilà prêts à tout entreprendre dans les travaux du Seigneur ; ils seront ingénieux même à favoriser les sacrifices d’Eugénie, à l’aider dans l’exécution de ses pieux desseins.

Craignant que son sexe et sa qualité n’apportassent quelques entraves à son admission dans l’église chrétienne, la vierge s’est dépouillée de ses ornements féminins. Elle dépose ses vêtements de jeune patricienne, revêt celui des philosophes, et, suivie de ses deux compagnons, elle se rend près d’Hélénus.

« Pontife, lui dit-elle, dans les ruines situées au midi de la ville, non loin des bords de la mer, nous avons entendu les chants des chrétiens, nous avons recueilli les paroles de vérité qui sortaient de ta bouche, elles ont touché nos cœurs. Aussi, tu le vois, pleins de confiance dans le Dieu qui t’inspire, nous venons à toi pour te prier de nous recevoir au nombre de tes fidèles pour nous instruire dans ta foi et nous donner le baptême des chrétiens. »

« Mon fils, lui répondit le saint évêque, vous paraissez bien jeune, votre langage et votre extérieur annoncent une personne de distinction, élevée dans les délices de cette vie. L’esprit est prompt, dit l’apôtre, mais la chair est faible. Je crains bien que vous ne puissiez accoutumer vos membres délicats aux rigueurs de la pénitence chrétienne. Votre cœur, jusqu’alors rempli des vanités de ce monde, s’ouvrira difficilement au sentiment des austères vertus qui caractérisent les disciples d’un Dieu crucifié. »

« Je suis encore bien ignorant, il est vrai, des choses de ce Dieu, de ses préceptes et de ses mystères ; mon âme est encore dans les ténèbres, mais elle soupire après la lumière. Les illusions de la jeunesse m’ont peu touché. Les leçons de philosophie que mon père m’a fait suivre jusqu’à ce jour n’ont point satisfait mon cœur, ami de la vérité. Les vaines subtilités des écoles n’y ont produit que l’incertitude et l’ignorance, ou plutôt y ont creusé un vide, qu’il voudrait combler.

Les paroles de vérité que, chaque soir, je venais recueillir dans l’ombre, à la porte de vos assemblées, ont éclairé mon intelligence. J’ai vu se dérouler devant moi les pages d’une histoire inconnue  ; j’ai senti mon cœur s’inspirer de sentiments nouveaux.

Illustre et très pieux évêque, ne refusez pas la communion des fidèles à votre serviteur Eugène. »

Prothus et Hyacinthe joignaient leurs prières à celles de la vierge romaine.

« Ne rejetez pas, disaient-ils, en se prosternant devant le saint évêque, ne rejetez pas de pauvres esclaves, et ne méprisez pas la bassesse de leur origine. Tous les hommes, dites-vous, sont frères en votre seigneur Jésus. Au nom de cette pauvreté divine, recevez nous dans votre sein ; au nom de ce Dieu qui, selon vous, témoigna son amour à tous les hommes libres et esclaves en mourant, pour tous, admettez-nous au nombre de ses enfants, des frères de votre Christ, car notre volonté est de vivre et de mourir chrétiens. »

Hélénus, entendant des paroles déjà si dignes de chrétiens, conçut pour ceux qui les proféraient une estime proportionnée aux sentiments qui les dictaient. Quoique tout heureux de pouvoir offrir à son Dieu une si belle conquête, il voulut néanmoins soumettre à une nouvelle épreuve la résolution d’Eugénie.

« J’admire votre courage, mon fils, lui dit-il, et je vous félicite du dessein que vous avez formé de vous donner au vrai Dieu ; si sa divine religion a pour vous l’attrait que vous nous témoignez, je serai heureux de constater moi-même la constance de vos résolutions, à la place que vous dites occuper, chaque soir, près de nos assemblées. Allez ; et que la paix du Seigneur soit avec vous. »

Eugénie abbé des Esséens

Le temps d’épreuve dura peu ; les parents d’Eugénie, ne la virent plus reparaître dans la maison paternelle. Son père, au désespoir, fit exercer les plus minutieuses recherches dans la ville et dans les environs, mais toutes ses investigations furent inutiles. Une profonde douleur s’empara de son cœur, et, chaque jour, des torrents de larmes sillonnaient le visage de Claudia, pauvre mère si cruellement éprouvée ! Philippe, perdant tout espoir de jamais revoir sa fille, consulta sur le sort que les destins lui avaient fait les plus célèbres devins de la superstitieuse Égypte.

« La fille de Philippe, le gouverneur, répondit un magicien, ainsi que ses deux esclaves, ont été ravis dans l’Olympe. Ils sont maintenant au nombre des dieux. »

Eugénie avait triomphé de tous les obstacles suscités à sa foi, par sa condition, son sexe, et enfin la prudence et la sagesse d’Hélénus.

La communauté des chrétiens lui avait ouvert ses portes ; à leur table sainte s’était assis ses esclaves, désormais libres de la servitude des hommes, et le cœur affranchi des chaines du démon. Combien alors Eugénie put savourer les paroles de charité et de vie que le saint évêque distribuait à ses disciples.

Douée d’une mémoire prodigieuse, Eugénie voulut apprendre la lettre même des livres de l’Ancien et du Nouveau Testament ; moins de deux années suffirent à cette étude.

Pour échapper plus facilement aux recherches de ses parents, pour satisfaire son amour de l’humilité et de la retraite, pour s’oublier lui-même, loin de tout contact extérieur, dans la contemplation des perfections divines et l’étude de l’intelligence humaine, comme émanation de la divinité, le fervent néophyte s’était enseveli dans la cénacle des Esséens. Là, tout en Dieu, il partageait les heures du jour entre le travail qui asservit le corps, et la prière qui élève l’âme. Il espérait ainsi se soustraire à tous les regard, et se livrer à la pratique des vertus, sans autre témoin que Dieu seul.

Mais la lumière ne pouvait point rester cachée. Plein de confiance dans sa vertu et ses connaissances, l’évêque Hélénus l’avait appelé dans son conseil ; il le consultait avant de prendre les décisions que réclamait le soin de son église et les anxiétés de la persécution. Puis, en contemplant son fils chéri, devenu la consolation de sa vieillesse, l’espoir de son troupeau, le flambeau de son église, il tressaillait d’allégresse et remerciait Dieu dans le secret de son cœur.

Trois années s’étaient écoulées ; l’abbé des Esséens, vieillard vénérable par ses austères vertus, disciple d’un maître qui avait appris de l’apôtre Barnabé lui-même la science du Christ, vint à quitter cette terre. Qui pouvait mieux que le cénobite Eugène remplacer à la tête de ses frères le saint abbé que tous regrettaient ? Quelle voix pouvait mieux les encourager dans les sentiers de la vertu ? Quel guide plus sûr et plus digne de confiance ? Quelle âme plus forte pour supporter le poids de telles fonctions ? Quel autre, parmi les Esséens, pouvait mieux justifier le choix que l’évêque Hélénus avait indiqué lui-même ?

Effrayée des conséquences de son acquiescement aux vœux de ses frères, alarmée pour son secret le plus intime, Eugénie prétexta de son inexpérience, de son inhabileté pour la direction des consciences, de sa religion encore peu éclairée, mal affermie ; mais ce fut en vain. Rien ne put vaincre la respectueuse persistance des cénobites esséens.

Ils passèrent trois jours et trois nuits dans la prière et un jeûne absolu, et, d’une voix unanime désignèrent Eugène pour leur abbé.

En présence d’une situation si contraire aux lois de la nature et aux conditions ordinaires de la vie extérieure et des règles cénobitiques, elle eût souhaité qu’une circonstance indépendante d’elle, en révélant son secret, motivât une interdiction entièrement conforme à son humilité et à son sexe, puis songeant au scandale qu’une telle révélation produirait, redoutant pour elle-même et les chrétiens surtout les conséquences de ce scandale, elle refoulait dans les derniers replis de son cœur ce secret si cher à sa pudeur virginale. En parlant, n’exposerait-elle pas aux railleries des païens, à la commisération des chrétiens, une vertu à laquelle elle tenait plus qu’à la vie, et la réputation de rigoureuse pureté si bien justifiée par les Esséens.

L’évêque Hélénus, sous l’influence d’une inspiration divine mit un terme aux perplexités de la vierge.

« J’ai consulté le Seigneur, lui dit-il ; cette nuit, après avoir célébré les saints mystères, je vous ai vu pendant mon sommeil. Une main invisible retirait votre sombre vêtement et le remplaçait par une robe d’une éblouissante blancheur ; à votre cou, maculé de sang, était suspendue la croix abbatiale, la houlette du saint pasteur, qui vient de quitter cette terre, était dans votre main droite, votre gauche portait la palme des martyrs ; un lys, dont les fleurs étaient plus blanches que la neige, l’entrelaçait. Dieu le veut, Eugène ; le Christ, notre Seigneur, vous donnera la grâce, ô mon fils, d’accomplir sa sainte volonté. »

« Que cette volonté soit faite, et non la mienne, répondit passivement Eugénie, mais vous, ô mon père, vous à qui je dois de vivre de la vie des chrétiens, soyez toujours mon guide. » «Et ainsi soit » , répondirent avec un profond recueillement les pieux cénobites, ses frères.

À l’exemple du divin maître, Eugénie commença les heures de son sacrifice, en lavant les pieds à ceux qu’elle devait conduire dans le chemin de la perfection. Le temps de la prière étant venu, tous, dans l’épanchement d’un seul cœur et d’une seule âme, louèrent et bénirent le Seigneur, dont les miséricordes sont infinies.

Dieu avait élevé Eugénie, justice était rendue à ses vertus et à ses talents. Mais le jeune abbé était loin de s’enorgueillir d’une distinction qu’il n’avait jamais désirée. Il l’avait subie par abnégation et n’en envisageait que les difficultés et les dangers. Ne cherchant, que l’oubli de lui-même, il voulait, être le serviteur des plus humbles cénobites, et les assistait dans toutes leurs infirmités. Comme il avait étudié, avant sa conversion, l’art de guérir les hommes, ses soins étaient couronnés de succès. Sanctionnée par le ciel, sa science faisait des prodiges.

Les hommes que visitaient la douleur et l’infortune se rendaient, de toutes parts, au monastère, les uns pour faire l’aveu de leurs fautes, les autres pour se régénérer dans la foi et puiser de nouvelles forces contre les déceptions de cette vie.

Accusation de Mélanthia

Depuis plus d’une année, Mélanthia, dame illustre d’Alexandrie, était en proie à une fièvre invétérée qui ne lui laissait point de repos. C’est en vain qu’elle avait eu recours à la science des simples d’Esculape. Sentant sa mort prochaine, elle n’eut plus d’espoir que dans l’abbé des Esséens. Si, comme païenne, elle ne reconnaissait pas son pouvoir surnaturel, elle savait du moins que sa science garantissait l’efficacité de ses remèdes. Retenue sur son lit de douleur, elle envoya deux serviteurs supplier en son nom le saint abbé de se rendre auprès d’elle.

L’espoir d’une conversion comme couronnement de guérison détermina Eugénie à quitter enfin la solitude pour venir s’asseoir au chevet de l’illustre malade. Tous les secrets de ses connaissance médicales furent prodigués, mais, plus confiante dans la miséricorde de Dieu, Eugénie lui adressa de ferventes prières qui furent exaucées. Une prompte guérison vint mettre un terme aux souffrance de Mélanthia.

La riche patricienne, pénétrée de reconnaissance et d’estime pour son bienfaiteur, lui envoya de somptueux présents. Mais l’abbé Eugène refusa les dons qui lui étaient offerts et chargea l’illustre donatrice de les distribuer elle-même aux pauvres. Ce désintéressement fit une profonde impression sur l’idolâtre Mélanthia. Elle conçut pour Eugène une haute estime et n’en parlait qu’avec vénération.

Entièrement rendue à la santé, Mélanthia porta ses premiers pas vers le monastère priant l’abbé de la recevoir et de ne pas refuser au moins ses actions de grâce. Elle demanda comme une faveur insigne de puiser à une source si pure les précieux enseignements dont elle avait besoin pour fortifier son âme.

Pour Eugénie, Mélanthia était une sœur qui voulait se convertir ; elle lui prodiguait ses enseignements. Mélanthia, élevée d’une manière distinguée, initiée à la connaissance des lettres, ne pouvait se rassasier de l’entendre ; mais l’agitation d’un cœur coupable porta la perturbation dans les veines de la malheureuse. Rentrée chez elle, un frisson agite de nouveau ses membres, tandis qu’un feu dévorant consomme ses os.

À ces tristes nouvelles, Eugénie, n’écoutant que sa bonté, vole au secours de son amie.

Ô horreur ! un éclair lancé de ses yeux frappe au cœur le jeune cénobite, une main brûlante comme un tison de l’enfer saisit la sienne et l’attire vers le lit.

Joseph, redoutant un danger réel, avait fui l’épouse infidèle de Putiphar. Eugénie, un instant troublée, va suivre cet exemple ; mais bientôt, se repliant sur elle-même, elle lui dit : « Combien je vous plains et combien ce que je vois navre mon cœur. Aimez votre époux, Mélanthia, parce que c’est à lui que le Dieu des cœurs vous a unie. »

Tout à coup, repoussant à ses pieds les vêtements qui la couvrent, elle se dresse comme un spectre, l’œil hagard, la bouche écumante. Un cri, tel que les démons doivent en pousser dans les flammes infernales, sort avec violence de sa poitrine puis elle retombe anéantie sur son lit, les mains crispées aux vêtements d’Eugénie.

Perdant l’espoir de rappeler à la conscience de ses devoirs un cœur entièrement corrompu, la vierge s’arrache à ces étreintes convulsives et cherche son salut dans une fuite précipitée.

Cependant Mélanthia, revenue à elle, poursuivait de sa haine celle qu’elle n’aurait point craint de perdre avec son amour. Cet amour, selon elle, méprisé lui inspirait d’inconcevables vengeances.

Au cri de désespoir qu’elle avait jeté, son époux, ses serviteurs étaient accourus. Le son extraordinaire de sa voix, l’agitation de son visage, le tremblement de tous ses membres, le désordre enfin qu’on pouvait remarquer autour d’elle, tout concourait à justifier l’horrible accusation que cette épouse osa porter devant son mari. Celle qui personnifiait si bien l’innocence fut accusée d’un crime infâme ; sa fuite même devint sa condamnation. Des esclaves n’avaient-ils pas vu l’abbé des Esséens s’éloigner rapidement ? L’accusation était accablante, toutes les apparences rendaient véritables les dépositions des témoins. Mélanthia s’en remit à son mari de venger son honneur outragé.

Rempli d’indignation, cet époux trop crédule se rendit au Tribunal du gouverneur de la ville, qui n’était autre que Philippe.

« Souffrirez-vous encore longtemps, seigneur, s’écria-t-il, l’audace des chrétiens. Ils osent porter jusque dans nos demeures l’opprobre de la honte, l’honneur de nos chastes épouses n’est plus en sûreté. Leurs prêtres même leur donnent l’exemple de tous les crimes. Junon seule et la foi conjugale ont pu préserver ma vertueuse épouse, la noble Mélanthia, des attentats de celui que les impies vénèrent le plus, le chef de la secte des Esséens. Un tel forfait demande vengeance ; s’il en était autrement, Philippe ne serait point l’ami de César. »

Sans retard, le magistrat cite à son Tribunal, au nom de l’empereur, Eugène, chef de la secte des Esséens.

Innocence d’Eugénie

Au milieu des larmes des pieux cénobites, les soldats du gouverneur chargent de chaînes la noble victime de l’infamie. Les chrétiens gémissent et se cachent. Les païens, dans leur joie féroce, insultent à l’innocence de la vierge, réclament une prompte condamnation, et que son corps soit jeté aux bêtes du cirque.

Eugénie alors devint triste, mais ce n’était point la souffrance, ni le sacrifice prochain de son corps qui traduisaient sur son visage l’effroi qui l’accablait ; dans ce terrible jour, sa pudeur n’avait plus d’autre refuge que son cœur, et sa mort seule pouvait témoigner de son innocence et réhabiliter sa mémoire.

Dieu, qui vit les angoisses et les perplexités de la vierge chrétienne, descendit dans son cœur et l’éclaira des lumières de son esprit. Une douce sérénité empreinte de la résignation des martyrs se répandit sur son visage, et, confiante en celui qui l’avait visitée, elle vint répondre à l’interrogatoire d’un père devenu, sans le savoir, le juge de sa fille.

« Eugène, lui dit Philippe, serait-il vrai que, dérogeant tout à coup à cette vie austère dont j’ai entendu publier partout les veilles, vous vous soyez rendu coupable d’un crime que tous les hommes ont en horreur ? L’abbé des Esséens couvrirait-il ses détestables passions du voile de l’hypocrisie ? Le cœur le plus dépravé et le plus corrompu se cacherait-il en lui sous les dehors des plus séduisant de la vertu ? Chef de la secte des Esséens ! un attentat à l’honneur de Mélanthia vous est imputé. Cette dame, aussi illustre par sa vertu que par sa naissance, n’a échappé que par un prodige à vos honteuses violences. À ses cris de désespoir, son noble époux est accouru et ses esclaves ont été, avec lui, témoins de votre forfait. Votre mort l’eût expié sur-le-champ, justice serait faite, si une fuite prompte, et précipitée ne vous eût dérobé à leurs coups. Qu’avez-vous à répondre, à ces accusations, dont toutes les preuves sont accablantes et irréfutables ? »

Des larmes brillaient dans les yeux de la jeune femme, mais la force de son âme virile les retenait. Son cœur se brisait dans sa poitrine, mais le calme d’une conscience pure et tranquille se reflétait dans ses traits, empreints d’une noble sérénité.

Au milieu du silence que l’ordre des licteurs avait commandé, une voix douce comme celle d’un ange porta au pied du tribunal ces simples et courtes paroles :

« Ô Philippe ! le Dieu qui a fait le ciel et la terre, dont le fils a racheté le monde en mourant sur une croix, est témoin que je suis innocent du crime dont on m’accuse. »

Le son de cette voix frappa le magistrat d’une étrange émotion. Une sympathie secrète, indéfinissable, l’attirait vers ce jeune homme, dont le noble visage dénotait la candeur ; et ses regards attendris cherchaient dans ces traits comme un vague souvenir.

Le noble époux de Mélanthia, l’illustre dame elle-même, ses amis dévoués et ses esclaves fidèles avaient soutenu et prouvé l’accusation. Tous les faits relatés, les circonstances exactement précises et les preuves rendaient le doute impossible.

Cependant, Philippe, les yeux invariablement fixés sur l’accusé, pouvait à peine entendre les dépositions des témoins. Absorbé dans ses pensées, il ne pouvait croire ce jeune homme coupable.

Les spectateurs étaient en suspens : les uns pleins de haine, les autres remplis de compassion et de douleur.

Debout devant son juge, Eugénie, calme et résignée, attendait son arrêt.

Après un moment de silence et de recueillement en lui-même : « Vous le voyez, infortuné Eugène, dit enfin Philippe, le crime n’est que trop manifeste. La justice et la vertu outragées réclament une expiation. Votre mort seule… » et sa voix expire sur ses lèvres.

Les bourreaux n’attendent pas la fin de la sentence. Avides de sang chrétien, ils s’élancent sur leur proie pour l’entraîner au supplice. Philippe reste immobile, les chrétiens se voilent, l’époux et ses amis font éclater leur joie et la foule applaudit.

À ce moment qui va décider non seulement de sa vie, mais surtout de l’honneur de son Dieu, Eugénie reçoit du ciel un suprême élan de courage. Rassemblant toutes les forces de son âme, elle se dérobe aux étreintes des soldats, écarte les rangs de la foule et tombe aux pieds de son juge :

« Ô Philippe, s’écria-t-elle, ce n’est pas pour lui-même que le condamné demande grâce, mais pour l’infortunée qui m’accuse. Promettez à celui qui va mourir et dont la mort va découvrir l’innocence, de pardonner à Mélanthia. »

« Si votre demande est l’expression sincère de votre conscience, elle sera accueillie », dit Philippe, qui saisit avec empressement ce prétexte de retarder l’exécution de la sentence.

Magistrats et peuple, écoutez : L’abbé des Esséens, sur le point de mourir, se déclare innocent du crime dont il est accusé. Il affirme que son Dieu connait la pureté de son cœur et que, par sa mort, il la révélera victorieusement. Avant de présenter sa tête à la hache du bourreau, son dernier vœu serait que l’illustre Mélanthia ne souffrit point de l’accusation portée contre lui, si cette accusation est reconnue mensongère. »

Ces paroles firent sur la foule une heureuse impression.

Profitant de cet instant favorable, il ajouta, en s’adressant à Eugène : « Mais pourquoi, si votre Dieu doit révéler votre innocence, ne le fait-il pas à cette heure ? Si, réellement, vous n’êtes point coupable, il ne doit point vouloir le sacrifice de votre vie ; autrement, il ne serait pas juste. Ce serait à lui, maintenant, de faire éclater sa puissance et de vous soustraire à la justice quelquefois aveugle des hommes. »

Ces paroles étaient bienveillantes, les païens les accueillirent, mais, aux yeux des chrétiens, elles compromettaient la grandeur, la justice et la puissance du vrai Dieu.

Eugénie le comprit aussitôt ; par sa mort, son innocence serait proclamée, mais ne contribuerait en rien à la glorification de son Dieu ; pour les païens, elle serait, au contraire, l’affirmation de son impuissance.

Une révélation soudaine brilla dans ses yeux, un éclat ineffable illumina la beauté naturelle de ses traits.

« Le Dieu des chrétiens, s’écria d’une voix forte la vierge inspirée, n’est pas semblable aux Dieux des nations ; lui seul est le vrai Dieu ; à lui seul appartiennent la gloire, la puissance et l’amour ; la gloire, car ses ennemis vont être couverts de confusion ; la puissance, parce qu’il va faire éclater l’innocence de ses serviteurs ; l’amour, parce qu’il n’abandonnera jamais celui qui l’aime. C’est lui qui protège, qui console et qui rend à une tendre mère et à un père chéri, leur fille qu’ils croyaient à jamais perdue.

Oui, mon père, reconnaissez votre fille : je suis Eugénie… Il fut un temps de se taire, Dieu l’a voulu ainsi ; mais aujourd’hui, le temps de parler est venu. »

Puis, adressant au ciel un regard résigné et confiant, tandis qu’une vive rougeur colore son visage, elle ouvre son vêtement, découvre son sein de vierge, et tombe dans les bras de son père.

« Ma fille… Mon cœur me le disait bien !… Je ne t’ai point condamnée au moins, Les Dieux n’ont pas voulu… »

Il n’en put dire d’avantage. Les sanglots couvraient sa voix ; il serrait sa fille contre son cœur, il l’arrosait de ses larmes.

Eugénie dans la maison paternelle

La foule resta quelque temps muette de stupeur. À la vue d’un semblable dénouement, la joie des chrétiens éclata en bruyants applaudissements et leurs actions de grâce montèrent aux pieds de l’Éternel. Les païens eux-mêmes mêlèrent leurs acclamations à ce concert de louanges. Un grand nombre d’entre eux abjurèrent leurs erreurs et demandèrent le baptême. Mais il n’y eut qu’un cri d’indignation contre Mélanthia qui put à peine échapper à la juste sévérité de la foule indignée de tant d’infamie.

Qui peindra le bonheur dont fut inondée l’âme d’une mère qui revoit sa fille après une longue absence. Ce bonheur, le langage humain ne peut l’exprimer.

« Eugénie, ô ma fille, disait cette mère heureuse, puisque je te vois enfin, toutes mes douleurs sont dissipées.

Quand tu nous fus ravie, j’avais tressé dans le secret ta couronne nuptiale. Aquilianus était l’époux que nous t’avions choisi, ô ma fille ; mais quand il sut que notre Eugénie n’était plus, il alla chercher la mort, au milieu des combats. »

Suspendue au cou de sa mère, Eugénie lui disait :

« Le Dieu qui recommande aux hommes d’aimer et d’honorer leurs père et mère afin de vivre longtemps sur la terre n’a permis notre séparation pendant quelque temps que pour faire goûter à la fille le bonheur de vivre constamment unie à sa mère. Dieu ne permettra plus que nous nous quittions désormais ; ensemble nous irons nous reposer dans le sein de son éternité heureuse. »

Eugénie rendue à la maison paternelle, par ses vertus, avait gagné les cœurs et concilié le respect de tous. Ses exhortations avaient peu à peu détourné ses parents des sentiers de l’erreur. Instruits des dogmes chrétiens par leur fille, devenue leur apôtre, Philippe et Claudia se firent chrétiens ainsi que Avitus et Sergius, ses frères.

Prothus et Hyacinthe donnaient de nouvelles preuves de l’inaltérable fidélité qu’on ne rencontre que dans les cœurs chrétiens.

Les chrétiens, sous l’administration de Philippe, avaient pu s’adonner aux exercices de leur croyance sans être trop inquiétés.

Philippe, inébranlable dans sa foi, perdit son gouvernement et bientôt mourut martyr de sa fidélité à son Dieu.

Terentius Lésus, son successeur, l’un des favoris du cruel Décius, eût la lâcheté de le massacrer, de sa propre main, dans son palais même.

Ce martyre ne fut que le prélude de la plus terrible persécution. Les chrétiens eurent tout à redouter de la férocité du nouveau gouverneur.

Aussi, le deuil se répandit partout ; une partie de la population déserta la ville, comme autrefois, on ne se rassemblait plus que pendant la nuit, dans les lieux les plus déserts.

Claudia, devenue chrétienne, devint aussi la femme forte de l’Écriture. S’armant d’un courage que l’attente du martyre redoublait, elle confia elle-même à la terre le corps sanctifié de son époux. Eugénie et ses pieux frères, Avitius et Sergius aidèrent leur mère dans ces tristes devoirs.

Prothus et Hyacinthe cachèrent, jusqu’à des temps meilleurs, le corps de leur maître.

Privée de son chef, isolée et sans appui, chassée par son persécuteur, réduite à fuir, la pieuse famille revint à Rome, où l’appelaient ses nombreux amis.

C’est dans cette ville qu’elle vécut unie dans le Christ jusqu’au temps des empereurs Valérien et Gallien.

Eugénie à Rome

Eugénie, dans la capitale du monde païen, dans le foyer de l’idolâtrie, continua, avec un redoublement d’ardeur, la divine mission qu’elle avait si bien commencée à Alexandrie. Une foule de jeunes patriciennes, instruites par les leçons que la douceur et la science rendaient agréables, embrassèrent à l’envi la foi chrétienne.

La demeure d’Eugénie était devenue un sanctuaire où se réunissaient ses pieuses compagnes. Là, semblable à un apôtre, elle leur enseignait la parole du Seigneur, leur révélait les admirables mystères d’une religion véritablement sainte. C’est ainsi que de jour en jour elle sanctionnait dans leurs cœurs les sentiments inspirés par l’Évangile. Dans son zèle, elle les conduisait au chevet des malades, aux portes des prisons, dans les cachots, où, confesseurs et criminels étaient entassés, confondus, jusque dans les réduits les plus abjects de la misère.

Le pape Corneille gouvernait alors l’Église romaine ; son cœur bondissait d’allégresse quand il contemplait avec amour la communauté de ces âmes d’élite autour de la fille de Claudia.

Les aimables vertus d’Eugénie firent une profonde impression sur une jeune vierge romaine, nommée Basile, de la plus haute distinction, issue même, a-t-on dit, de sang royal.

La jeune patricienne, timide dans ses résolutions, et craignant peut-être de devenir la cause de nouvelles angoisses pour l’Église, n’osa pas tout d’abord se joindre au chœur des saintes femmes. Elle la fit prier de venir à elle ou de lui envoyer secrètement quelques personnes fermes dans la foi, instruites de ses mystères pour la disposer à recevoir le baptême.

Confiante dans la prudence de Hyacinthe et dans les lumières de Prothus, Eugénie les envoya vers Basile.

Leurs soins furent amplement récompensés. Le pape Corneille vint bientôt couronner leur succès. La fille des rois reçut le baptême de ses mains. Forte de l’esprit qui renouvelait la face de la terre, elle ne craignit plus d’encourir les disgrâces de la fortune et le mépris des hommes. De toutes les compagnes d’Eugénie, Basile devint la plus assidue, la plus fervente. Animée de sentiments véritablement chrétiens, elle prodiguait ses trésors pour racheter des esclaves. On vit cette fille des rois les servir de ses propres mains, panser leurs plaies, accompagner leurs derniers moments, et, par ses pieuses exhortations, les disposer à la pénitence.

Traduite devant les tribunaux pour ses œuvres miséricordieuses, elle soutint courageusement sa foi. Malgré les supplications d’une famille éplorée, la jeune fille méprisa les tortures. Les bourreaux s’acharnèrent en vain sur le corps faible de la vierge ; son âme, déjà, s’était envolée vers son Dieu, le 30 mai de l’an 261.

La conversion de l’illustre Basile, celle d’un nombre considérable de dames romaines, la désertion qui de jour en jour s’étendait autour des autels antiques, furent comme autant d’aliments nouveaux qui enflammaient la fureur des païens. On voulut découvrir d’où partaient contre l’idolâtrie ces coups qui la frappaient au cœur. On remarqua les absences à époques fixes, on redoubla les recherches des personnes suspectes, et la retraite d’Eugénie fut enfin découverte. De faibles femmes, dont les pauvres et les malades bénissaient les noms, de pauvres veuves, de jeunes vierges plus belles et plus pures que ne le furent jamais les vestales sacrées, tels furent les ennemis que l’on y rencontra.

Les Dieux outragés par ces femmes réclamaient une vengeance proportionnée à la honte de leur défaite.

Prothus et Hyacinthe furent les premiers arrêtés et traînés au tribunal de Nicetius, préfet de Rome. Avitus et Sergius eurent le même sort.

Mais une sorte de terreur religieuse s’empara des soldats à la vue d’Eugénie. Ils n’osaient l’arracher aux étreintes de sa mère, qui la tenait étroitement embrassée. « Dieu avait eu pitié de moi, disait l’infortunée Claudia, il m’avait rendu ma fille ; mais, pour la seconde fois, il me la retire ; je ne la verrai plus sur cette terre, je n’ai plus qu’à mourir. » Sur l’ordre d’un chef, insensible aux charmes de l’innocence, et aux accents de l’amour maternel, les soldats cependant s’avancent, leurs mains s’apprêtent à saisir Eugénie, qui retenait sa mère sur son sein. Elle la dépose doucement, se prosterne un instant devant elle, baise ses mains vénérées, les arrose de ses larmes, montre du doigt le ciel comme pour indiquer le terme de leurs souffrances et se livre à ses persécuteurs.

Marchant d’un pas ferme vers son supplice, Eugénie encourageait ses frères.

Nicétius envoie les saints confesseurs au temple de Jupiter, soit pour éprouver encore leur foi, soit pour donner à une sentence inique un spécieux prétexte.

Pendant le chemin, Eugénie leur disait : « Ô vous qui avez marché d’un pas ferme dans la voie du Seigneur, mes frères, mes serviteurs que la foi a rendus mes amis les plus dévoués, réjouissez-vous ; j’aperçois le terme heureux de notre longue vie de souffrances. Ne craignez pas les tourments, et ne regrettez pas la perte d’un corps destiné à périr, nos âmes vont s’en voler ensemble dans le sein du Seigneur. »

Au pied de la statue de Jupiter, un prètre païen s’avance. Ses mains portaient l’encens et la coupe des libations. Il les présente à Eugénie et à ses compagnons, mais la chrétienne, détournant la tête et levant les yeux au ciel : « Ô mon âme, s’écrie-t-elle, glorifie le Seigneur ton Dieu ; publie sa magnificence, exalte la grandeur de celui qui à la face de ses ennemis sait faire éclater sa puissance. Gloire au père qui a fait le monde, au Christ, son fils, qui nous a rachetés, à l’Esprit saint qui fortifie notre foi et rend ceux qui l’adorent vainqueurs de leurs ennemis. Gloire à lui seul dans tous les siècles des siècles ! »

« Que cela soit ainsi, répondirent en chœur les pieux compagnons d’Eugénie. »

Au même instant, un éclair brillant sillonnait la nue ; un bruit comme celui de la foudre retentit dans les airs, la statue de Jupiter, détachée de son piédestal, tombe à la renverse et ses débris épars jonchent le sol du temple, ébranlé lui-même jusque dans ses fondements. Le prêtre, épouvanté, s’enfuit, et va porter au préfet la nouvelle de ce désastre.

Nicetius jugea désormais tout interrogatoire inutile : la défaite et la honte de ses Dieux outragés et vaincus réclamaient une prompte vengeance.

Les saints confesseurs, après avoir été battus de verges, eurent la tête tranchée le onzième jour de septembre 261.

Un autre supplice attendait l’héroïque Eugénie.

Martyre d’Eugénie

Nicétius, dans sa sagesse, avait jugé que pour l’honneur des Dieux il ne fallait pas laisser aux infâmes les restes d’Eugénie, qui pourraient être un nouvel aliment à leur superstition, une occasion de nouveaux attentats contre la religion de l’empire. Il avait donné l’ordre qu’à son corps fût fortement attaché un bloc de lourd rocher, et, qu’ainsi enchaînée, elle fût précipitée dans le Tibre par la nuit la plus noire.

Mais, vaines précautions, vaines fureurs, folie de la puissance humaine, qui veut lutter contre Dieu et ses desseins éternels ! Le bloc de pierre chargé de son précieux fardeau, et lancé dans le Tibre ne se perdit point dans l’abîme des flots, on le vit flotter sur la surface des eaux ; on aperçut, à la lueur des fanaux, l’héroïque martyre étendue sur une pierre comme sur un lit de repos. Elle chantait les louanges du Seigneur dans un mélodieux cantique que répétaient les échos de la nuit.

Nicélius ne reconnut point dans ce prodige le néant de sa puissance, et le doigt de Dieu qui le marquait du sceau de la réprobation.

L’insensé voulut faire péril par le feu celle que les eaux n’avaient pu engloutir.

Par son ordre, une immense fournaise est allumée, un feu dévorant élève ses tourbillons de flammes. Des mains profanes dépouillent Eugénie de ses vêtement et la précipitent dans cet océan de feu. Les gerbes de flammes s’écartent, un tourbillon de fumée s’élance du vide produit par la chute du corps dans la fournaise qui l’enveloppe d’un voile impénétrable.

Des gardes doivent interdire l’approche de cet épouvantable tombeau.

Les chrétiens gardaient un morne et religieux silence.

« Le feu a dévoré ses chairs, calciné ses os, vociféraient les païens, les cendres de l’impie, mélangées aux cendres du bûcher, seront dispersées par le souffle des vents, et de celle qui osa braver les Dieux, il n’en restera plus aucun vestige ; leçon terrible et efficace pour ceux qui seront tentés de suivre son exemple. »

Mais encore, crime inutile, ridicules menaces, nouvelle épreuve impuissante des idoles, nouvelle victoire de celle que le Seigneur fortifie.

Comme ces pieux martyrs de l’ancienne foi, Eugénie fut retrouvée le lendemain dans l’extase de la prière, à genoux sur les derniers charbons embrasés, une sérénité tout céleste brillait sur le visage d’Eugénie, rendant gloire à Dieu et priant sans doute pour ses persécuteurs.

Nicétius, à bout de supplices, désespérant de vaincre les éléments, fit jeter la vierge martyre dans un cachot creusé dans les entrailles de la terre. L’héroïque Eugénie devait y souffrir les tortures de la faim, puis mourir inhumée d’avance.

Mais, là encore, dans cette tombe anticipée, s’écoulèrent les heures de son martyre jusqu’au 25 décembre. Sa conservation jusqu’à ce jour fut encore un miracle qui ne changea pas le cœur de Nicétius, mais affermit dans la religion un grand nombre de chrétiens et convertit une foule d’infidèles.

Lorsque le temps marqué par ses impénétrables desseins fut accompli, Dieu mit un terme aux souffrances d’un si long sacrifice.

Les chrétiens, dans les catacombes, célébraient dans la nuit sainte la naissance temporelle du Seigneur2.

« Prions, mes frères, disait le vénérable pontife, saint Denys, l’un des successeurs de Corneille. Prions pour les illustres victimes de la persécution qui gémissent dans les cachots. »

Le saint pontife, les bras étendus, le front couronné de rayons, paraissait contempler une vision qui le tint pendant quelque temps muet et immobile.

Tout à coup, « réjouissez-vous, mes frères, s’écria-t-il, j’ai vu les noces de l’agneau ; à ses côtés, notre sœur Eugénie, la tête ceinte d’une couronne étincelante de pierreries, est assise sur un trône de saphir ; ses vêtements plus blancs que la neige resplendissent dans la divine lumière, à sa main est une palme d’or. 

Prosternés dans la poussière, célébrons les merveilles du Seigneur ; répétons avec les anges qui entourent son trône : Et ainsi soit-il, honneur à notre Dieu dans tous les siècles des siècles. »

Nicétius, pour anéantir le témoin toujours vivant de sa féroce impuissance, avait enfin résolu de faire périr Eugénie par le glaive. L’épée d’un bourreau avait cette nuit-là même achevé le sacrifice.

Dieu avait enfin ouvert à Eugénie les portes de l’immortel séjour.

« Voilà enfin mon repos, dit Eugénie, en rendant le dernier soupir. »

De riches chrétiens achetèrent au prix de l’or le corps de la vierge martyre et le cachèrent précieusement dans leurs maisons en attendant des jours meilleurs.

Ils le mirent ensuite dans un somptueux tombeau que Claudia éleva sur la voie Latine, dans le lieu de la sépulture que son aïeul Apronianus s’était choisi. Les corps de Prothus et de Hyacinthe furent déposés à ses pieds.

Le pape saint Denys, par vénération de l’illustre épouse du Christ, joignit son nom à celui des autres saints martyrs dans le canon des sacrifices des autels.

Sans doute à cause de la solennité exceptionnelle de la nuit anniversaire du Christ, la glorification de sainte Eugénie fut célébrée dans l’église le troisième jour des Ides de septembre, jour du martyre et fêtes des saints Prothus et Hyacinthe, décapités avant elle.

Cependant, de la famille de Philippe, Claudia seule vivait encore. Jusqu’à son dernier soupir, elle était venue sur le tombeau de sa fille, répandre ses larmes, implorer son secours. Elle voulut qu’après sa mort, on la déposât à ses côtés. Les anges du ciel reçurent l’âme de Claudia, mais la déposèrent dans un endroit de purification et d’espérance, où les âmes des justes achèvent l’expiation de fautes légères et de leurs imperfections.

Le Seigneur se laissa bientôt fléchir aux prières d’Eugénie ; il donna même à la fille la satisfaction de délivrer sa mère du purgatoire.

Eugénie descend dans les profondeurs des limbes ; de sa palme d’or, elle écarte les flammes, dans lesquelles gémissait l’âme de Claudia, et lui montre le chemin du ciel. Purifiée, les anges la transportèrent sur leurs ailes et la présentèrent au Dieu rémunérateur, qui lui donna un trône d’honneur auprès de ses enfants.

Le tableau votif, que François de Dinteville a fait faire en hommage à sainte Eugénie, représente bien les principales scènes de la vie légendaire de cette martyre que nous venons de décrire.

Après cette longue digression, nous reprenons l’histoire des monuments de Varzy.

En outre de l’église Saint-Pierre dont nous venons de parler, Varzy possède encore quelques vestiges de son ancienne splendeur.

  1. Qui fut mon professeur. ↩︎
  2. N.D.É. 2023 : la fixation au 25 décembre de la naissance du Christ a été effectuée en 354 par le pape Libère (352-366). Une fête romaine antérieure celle du « soleil invaincu » (sol invictus) était fixée ce jour, l’auteur a anticipé la fixation de ce temps-fort, son récit se déroulant en 261. ↩︎