Le regard de l’Oeil du Photographe : Ce chapitre fascinant nous ouvre les portes du trésor patrimonial de Varzy. Si la grande collégiale de Sainte-Eugénie et l’église Saint-Saturnin ont aujourd’hui disparu, l’imposante église Saint-Pierre, achevée en 1350, veille encore sur la cité. L’auteur nous y convie à une visite guidée émouvante, détaillant l’histoire des prestigieuses reliques miraculeusement sauvées de la Révolution, et s’arrêtant longuement sur le fameux triptyque de l’École flamande. Ce chef-d’œuvre pictural commandé en 1535 par l’évêque de Dinteville, dont nous avons spécialement restauré les prises de vue pour cette édition numérique, constitue à lui seul un témoignage artistique inestimable.
Sommaire
- Église collégiale de Sainte-Eugénie
- Saint-Saturnin
- Église paroissiale de Saint-Pierre
- Reliques
- Tableau de sainte Eugénie
Église collégiale de Sainte-Eugénie
De l’époque celtique, il reste encore quelques monuments dans la contrée, entre autres un dolmen, non loin de Varzy, à l’angle d’un petit bois, près de la route de Clamecy à Varzy.
Aucune trace n’est restée de l’occupation romaine. Un temple païen a disparu pour faire place à la basilique Sainte-Eugénie, bâtie par Saint Germain en 418, qui, après avoir subi bien des dévastations, des reconstitutions et des restaurations, a été elle-même détruite à la Révolution en 1793.
Cette église est du nombre de celle que saint Aunaire désigne en 590 dans le règlement des paroisses de son diocèse, et que saint Tétrice indique comme devant être visitée par tous les abbés et archiprêtres une fois chaque année.
En 923 l’évêque Gaudry fit rebâtir l’église,qui était en ruines ; il y plaça plusieurs autels, l’embellit de vitraux et de riches décorations et y déposa les reliques de la sainte.
Hugues de Challon en fondant le chapitre des chanoines, et en donnant à Sainte-Eugénie le titre de collégiale, fit rétablir tout ce qui manquait à ce bâtiment et lui donna des ornements de la plus grande richesse, en l’an 1015.
Laurent Pinon, en 1438, fonda dans l’église deux chapelles, l’une sous le vocable de Saint-Pierre, martyr, et l’autre sous celui de Saint-Thomas-d’Aquin. Le grand autel avait été construit, en 1537, par François de Dinteville, deuxième du nom, qui, en même temps, avait fait établir les orgues et édifier la voûte de l’église ; il l’enrichit d’autres œuvres d’art, entre autres le tableau de Sainte-Eugénie, qu’il fit placer au-dessus du maître-autel.
La collégiale était un lieu de pèlerinage et de grande dévotion ; un nombre considérable d’étrangers étaient attirés dans la ville pour y visiter le trésor, qui se composait des innombrables reliques, statues, tableaux et ornements d’une grande valeur donnés par les évêques.
Sainte-Eugénie fut fermée le 8 mai 1793, et on apposa les scellés sur les principaux meubles et sur les portes du monument.
Cette église fut vendue sur la mise à prix de 6 blancs 1; elle fut adjugée au citoyen Louis Bercier moyennant la somme de 8 225 francs, que l’adjudicataire ne put payer. Démolie en 1797, ses matériaux servirent à la construction de maisons bâties sur son emplacement ; quelques-unes laissent encore apercevoir des fragments de cet édifice ; à l’intérieur, quelques colonnes engagées à chapiteaux du xiie siècle, et, à l’extérieur, un pignon et une partie du chevet, sous lequel le ruisseau de Sainte-Eugénie prend sa source.
Saint-Saturnin
De Saint-Saturnin, il ne reste rien. Cette église, dont la construction est de date inconnue, fut restaurée en 923 et probablement détruite au xie siècle. Seule, l’église paroissiale de Saint-Pierre, qui fut reconstruite deux fois, a subsisté des trois églises que possédait Varzy au xe siècle.
Église paroissiale de Saint-Pierre
La première église paroissiale de Saint-Pierre, dont la date de fondation est inconnue, fut restaurée en 923 par l’évêque Gaudry, en même temps que Sainte-Eugénie et Saint-Saturnin ; de celle-là, il ne reste rien. Elle fut reconstruite en 1102 par l’évêque Humbaud. Cette seconde église, de style roman, qui plus tard prit le nom de Saint-Jean, ne fut pas détruite lors de la construction de l’église actuelle ; elle se trouvait tout à côté ; elle servit de baptistère et on l’employa aussi pour les catéchismes. Après avoir été dévastée en 1793, elle devint une salle de club ; elle servit longtemps de magasin, et, en 1846, elle fut démolie en partie pour construire sur son emplacement des écuries et des granges. Il n’en reste plus qu’un pan de mur, que soutient un contrefort.
L’église paroissiale actuelle est un magnifique vaisseau, mesurant intérieurement 50,5 mètres de longueur et 17,75 mètres de largeur ; composée de 3 nefs, 1 principale et 2 petites, dites bas-côtés. Elle est d’un style élégant (du commencement du xive siècle). On retrouve, cependant, dans les gros piliers de la nef, le sentiment de la fin du xiiie siècle ; en effet, d’après les documents que nous avons étudiés, les fondations ont dû être jetées en 1280 ; elle fut terminée en 1350 ; sa construction aurait donc duré 70 ans à s’accomplir.
Son plan représente une croix latine ; sur les bras de la croix, formant un transept, s’élèvent deux clochers, qui accompagnent un chevet à pans coupés, et donnent à cette église une physionomie toute particulière.
Sa façade est très dégagée, bien que flanquée de deux contreforts amortis en pignon et de deux arcs-boutants qui, en la consolidant, lui servent de décoration. La flore de ses chapiteaux, très variée et bien exécutée, donne une richesse distinguée à l’ensemble de ce gracieux monument. Son chevet, orné de contreforts en pignon, de fenêtres à colonnettes et chapiteaux sculptés d’un double rang de feuilles, est une merveille de grâce et d’élégance.
À l’intérieur, on est impressionné par la hardiesse de la nef principale, ornée d’un triforium. Nous ne retrouvons malheureusement des beaux vitraux qui ornaient l’église que les restes d’une ancienne verrière du xive siècle, dans la fenêtre centrale de l’abside, représentant des sujets légendaires tirés de l’histoire de Notre-Seigneur et de celle de saint Pierre, qui seraient signés, dit-on, du nom de leur auteur.
L’église possède six cloches : une grosse cloche, datée de 1767, qui ne fut pas détruite à la Révolution ; une autre, nommée Barbet, née à Varzy en 1493 (comme dit l’inscription) et refondue en 1864, ayant pour parrain M. Delangle, ministre de la justice, et pour marraine Mme Gaudin, sa fille ; la cloche dite du Catéchisme, qui date de 1807, et un carillon composé de deux cloches, dont une refondue sous l’administration de M. Oudot, maire de Varzy. La dernière cloche, qui pèse 700 kilos, dont la pose peut être regardée comme un ouvrage hardi et aussi de curiosité, est placée extérieurement, à la pointe d’un des clochers de l’église ; elle sert de tocsin et de timbre à l’horloge, et comme il est probable qu’elle a été placée en cet endroit lors de la construction des clochers, qui remonte au xive siècle, il y aurait à peu près 600 ans qu’elle serait ainsi suspendue.
Dans la sacristie se trouvent de nombreuses reliques, très intéressantes aussi au point de vue artistique, dont nous allons faire la nomenclature et l’historique.
Reliques
Voici ce que relate le mémoire historique des saintes reliques qui se trouvaient dans le trésor de Sainte-Eugénie, et dont la translation à l’église paroissiale de Saint-Pierre a été faite le 9 octobre 1792, lors de la suppression du chapitre de l’église collégiale 2:
Reliques de sainte Eugénie, martyrisée à Rome en l’an 261.
Les reliques que nous avons de cette sainte patronne furent apportées de Rome par Gaudry, évêque d’Auxerre. La translation s’en fit le 18e jour de mai de l’an 923.
Elles sont contenues :
1° Dans une magnifique châsse d’argent du xiiie siècle, renfermant deux morceaux du crâne en toute son épaisseur ;
2° Un reliquaire de bois en forme de bras couvert de plaques d’argent doré du xiie siècle, dans lequel se trouve une partie de l’os humérus, long de 6 pouces.
Reliques de Saint Renobert
Saint Renobert, second patron de notre église, était évêque de Bayeux au viie siècle ; sur la fin du ixe siècle, son corps fut transporté, pour éviter les incursions des Normans Danois.
M. Baillet croit qu’on en mit une partie à Corbeil-sur-Seine et que l’autre fût portée au diocèse de Besançon ; il ne dit rien de Varzy. Il ne savait pas apparemment que nous avons dans notre église un monument très ancien qui fait voir que le corps de saint Renobert de Bayeux y a été relevé de terre par Hugues de Noyers, évêque d’Auxerre.
Autour de la tombe de saint Renobert, on remarque l’inscription suivante :
Hic Reynobertus sanctus fuit intumulalus
Bajocensis honos, qui rexit pontificatus.
Hugo bonus prœsul prœsens fuit ad relevatum
Qui dormitat ibi recipit de febvre juvamen.
Traduction :
Ici saint Renobert fut mis au tombeau
L’honneur de Bayeux, dont il fut évêque.
Hugues le Bon, évêque, fut présent au relèvement.
Celui qui dort ici reçoit le soulagement de la fièvre3.
À l’appui de cette version, voici ce que dit l’abbé Lebeuf dans son ouvrage, Confraternité du chapitre d’Auxerre avec diverses églises du royaume :
« Le chapitre de l’église d’Auxerre se trouve lié de confraternité de temps immémorial avec ceux de la cathédrale de Beauvais, Bayeux et celui de Saint-Martin-de-Tours.
Celle de Saint-Martin-de-Tours vient de ce que le corps du grand saint Martin fut réfugié à Auxerre durant les guerres des Normans, à la fin du ixe siècle, et de ce que le clergé de Saint-Martin vint le reprendre solennellement au monastère de Saint-Germain, où il était en dépôt 4; celle du chapitre de Bayeux doit son origine au transport des corps de saint Renobert, célèbre évêque de Bayeux, et de saint Zenon, son diacre, dans la ville d’Auxerre, à l’occasion des mêmes guerres des Normans. Les ossements de ces saints, commis à la garde de l’évêque d’Auxerre, furent réfugiés dans son château de Varzy, excepté une partie qu’on transporta en Franche-Comté. La portion des reliques restées à Varzy dans un cercueil de pierre fournit ce qui servit à la dédicace de la nouvelle paroisse, érigée dans la cité d’Auxerre, au commencement du xiiie siècle, sous l’invocation de saint Renobert, sur le territoire de laquelle est une bonne partie du chapitre. »
D’autre part, en parlant de Hugues de Noyers, il dit :
« Ce fut de son temps et en sa présence que fut faite l’élévation des reliques de saint Renobert, évêque de Bayeux, qui auparavant étaient dans un tombeau de pierre. S’étant réservé dans cette cérémonie les plus petits ossements du saint, c’est à dire les phalanges des mains et des pieds, il s’en servit pour la dédicace de l’église du nom du même saint qui fut élevée à Auxerre. »
Pierre de Broc, évêque d’Auxerre, faisant la visite de notre collégiale le 3 juin 1642, tira de la châsse d’argent de saint Renobert un os de la jambe de ce saint, qui fut déposé, le dimanche 19 avril 1643, en l’église paroissiale de saint Renobert, à Auxerre. Une autre portion du même évêque fut accordée à l’église cathédrale de Bayeux, en 1711, sous l’épiscopat de Charles de Caylus, évêque d’Auxerre, d’heureuse mémoire.
Les reliques de ce saint que possède Varzy sont enfermées dans trois reliquaires :
1° La grande châsse de saint Renobert, ouverte lors de la visite de Nicolas Colbert, évêque d’Auxerre, le quatrième jour de novembre 1673 ; on a trouvé 7 grands ossements presque entiers, savoir : 2 os des cuisses nommés fémur, 2 omoplates, 1 os sacrum, 1 clavicule et 1 os pubis, et séparément, dans une espèce de poche de fin linge, 1 os d’un bras nommé radius, et 1 côte entière avec quelques petits fragments et esquilles d’os humain inconnus.
Cette châsse est de la fin du xiie siècle et donnée à Varzy par Hugues de Noyers, ainsi qu’on le verra plus loin.
2° Une châsse de bois couverte de plaques d’argent faite en forme de tourelle octogone avec une petite serrure et enrichie de quelques figures d’argent en bosse, contenant tout l’os du dessus de la tête d’homme nommé crâne, que l’on dit être l’os de la tête de saint Renobert. Châsse du xiie siècle, style romano- byzantin.
3° Un reliquaire du xiie siècle en forme de bras couvert de plaques d’argent et bandes de cuivre doré, contenant un os radius d’un bras humain de 6 pouces de longueur. De plus, une petite bourse de soie dans laquelle sont des morceaux d’un os, nommé apophie ou jointure, étiqueté saint Renobert.
Ces trois reliquaires, ainsi que les deux qui renferment les reliques de sainte Eugénie, ont une grande valeur artistique et ont figuré à l’Exposition universelle de Paris en 1900.
Il existe d’autres reliquaires de moindre importance artistique :
Reliques de Saint Léonard
Le reliquaire est en forme de bras vêtu, duquel sort une main, le tout de bois peint et doré, parsemé de fleurs de lys, du style du xviie siècle.
Reliques de Saint Paul
Le reliquaire est de bois argenté en forme de bras vêtu d’une manche fort plissée, également du style du xviie siècle.
Reliques de Saint Prix
Le reliquaire est fait en forme de bras en bois doré, posé debout sur une base ou piédestal carré, et de style du xvie siècle.
Reliques de Saint Cot
1° Un reliquaire en bois doré, d’une forme carrée, sans sculpture en relief,du xviie siècle ;
2° Une petite châsse de bois peint, faite en forme d’église gothique, posée sur un pied, de caractère Louis XIII.
Reliques de Saint Sébastien
Le reliquaire est en corne transparente, de figure cylindrique, garni de cuivre doré, posé sur un pied de cuivre, comme d’un calice, d’un caractère bizarre auquel on ne peut attribuer une époque bien définie.
Reliques de Saint Eusèbe
Le reliquaire est de bois doré, sans caractère.
Reliques de la Vraie Croix
Cette précieuse relique est renfermée dans une petite croix d’or dans laquelle l’évêque Nicolas Colbert dit avoir trouvé, lors de la visite de nos reliques qu’il fit en 1673, de petits papiers pliés, écrits en sorte de petits caractères anciens : De vera Cruce.
II appert5, par un ancien nécrologe de notre église, au rapport qu’en fit M. Joseph Rossignol, chanoine dudit seigneur Nicolas Colbert, que cette petite croix a été donnée à ladite église Sainte-Eugénie par Hugues de Noyers, évêque d’Auxerre (de 1183 à 1206), dans lequel nécrologe, au sixième des ides de décembre, se lisent ces mots : Eodem die obiit bonœ recordationis Hugo de Noyers, venerab Autissio. Episc. qui dedit nobis[…] pixidis argenteam cum reliquiis sanctorum et cum cruce parvula aurea inquâ de ligno domini continetur, etc… obiit anno 1206.
Traduction : Le même jour mourut Hugues de Noyers, de bon souvenir, vénérable évêque d’Auxerre, qui nous donna un coffret d’argent avec des reliques de saints 6et avec une petite croix d’or dans laquelle est contenue une parcelle de la croix du Sauveur ; il mourut l’an 1206.
Cette petite croix d’or, ornée de cabochons et de pierreries, fut mise sur une croix d’ébène par les soins de l’évêque Nicolas Colbert.
Toutes ces reliques sont contenues dans une armoire, dont les vantaux sont ornés de peintures.
À l’intérieur, les panneaux représentent quelques scènes de la Passion : le baiser de Judas, l’arrivée du Christ au prétoire et la Flagellation ; ils sont du xvie siècle.
À l’extérieur, ils représentent : la Pénitence de saint Pierre, le Quo Vadis et le Crucifiement de saint Pierre ; ils sont d’époque moderne.
On remarque aussi, dans cette église, des œuvres admirables du commencement de la Renaissance : deux statues en pierre, l’une, une Vierge à l’Enfant ; l’autre, une statue de Sainte-Eugénie, d’un goût et d’un arrangement parfaits ; une chaire, également de la Renaissance, fort intéressante, aux pieds des pilastres qui forment pans-coupés sont incrustés les mots : Paix et Amour7.
Mais l’œuvre la plus importante est un tableau formant triptyque, représentant la Vie et le martyre de sainte Eugénie.
Ces richesses proviennent de la basilique de Sainte-Eugénie à laquelle elles avaient été données par François de Dinteville.
Il est intéressant de connaître la vie de ce bienfaiteur.
Voici ce qu’en dit l’abbé Lebeuf dans son ouvrage sur les évêques d’Auxerre :
« François de Dinteville, le deuxième du nom, a été évêque d’Auxerre de 1530 à 1554.
François de Dinteville mangeait peu, buvait fort rarement, ne dormait guère, travaillait continuellement, étudiait sans relâche, et vivait comme un vrai philosophe. Outre les arts libéraux, il se connaissait aussi dans la mécanique. Aimant surtout la peinture, il avait toujours chez lui quelque peintre. Il était ennemi déclaré de l’oisiveté, et rappelait souvent à ceux de sa compagnie l’adage d’Appelles. S’il faisait accueil aux gens studieux, laborieux et vigilants, s’il les aimait et les honorait, il avait aussi en horreur les lâches, les fainéants, les gens oisifs et paresseux ; il était d’une très faible santé tantôt attaqué de fièvre ou dysenterie, tantôt des douleurs de la gravelle et de la goutte. Au milieu de ces infirmités, il se réjouissait de souffrir en ce monde, pour arriver dans le lieu de rafraîchissement. »
C’est par où l’auteur anonyme finit sa relation, à laquelle j’ai été obligé d’ajouter plus de la moitié des faits qu’il n’a pas rapportés comme étant alors trop nouveaux et d’une espèce que j’avoue n’être devenue intéressante que depuis l’éloignement des temps. On peut reconnaître quelques tableaux faits sous son épiscopat et par ses amis à la représentation de son visage que les peintres se plaisaient à introduire dans le rang des spectateurs. Aussi est-il tiré dans le tableau de la Lapidation de saint Étienne conservé sur l’autel de la Chapelle Saint-Alexandre au fond de l’église cathédrale d’Auxerre, et dans celui du Martyre de sainte Eugénie, à Varzy, au retable du grand autel de l’église collégiale. Ces tableaux passent pour être de la façon de Félix Chrétien, chanoine, qui transcrivit l’abrégé de sa vie dans le livre manuscrit des évêques, conservé au trésor littéral du chapitre. L’église de Sainte-Eugénie de Varzy, dont je viens de parler, eut une grande part dans ses libéralités, il l’enrichit de plusieurs ornements en 1537, il y fit construire les orgues, le grand autel, avec ses accompagnements et la voûte qui est au-dessus.
On attribue à l’auteur des tableaux les quatre distiques qui suivent :
Is Præsul cujus liber hic dat splendida gesta
Immeriti pœnas pertulit exilii
Vidit eum infontem testisque comesque laborum
Felix a christi nomine nomen habens :
Vidit, et est ipsum casu comitatus in omni
Mæstitiæque cornus, lætitiæque comes
Cui cum non posset majora rependere dona
Itud scriptura nobilitavit opus.
1566.
Traduction :
Subit les peines d’un exil immérité.
Un ami, nommé Félix, au nom de Jésus-Christ,
Témoin et compagnon de ses travaux, reconnut son innocence.
Il le vit et l’accompagna en partageant
Dans toutes circonstances ses peines et ses joies.
Ne pouvant témoigner de plus grande reconnaissance.
Il a illustré cet ouvrage par la copie qu’il en fit.
1566.
Cet écrivain de l’éloge de François de Dinteville avait commencé par être enfant de chœur dans la cathédrale, ainsi que je l’ai vu par les registres ; et il avait tellement gagné la bienveillance du prélat par la délicatesse de sa main dans l’écriture et la peinture, qu’il parvint à être chanoine. On apprend par ses vers qu’il avait été son commensal et que s’il n’était pas auteur de la Vie de François de Dinteville, il en était le copiste8.
L’évêque de Dinteville avait établi l’an 1531, lors de son ambassade à Rome, Filibert de Beaujeu, évêque de Bethléem de Clamecy pour son suffragant quant aux fonctions épiscopales. Cet évêque, vice-gérant, avait visité les paroisses de la ville, et fait les ordinations suivant le besoin ; on croit qu’il continua les mêmes pouvoirs depuis son retour de Rome, au moins pendant quelques années ; cela est d’autant plus vraisemblable, qu’il fut obligé de faire plusieurs voyages à l’occasion d’un bâtiment qu’il entreprit à Tonnerre, en 1535, et qu’il fut détourné de ses fonctions pour une autre affaire plus embarrassante ; il se l’était attirée en voulant punir lui-même un chasseur qu’il avait trouvé dans les forêts de Varzy9.
Jusqu’à sa mort, il fit presque, chaque année, quelques embellissements dans l’église cathédrale d’Auxerre. Outre ce qu’il fournit à l’exemple de son oncle pour continuer la tour, il destina, en 1543, une somme pour orner l’église de peintures en différents endroits10.
La prodigieuse statue de saint Christophe était alors bien avancée ; on y avait travaillé pendant son absence, selon le goût particulier d’un chanoine (Jean Olivier, curé de Champlemi), mais le prélat était bien éloigné d’avoir ses idées : François de Dinteville était doué d’un goût exquis pour la peinture. Claude Robert dit dans ses additions en gallia christiana que cet évêque dépeignit de sa propre main à Regennes les châteaux appartenant à l’évêché d’Auxerre avec leur voisinage, et aussi pour tout ce qui dépendait de la mécanique, connaissance qui avait peut-être été l’un des fondements des faux soupçons qu’on avait eu contre lui11.
Tableau de sainte Eugénie
Le tableau votif, que l’évêque de Dinteville fit faire en hommage à sainte Eugénie, est placé dans l’église Saint-Pierre, à gauche, dans la chapelle latérale, près du chœur.
C’est un triptyque en bois, se fermant avec doubles vantaux, et dont le panneau de fond mesure 2,15 mètres de largeur et 1,40 mètres en sa plus grande hauteur. Les personnages du premier plan ont tout près d’un mètre de hauteur. Lorsque les deux portes sont fermées, elles représentent sur la surface extérieure des grisailles ; l’une, à gauche, le Martyre de saint Étienne, l’autre, à droite, le Martyre de saint Laurent.
Quand les deux portes sont déployées, l’ensemble du tableau représente la vie de sainte Eugénie, son accusation, son martyre et sa glorification.
Au milieu du panneau principal, on voit sainte Eugénie à genoux devant son juge, et frappée par le bourreau ; à gauche et à droite sont différents personnages, parmi lesquels on distingue, dans le troisième à gauche, le portrait de l’évêque de Dinteville, représenté coiffé de la barrette, avec ses armes et sa devise Virtuli — Fortuna — Comes. (La fortune est compagne de la vertu), peintes au-dessus d’un portail qui simule les murs d’un château fortifié et, à droite, une ville avec ses tours formant paysage, que l’on peut supposer être Varzy. Une tête couverte d’une petite toque flamande émerge du sol entre les jambes du bourreau. C’est, évidemment, la figure du peintre, qui aura ainsi signé son œuvre, selon l’usage de ce temps12.
Au troisième plan du tableau s’élève la coupe verticale d’un chœur d’église gothique. Devant la première marche du sanctuaire, sainte Eugénie, revêtue d’un costume religieux, embrasse la vie monastique et prononce ses vœux. Un prêtre les reçoit ; les pieux ascètes ses frères garnissent les deux côtés du chœur. Dans l’abside, trois fenêtres armoriées et ornées de vitraux se détachent en lumière sur le fond obscur des voûtes.
Aux pieds du personnage du premier plan sont représentées deux planchettes sur lesquelles le peintre a simulé des feuilles de parchemin écrites, et au bas du tableau, presque au milieu, la date 1535.
Sur l’une des tablettes est représentée une écriture probablement flamande, qui, jusqu’ici, n’a pas été traduite ; peut-être nous renseignerait-elle sur l’origine du tableau ?
L’autre contient une prière à sainte Eugénie dont voici la copie :
Virgo martyr Eugenia decus
Et gemma virginum tua prece nos expia ab omni labe criminum, ut per tua suffragia mereamur ad dominum pervenire cum gloria post hujvite terminum — v — ora pro nobis beata Eugenia — ut digni efficiamur promissionibus christ : Orato ;
Indulgentiam nobis quesumus domine beata Eugenia virgo et martyr imploret : que tibi grata semper extitit et merito castilatis et suæ professione virtutis. — Per christum dominum nostrum.
Traduction :
Vierge martyre Eugénie, l’honneur et la perle des vierges, par ta prière lave-nous de toutes taches de crimes, afin que, par tes suffrages, nous méritions de parvenir au Seigneur avec gloire, après le terme de cette vie ; prie pour nous, bienheureuse Eugénie, afin que nous devenions dignes des promesses du Christ.
Prière. — Seigneur, nous demandons pour nous l’indulgence que la bienheureuse vierge Eugénie et martyre implore, elle qui te fut toujours agréable et par le mérite de la chasteté et par sa profession de vertu. — Par le Christ Notre Seigneur.
Sur le vantail ouvert de gauche, on voit l’accusatrice Mélanthia, le père juge de sa fille, et sainte Eugénie découvrant sa poitrine pour se justifier ; — et qu’un pinceau scrupuleusement pudique a cru devoir dissimuler en la barbouillant.
Le vantail de droite représente une apparition glorieuse de la sainte ; elle vient retirer des profondeurs de la terre et conduire au séjour de l’immortalité, sa mère, qu’un trop grand attachement aux choses d’ici-bas retenait captive dans les limbes.
Au bas de cette scène, on voit un mausolée, dont une des faces reproduit en quelques mots latins la légende de sainte Eugénie que voici :
Divae — Eug. — Sacr.
Eugenia oirginini pulcherr, Filie dulcis.
Philippus et Claudia parentes ejus benefici ex
Genitum errore ad chri — Veritatem conver — Po.
O quam bene lugeras Eugenia quam prudentes nos desserveras.
O magnum solatium quod tante glorie consortes nos efficis.
Et à la suite de cette inscription l’extrait du martyrologe romain concernant la vie de sainte Eugénie, que nous donnons d’autre part.
- N.D.É. 2023 (Note De l’Éditeur 2023) : Un « gros blanc » équivalait à 12 deniers ou 1 sou, soit un vingtième de livre. ↩︎
- Ce manuscrit nous fut communiqué par M. le docteur Abel d’Angerville, qui le tient de sa famille. ↩︎
- Il s’agit très vraisemblablement d’un miracle. Cela ne veut-il pas dire : celui qui vient se reposer près de ce tombeau, reçoit le soulagement de la fièvre. ↩︎
- N.D.É. 2023 : Dans Promenades pittoresques en Touraine — Histoire, légendes, monuments, paysages ; Casimir Chevalier décrit l’arrivée des reliques de saint Martin à Auxerre au travers d’une scène très détaillée, voire surprenante. Il relate aussi la restitution des reliques qui, vision de Tours, n’aurait pas été aussi simple que la description de l’abbé Lebeuf. ↩︎
- N.D.É. 2023 : du verbe apparoir « Il ressort ou fait apparaître que… » ↩︎
- C’est vraisemblablement la châsse de Saint-Renobert. ↩︎
- Il est regrettable que le pinceau de la restauration ait barbouillé de couleur ces objets d’art si délicats. ↩︎
- Il ne s’en suit pas pour cela qu’il soit l’auteur du tableau de Varzy, que l’on attribue généralement à un artiste de l’École flamande, il était sans doute un scribe habile, un miniaturiste, mais non un peintre. ↩︎
- Rencontrant un chasseur braconnant dans la forêt de Varzy, il le fit pendre. Comme les seigneurs à cette époque n’avaient plus le droit de haute justice, il fut appréhendé et alla à Rome demander le pardon au pape et se mettre sous sa protection. Or, pour se laver de ses fautes, il fit faire un tableau votif en hommage à sainte Eugénie, qu’il fit placer sur le maître-autel de l’église collégiale de Varzy. ↩︎
- Entre autres le tableau de la Lapidation de Saint Étienne, peint sur bois, panneau qui mesure 2,40 mètres de largeur sur 1,05 mètres de hauteur, daté de 1550, où l’on remarque le portrait de l’évêque de Dinteville mitré et avec ses armes pendues à un arbre, et qui se trouve encore actuellement dans la cathédrale d’Auxerre. ↩︎
- Ainsi qu’on l’a vu dans l’histoire de Varzy, on l’avait soupçonné, ainsi que son frère, d’être en relation avec un comte italien nommé Sebastiano, que l’on a condamné comme étant l’empoisonneur du Dauphin (fils aîné de François ler). ↩︎
- Si j’attire tout particulièrement l’attention sur ce tableau, c’est qu’on peut le considérer comme une œuvre importante de l’École flamande, et qui peut être attribuée à Bernard Van Orley, ou à son élève de Coxie.
Van Orley naquit, d’après certains auteurs, en 1470, d’autres disent en 1490 ; il mourut en 1542. Il appartenait à une noble famille de Luxembourg, qui s’attacha à la cour des ducs de Bourgogne. Il prit pour devise ces mots flamands : Elx syne tyt (à chacun son temps). Il visita l’Italie, où il connut Raphaël.
Van Cocyen, dit Michel de Coxie, est né en 1499 et mourut très âgé en 1592. Comme son maître, Van Orley, il visita l’Italie et se trouvait à Rome en 1532, où il se lia d’amitié avec Vasari. C’est à cette même époque que l’évêque de Dinteville était, à Rome, comme ambassadeur en Italie, de 1531 à 1534. Peut-être a-t-il pu connaître ces artistes pendant son séjour en Italie, et concevoir le tableau votif qu’il fit exécuter. ↩︎
