Chapitre X : Goulets, routes, curiosités naturelles et artificielles

Le regard de l’Oeil du Photographe : Ce dernier chapitre marque l’entrée du Vercors dans la modernité. L’auteur nous fait vivre l’épopée vertigineuse de la percée des routes à travers les murailles calcaires des Grands et Petits Goulets au milieu du XIXe siècle. Ce tour de force architectural, mené par des ingénieurs visionnaires et des ouvriers suspendus au-dessus du vide, a enfin désenclavé la région, ouvrant la voie au commerce et aux premiers touristes émerveillés par ces sites sauvages. Une conclusion parfaite, sorte de guide de voyage d’époque, célébrant la beauté pittoresque et indomptable de ce massif majestueux.

Parmi les grandes améliorations dont le Vercors a été l’objet et le théâtre, il faut compter l’ouverture des tunnels des Goulets et l’établissement, à travers ces gorges et le Vercors, des voies par lesquelles on y accède et le traverse. Celles-ci se réduisent à deux : la route départementale de Die à Pont-en-Royans, et le chemin vicinal de moyenne communication de Saint-Agnan, où il s’embranche avec la route précédente, au Villard-de-Lans.

Ces deux voies méritent bien que nous en donnions la description. Au surplus, comme ceux qui les parcourront seraient peut-être bien aises de connaître ce que les communes traversées contiennent d’intéressant, nous accompagnerons notre description de l’indication des objets dignes d’être visités et de fixer l’attention. Nous ferons donc une sorte de guide du voyageur au Vercors.

Commençons par la plus ancienne des voies en question, qui est en même temps la plus importante. L’étroite gorge du Grand-Goulet, qui livre passage à la Vernaison entre le Vercors et Échevis, n’était pas tellement abrupte partout, qu’on n’eût jadis réussi à la traverser. On suivait plus facilement et à peu près sans danger la gorge du Petit-Goulet, qui, guère plus large mais moins longue, laisse couler la même rivière d’Échevis à Ste-Eulalie et à Pont-en-Royans.

Aussi, dès le xiiie siècle, outre les chemins de St-Laurent au Vercors par l’Alp, et celui du Pont au même Vercors par l’Allier, il y avait un chemin du Pont et de Ste-Eulalie au Vercors par Échevis et le Grand-Goulet. Soit que l’on arrivât à Échevis par le coteau de Châtelus, soit qu’on y arrivât par le chemin de Gilfort et la crête du Penat, soit que l’on eût suivi le creux du Petit-Goulet et l’eau de la Vernaison, on trouvait sur la rive gauche de celle-ci un chemin bien suivi se dirigeant vers le Grand-Goulet. Arrivé au point où les rochers se resserrent jusqu’à ne laisser absolument que le passage de la rivière, sur le territoire d’Échevis mais à son extrémité, le chemin franchissait l’eau au moyen d’un pont, puis gravissait le rocher de la rive droite dans la direction nord-ouest sur une longueur de 200 toises. Il tournait ensuite subitement vers le levant, et, après un parcours de 60 toises, suivait de nouveau et pendant 70, la direction nord-ouest. Puis, après 88 toises faites sur le rocher dans la direction nord-est, il arrivait, par une sorte de pelouse entre deux rochers et sur une longueur de 300 toises, à la terre sur la paroisse de St-Martin. De là, tandis qu’un sentier conduisait vers la partie nord du Vercors, le chemin descendait vers le sud-est pour repasser bientôt la Vernaison sur un autre pont, et se diriger vers la Chapelle.

Cet état de choses existait en 1318, comme le prouve un acte de cette date, faisant justement passer la limite du Vercors avec Échevis entre les deux ponts des Goulets. Il existait encore bien plus tard, car le souvenir « de troupes qui autrefois, » apparemment au xvie siècle, « passaient sur le pont » inférieur et « suivaient le chemin » que nous venons de décrire, existait encore en 1775. Un parcellaire d’Échevis de 1640 mentionne cinq fois « le chemin des Grands-Goullets, » et une fois « le chemin du Pont au Grand-Goullet. » Ce dernier traversait la combe de Chastenier et le rif des Molles, et avait au nord la roche de l’Allier.

En 1774, on avait bien de la peine pour suivre l’antique chemin à travers les rochers du Grand-Goulet, et ce chemin avait à peu près disparu du côté du pont inférieur. Quant à celui-ci, il n’existait plus. « Pour descendre dans le ruisseau » au point de son emplacement, « il fallait s’abandonner sur une branche morte dont d’autres branches formaient une espèce d’échelle d’environ 3 à 4 toises d’hauteur, ce qu’on ne pouvait faire qu’avec un danger évident de périr. » M. Dusouchay, « intéressé dans les affaires du Roy, » ayant fait un voyage en Dauphiné et notamment dans la forêt de Vassieux, l’évêque de Die lui demanda un mémoire sur les « observations à faire » dans les Grand et Petit-Goulet en vue d’y faire passer les bois du Vercors. Le mémoire rédigé sous forme de questionnaire, surtout en vue d’un flottage à établir, fut expédié de Paris le 26 novembre. Les observations faites, on en consigna tous les détails dans un mémoire auquel on joignit un plan des lieux. Trois projets y sont étudiés : peut-on et faut-il adopter le flottage sur l’eau ? Peut-on et faut-il reprendre le vieux chemin dans son parcours primitif et refaire le pont inférieur ? Y a-t-il lieu de le reprendre en en modifiant et rectifiant le parcours ? On y donne sans rien décider, les principales bases de la décision. M. Dusouchay, ayant examiné le plan et le mémoire, et rédigé ses observations sur le tout, écrit à l’évêque, le 8 décembre 1775, qu’il a « l’honneur de luy envoyer cy joint le plan du Grand-Goulet, le mémoire explicatif, et ses observations sur le tout. » Puis il ajoute : « Si M. Foucher peut se persuader qu’on peut tourner et descendre une montagne très-escarpée au moyen de maints détours, je ne désespère point de l’entreprise que Votre Grandeur se propose… » De ces observations nous tirons seulement ceci : « Lorsqu’on a proposé à Monseigneur l’évêque de faire visiter si on ne pourrait pas établir un chemin depuis le moulin de la Jarjatte, appartenant « à M. Sauvion, jusqu’à l’extrémité » inférieure « du Grand Goulet, » on n’avait pas entendu suivre celui d’autrefois ; on le croyait encore plus impraticable que ne le portent les indications jointes au plan figuré. On avait demandé de voir si le chemin ne pourrait pas être pratiqué sur la partie méridionale du Grand-Goulet, par la rive gauche de la Vernaison. « C’est là, ajoute M. Dusouchay, ce qu’on désirerait sçavoir et ce qui est très-intéressant… » On attend réponse là-dessus.

S’il fut répondu à la demande de renseignements sur ce dernier point, la réponse ne dut pas être favorable à ce nouveau projet. Celui-ci était encore plus difficile à réaliser que les autres ; et on y renonça comme aux autres.

C’est sans doute en vue du vieux chemin dont nous avons parlé lors de ces projets de 1775 que furent faites ces excavations taillées de main d’homme dans le rocher qu’on remarque encore au fond du Grand-Goulet, près de l’eau. Ces cavités artificielles ont apparemment servi à soutenir des poutres posées en travers de la rivière et supportant elles-mêmes des planches facilitant la circulation.

Mais, que tout ce qu’on avait pu réaliser était défectueux et imparfait !

Malgré toutes les difficultés, on caressait toujours l’idée de faire une route du Vercors à Pont-en-Royans par les Goulets, qui étaient le seul passage ménageant la brièveté et une pente assez douce. Autant l’idée était belle, autant sa réalisation paraissait féerique. On regardait, non tout-à-fait comme des insensés, mais au moins comme des téméraires et des utopistes, ceux qui se permettaient d’en émettre l’espoir ou d’en chercher les moyens. Et cependant à ce rêve chéri on aimait à se livrer, à cause de sa beauté ; du reste, la science ne voyait rien d’absolument impossible dans ce gigantesque projet.

On en était là, lorsque en 1829 des ingénieurs conçurent sérieusement le projet d’ouvrir une véritable route de voitures dans ces deux massifs de rochers à travers lesquels la Vernaison avait trouvé un passage. Puis, en 1832, MM. de Montrond et de Montricher, ingénieurs des ponts et chaussées des arrondissements de Valence et de Die, hommes de grand talent et dont la postérité doit conserver un reconnaissant souvenir, mirent la main à l’œuvre, et élevèrent la voix en faveur du projet.

En intelligents disciples de Vitruve et de Frontin, ils avaient pénétré dans la vallée d’Échevis par la gorge du Petit-Goulet, avaient visité et soigneusement étudié ces lieux formidables, pris des nivellements, dressé des métrés, réparti des pentes, et conclu à la possibilité d’établir la route.

Le rapport rédigé par les deux éminents ingénieurs pour rendre compte de leur mission et dont on peut lire les principaux passages dans la Statistique de la Drôme par M. Delacroix, est un petit chef-d’œuvre d’exactitude, une photographie écrite. Il donne l’idée la plus exacte des sites curieux, pittoresques et sauvages, que présentent à chaque pas l’intéressante vallée d’Échevis et ses horribles gorges. Il conclut à l’adoption d’une route et trace la direction à suivre. Après avoir traversé le Grand-Goulet, au moyen de tunnels percés sur la rive gauche de la rivière, cette route devait traverser Échevis et aller, toujours du même côté, sortir par d’autres tunnels creusés au Petit-Goulet, de manière à déboucher sur la plaine de Sainte-Eulalie. Là, elle n’avait plus qu’à rejoindre, au hameau des Macaires, la route de Saint-Laurent à Pont-en-Royans. Là dépense de percée du Grand-Goulet est évaluée à 79 200 francs ; celle de la route depuis le Grand-Goulet jusqu’aux Macaires, à 85 000 francs ; celle de la percée du Petit-Goulet, à 21 600 francs ; et celle des travaux d’art dans la vallée d’Échevis, à 30 000 francs : soit une somme totale de 215 800 francs.

Le rapport produisit sensation, et, malgré beaucoup d’incrédules et d’opposants, fit son chemin ; si bien qu’en 1834, au Conseil général de la Drôme, plusieurs progressistes agitèrent, entre autres questions utiles et urgentes, celle de la route du Vercors au Royans par Échevis. Le Conseil appela sur le projet la sollicitude spéciale du Gouvernement, fit ressortir l’extrême besoin que le malheureux canton du Vercors avait de cette route, et proposa une répartition de la dépense. Les communes en supporteraient un quart, et le département un autre quart. Le surplus serait à la charge de l’État, qui devait trouver à la chose un grand avantage, comme propriétaire de la plupart des forêts du Vercors.

Le projet ne marcha guère, mais l’idée continua son chemin et s’élargit. Il fut question d’agrandir le cadre et de construire par les Goulets une route entre le Pont-en-Royans et Die. Ce dernier terme n’avait point échappé à MM. de Montrond et de Montricher, et ceux-ci n’avaient jugé bon de l’abandonner que pour le moment. Il donnait au projet plus de grandeur et de développement sans augmenter énormément la dépense. Le Conseil général de la Drôme classa en 1836 le chemin vicinal de grande communication n° 10 de Die à Pont-en-Royans, et M. Adam, conducteur des ponts et chaussées, fit un projet, où il s’aida des études préliminaires de MM. de Montrond et de Montricher.

Ce projet fait, M. Saladin, préfet de la Drôme, le soumit à l’ingénieur en chef du département, M. Picot, qui dans son rapport du 14 avril 1840 sur le projet de M. Adam, pour la partie comprise entre le Grand-Goulet et Pont-en-Royans, proposait des modifications considérables. Celles-ci étaient appuyées sur des observations faites récemment par M. Bernard, agent voyer en chef, qui, du reste, ne s’en tint pas à ce projet de refonte, mais, après bien des recherches, fit un second projet comparatif.

À la suite du rapport de M. Picot et des nouvelles études de M. Bernard, le Conseil général prit en 1842 la délibération suivante.

« Vu le rapport de M. le Préfet ;

M. l’agent voyer en chef entendu dans ses observations, par les motifs ci-dessus exprimés, le Conseil général est d’avis que ce nouveau projet soit préféré à l’ancien. Il ne devra cependant être adopté qu’à la condition que la partie qui s’étend sur le territoire de l’Isère, sera classée et exécutée aux frais de ce département. »

L’adoption de ce nouveau projet eût donné lieu à une économie de 80 à 100 mille francs pour le département de la Drôme. Mais le département de l’Isère ayant refusé tout concours, on dut encore modifier le projet de manière à se tenir exclusivement sur la Drôme. Du reste, pour ce qui est des projets, on ne put prendre des profils exacts, et les attachements durent se faire à mesure de l’exécution. De là des déconvenues. La partie adjugée à l’entrepreneur Prario pour 59 975 francs s’est élevée après l’exécution à 115 525 francs ; et tout à l’avenant.

Malgré tant de difficultés, les travaux commencèrent en 1842, sous la direction de M. Bernard. L’adjudication principale eut lieu le 9 septembre 1844. En 1848, tous les obstacles étaient surmontés du coté du Petit-Goulet, et la route du Royans au Vercors, livrée dès 1851 non seulement aux piétons et aux mulets, mais aussi aux voitures, était bien terminée en 1852.

Une commission composée de MM. Reynard, ingénieur en chef, l’abbé Champavier, membre du Conseil général, et Ménager, secrétaire général de la préfecture de la Drôme, constatait le grand mérite de cette œuvre dans son ensemble, et rendait hommage à l’activité persévérante de M. Bernard.

Cette route, en effet, est à elle seule une sorte de merveille. Et d’abord, 5 tunnels, longs de 70 mètres, 75 mètres, 25 mètres, 75 mètres et 45 mètres environ, se succèdent au Petit-Goulet, à des distances inégales. Dans les intervalles, la route est en certains endroits protégée contre les éboulements des parois supérieures par le rocher qui surplombe, taillé en forme de berceau.

De ces galeries, on voit à 150 mètres au-dessous de soi, la Vernaison aux eaux rapides et écumeuses, continuant à creuser son lit rocailleux et profondément encaissé. Sur la rive opposée se dresse gigantesque une montagne calcaire singulièrement curieuse. Il faudrait un pinceau pour reproduire dans ses détails et d’une manière un peu saisissante les bigarrures de ses formes et de sa couleur, et cette sorte de grotte naturelle bizarrement configurée qui trouve dans le reste de la montagne un encadrement prodigieusement assorti.

À l’issue du Petit-Goulet, on entre dans la vallée d’Échevis, dont les premières pentes sont couvertes de vignes, de prairies et de champs parsemés de noyers, de mûriers, de châtaigniers, et d’autres arbres à fruits. Au-dessus de ces terres s’étendent des forêts dominées par des rochers à pic, couronnés çà et là de bouquets de hêtres et de sapins, et dont la continuation au sud-est forme le Grand-Goulet.

La route traverse ensuite la Vernaison sur un pont de pierre d’une seule arche, puis suit la rive droite de cette rivière par une rampe de 5 500 mètres de long et une pente moyenne de cinq pour cent. À 15 minutes du pont, on aperçoit au delà et sur la rive gauche de la rivière, la petite église d’Échevis avec son clocher à la teinte grisâtre, et le presbytère. Ce dernier a été rebâti à neuf vers 1876, et l’adjonction de la salle de la mairie, de l’école et du logement du garde, lui a fait donner une proportion considérable, grandiose même. Quant au clocher et à l’église, ils datent du xviie siècle. Celle-ci fut construite à la place de l’ancienne, presque entièrement tombée pendant les guerres du protestantisme. On lui donna deux travées, outre le chœur en coquille, et le tout fut couvert avec une voûte. Depuis quelques années, une travée a été ajoutée vers la porte. Celle-ci a été avancée et faite avec les pierres taillées de l’ancienne, dont la date et l’inscription s’y lisent toujours en entier. L’édifice est encore fort petit, mais d’une propreté qui fait honneur au curé et aux paroissiens. Les autres habitations sont généralement cachées sous les arbres, et presque complètement isolées.

Après avoir gravi une partie de la rampe, on atteint un grand lacet, nécessaire pour l’adoucissement de la pente générale. Le lacet franchi, à environ 600 mètres au-dessus du niveau de la mer et 300 au-dessus de la sortie du Petit-Goulet, on commence à apercevoir le Grand-Goulet, caché jusque-là par l’inclinaison à l’Est qu’a la vallée à sa partie supérieure. Le paysage prend alors un caractère plus grand et plus alpestre. Bientôt on traverse un premier tunnel d’environ 60 mètres de longueur, souterrain ou plutôt sousrocher précédé et suivi de remarquables travaux d’art. Sur ce point, en effet, le rocher surplombait tellement, que toute base manquait pour asseoir la route. On dut creuser dans cette paroi des trous profonds destinés à recevoir des barres de fer capables de supporter le tablier de cette route, espèce de pont latéral ainsi suspendu sur un immense abîme. Pour faire cette opération, on descendait les ouvriers mineurs du haut de la montagne jusqu’au milieu du précipice, avec des cordes munies de bâtons en forme de croix qui leur servaient de siège. Sur ce frêle support, balancés au milieu d’un vide horrible, ils essayaient d’atteindre dans un élan, sous l’espèce de grotte continue formée par le rocher, quelque aspérité assez saillante pour pouvoir s’y cramponner. Après avoir ainsi conquis, au péril de leur vie, une base solide, ils y plantaient un crochet de fer auquel ils s’amarraient pour creuser les trous de mines.

À partir de ce point, ce ne sont que travaux d’art, galeries, tunnels, encorbellements. Du reste, la gorge, formée insensiblement après le premier tunnel, se rétrécit, et on aperçoit à une profondeur de moins en moins considérable la rivière qui se rapproche de plus en plus de la route.

Des deux côtés de celle-ci, entre les tunnels, se dressent des rochers d’un gris bleuâtre, dépourvus de végétation, et qui, d’une hauteur d’abord considérable, en diminuent successivement, moins cependant par l’ascension de la route que par l’abaissement du sol supérieur. Celui-ci, en effet, dessine sérieusement sa proclivité vers le fond de la vallée du Vercors, dont on est sur le point d’atteindre le creux infime, d’où coule la rivière.

Ici une cascade tombe dans un gouffre ; là des tapis de mousse et de légers bouquets d’arbres recouvrent la pierre ; ailleurs, dans un détour, on embrasse d’un coup d’œil un pli de la gorge parcourue, et celui où l’on va s’engager. Mais, rien d’aussi saisissant que ce passage où les parois, sur le point de se toucher, réduisent la galerie, ou plutôt l’encorbellement, à une obscurité aussi intense que celle de l’intérieur des tunnels.

Il a fallu faire passer la route de la rive droite à la rive gauche par un pont que ce rapprochement a réduit à un arc étroit, et au delà duquel les tunnels, devenus plus nombreux, c’est-à-dire plus courts, se succèdent à de plus courts intervalles.

Enfin, au sortir d’un dernier et fort court tunnel, on débouche subitement, et à trois mètres à peine du lit de la rivière, dans une petite vallée cultivée et habitée appelée la Jarjatte, dépendante de la grande vallée du Vercors, et dont les cimes boisées sont éloignées les unes des autres d’environ deux kilomètres. On est à la sortie du Grand-Goulet.

Là, plusieurs maisons ont été construites depuis le percement. Une pauvre baraque en planche, d’abord établie contre un rocher en encorbellement, sur la rive gauche de la Vernaison, pour le débit de boissons et de vivres aux ouvriers et aux voyageurs, en laissant le nom de Baraque à ce lieu, a fait place à trois ou quatre hôtels et à d’autres maisons. Cependant la plupart de ces établissements et maisons sont sur la rive droite. Peu de sites plus pittoresques que ce lieu, où l’art s’est si bien combiné avec la nature pour frapper les regards et émouvoir le cœur.

De la Baraque, la route continue à monter sur la rive gauche, mais en s’éloignant de plus en plus de la Vernaison, dont le cours est désormais lent et pacifique, sauf vers la digue de Cornet. Celle-ci est établie entre deux roches nues de 10 mètres d’élévation, qui se prolongent parallèlement, à une distance de plus de 60 mètres ; elle retient les eaux de la rivière, qui, sans cette construction, arroserait inégalement et inonderait des prairies excellentes. Cette vue déjà fort pittoresque, prise du moulin en face, est encore embellie par la construction, faite depuis quelques années seulement, d’un pavillon surmontant immédiatement la roche au nord de la digue, c’est-à-dire la rive droite de l’eau.

À 6 kilomètres de la Baraque, est le bourg de la Chapelle, dont on a traversé le territoire depuis la sortie du Grand-Goulet et où on trouve plusieurs bons hôtels. Dans ce bourg, chef-lieu du canton, le seul édifice intéressant est l’église, construite en croix latine et en style roman, sous la direction de M. l’architecte Epailly. Cet édifice, qui ne date que d’une quinzaine d’années, couvre l’emplacement de l’ancienne église paroissiale, détruite par un incendie. Il est flanqué d’un vieux clocher grisâtre, datant du xviie siècle, mais respecté par l’incendie dont nous venons de parler.

À trois kilomètres du bourg, au midi, en suivant pendant quelque temps le chemin de Vassieux, pour tourner ensuite à droite, on trouve la belle grotte à stalactites des Ferrières, dont nous avons donné la description au chapitre premier de ce travail. Revenu au chemin de Vassieux, on trouve un chemin fort convenable pour continuer sa marche jusqu’au village de cette commune. Les deux monuments seuls dignes de quelque attention que celle-ci présente au voyageur sont l’ancienne tour en ruines d’un moulin à vent au hameau de la Mure, et le chœur en coquille de l’église paroissiale, au village. De celui-ci, qui est à 10 kilomètres de la Chapelle et où on trouve quelques hôtels, on fait bien de revenir sur ses pas et d’aller rejoindre la route qu’on avait quittée au bourg même de la Chapelle.

De là, la route continue dans la direction sud-est, et atteint après 4 kilomètres le village de St-Agnan, qui domine au couchant la rivière de Vernaison et dont l’église et le clocher datent du xviie siècle. On y trouve des hôtels.

Après avoir franchi ce village, on aperçoit à gauche le château de la Tour, possédé au xviie siècle par les Gauthier de la Tour, et au xviiie par les Bonniot, et la route fléchit vers le midi et suit d’abord la rive gauche de la Vernaison, puis la droite, et arrive au village actuel de Rousset.

Là, se voient, outre l’église paroissiale, en bon état, les ruines du vieux village situées à 600 pas vers la gauche, et au milieu desquelles on ne trouve plus en état que la chapelle de Saint-Alexis, restaurée au xviiie siècle, et terme d’un pèlerinage fréquenté, le 17 juillet.

De Rousset, la route va en montant et en serpentant jusqu’à un tunnel souterrain d’environ 600 mètres de long, qu’elle traverse pour couper le col de Rousset sans en gravir les cimes. Au sortir du tunnel, on a devant soi l’immense vallée du Diois, où l’on descend par de longs et nombreux lacets.

Vers le village de Saint-Agnan, à la route précédente, entièrement achevée et classée départementale depuis 1878, se relie le chemin de moyenne communication pour le Villard-de-Lans, que nous qualifierons aussi de route, pour employer le langage commun. Cette dernière route, donc, suit le cours en descente de la Vernaison, quelle traverse peu avant le confluent de cette rivière avec le Buesch, rivière venue de Saint-Martin. Vers ce confluent commence un embranchement de route, qui, après quelques 1 500 mètres de parcours atteint le hameau de la Baraque, et y rejoint la route départementale, au moyen d’un pont jeté sur la Vernaison. Mais revenons au confluent du Buech avec la Vernaison.

De là, la route, continuant à suivre la vallée du Vercors, ne tarde pas à laisser vers sa droite le chemin de Tourtre, gros hameau de la commune de Saint-Martin et où on trouve des maisons d’une certaine antiquité. On peut signaler à 1 kilomètre au-dessus de Tourtre la grosse source jaillissante qui forme l’Adoin.

La route va ensuite passer au joli petit village de Saint-Martin, où l’on trouve de bons hôtels, et où le visiteur voit avec plaisir, devant la porte de l’église, un vieux tilleul, planté apparemment sous Sully. Le tronc de cet arbre antique est haut d’environ 4 mètres 50, et mesure 5 mètres 2 de circonférence à 1 mètre du sol.

De Saint-Martin on va à Saint-Julien, qui n’offre de curieux au voyageur que les grottes dont nous avons parlé au chapitre premier. Des spécimens de stalactites extraits de l’une d’elles se voient à coté de la grande porte de l’église, et au cimetière, où ils soutiennent des croix. Quant à l’église, ancienne dans plusieurs de ses parties, elle est surmontée d’un clocher carré, et bien entretenue.

À quelques kilomètres de Saint-Julien, il avait fallu jusqu’à ces dernières années côtoyer une pente rapide et suivre plusieurs lacets ennuyeux, pour arriver au hameau de la Balme, sur la commune de Rencurel, et au-delà de la Bourne, qu’on traverse sur un pont en pierre. De là, on suit la route de Pont-en-Royans au Villard-de-Lans, le long de la Bourne.

Mais ce contour à faire à la Balme rendait le trajet du Vercors au Villard long et dangereux. Les autorités de la Drôme et de l’Isère avisèrent à la construction d’un embranchement partant de la pente susdite et rejoignant directement par une pente douce, à quelques kilomètres au-dessus de la Balme, la route du pont au Villard, grâce aux trois tunnels creusés dans les rochers de la Tende.

Le point de jonction de cet embranchement avec la route de la Balme au Villard, d’abord vivement contesté par les populations voisines, fut fixé le 1er août 1868 vers la grotte de Goule-Noire, lieu particulièrement préconisé par le canton de la Chapelle-en-Vercors. La commission interdépartementale instituée par les préfets de la Drôme et de l’Isère pour donner son avis sur le point de jonction, et qui adopta à l’unanimité le lieu susdit, était composée de MM. Bonnafous, premier président de la Cour d’appel de Grenoble ; Girond, maire de Sassenage ; de Pélissier, membre du conseil d’arrondissement pour le canton du Villard ; le maire du Villard ; Odier, maire de Rencurel ; Bâche, agent-voyer en chef pour l’Isère ; Ernest Joubert, conseiller général pour le canton de la Chapelle-en-Vercors ; Eymard, conseiller d’arrondissement pour ce même canton, et maire de Saint-Martin-en-Vercors ; Jullien, maire de la Chapelle ; Brochier, maire de Saint-Jullien-en-Vercors ; Revol, ancien greffier à la Chapelle ; et Poinçot, agent-voyer en chef pour la Drôme.

Le point adopté par la commission est un des plus pittoresques qu’on puisse imaginer. La grotte de Goule-Noire, haute d’environ huit mètres sous clef, laisse échapper de ses flancs ténébreux une source aussi abondante que grand nombre de rivières. Ses eaux, qui se jettent immédiatement dans la Bourne, coulent sur des roches chargées de mousses noirâtres, qui leur donnent l’aspect du fameux Cocyte décrit par les poètes. Une autre grotte, située à une fort petite distance en amont sur l’autre rive, et de 120 mètres de long, crée un contraste étrange par la lumière qui en éclaire les profondeurs et lui vaut le nom de Goule-Blanche.

Quant à l’embranchement susdit et aux tunnels qu’il traverse, ils ont été exécutés en peu de temps, grâce à l’activité intelligente de l’entrepreneur, M. Serratrice, qui ici comme pour le tunnel du Col de Rousset a rempli ses engagements avec une remarquable ponctualité. Depuis 1880, ils sont parfaitement accessibles aux voitures.

Grâce à ces améliorations, le Vercors à vu s’ouvrir pour lui une ère nouvelle dont il est facile de mesurer les avantages. Ses habitants sont mieux à l’aise, tous travaillent et chacun vit mieux. La propriété y a triplé de valeur depuis trente ans. Les productions y ayant des débouchés faciles, on a défriché le sol avec ardeur, et quantité de terrains autrefois hermes sont devenus productifs. Les champs, bien cultivés, et les prairies, bien arrosées, y atteignent le maximum de leur puissance productive. Par suite, ceux qui précédemment cherchaient leur subsistance dans le braconnage, les délits et la maraude, échangent volontiers ces rudes et peu nobles métiers pour les occupations honnêtes et plus profitables de la culture, du négoce et de diverses professions libérales.

Des jardins fruitiers et potagers produisent des fruits et des plantes potagères d’une qualité peu inférieure à celle de la plaine. L’olivier et même la vigne trouvent dans l’altitude du sol une opposition sérieuse à leur culture ; mais le chou navet et le noyer y suppléent à l’office de l’olivier. Le vin, auquel on ne saurait substituer aucun produit de la localité, y est apporté, grâce aux routes nouvelles, dans des tonneaux toujours bien accueillis. À défaut d’une majestueuse grandeur, ceux-ci sont du moins toujours plus appétissants que ces affreuses outres qui couvraient jadis les flancs des mulets gravissant le Col de Rousset, l’Alp ou l’Allier, au retour des marchés de Die, de Saint-Jean et de Pont-en-Royans.

Les habitations ont depuis trente ans fait d’énormes progrès. On trouve maintenant au Vercors de magnifiques maisons. Le chaume a déserté déjà la plupart des toitures et fait place à des tuiles creuses ou plates. Les appartements tapissés et les salons n’y sont plus un phénomène étrange, mais un complément ordinaire chez les habitants riches ou bien à l’aise ; et, si l’extérieur des maisons bien crépi suffisait pour faire des châteaux, le Vercors compterait déjà une foule de châtelains. L’intérieur des habitations est presque partout propre et convenable, et l’ameublement généralement bon,quelquefois deluxe. L’escabeau chancelant et boiteux a fait place à la chaise garnie de paille ou de jonc, souvent à de beaux et bons fauteuils et à d’élégants canapés. Bientôt des meubles propres auront chassé de partout les vieux bahuts artisonnés. On trouve encore çà et là des murailles de boutique ou de cuisine tapissées avec des images d’un sou placardées dans un ordre qui n’est pas toujours un effet de l’art ; mais ces dernières reculent d’un jour à l’autre devant de beaux tableaux et d’excellentes gravures. Le piano et l’harmonium eux-mêmes ont au Vercors des connaisseurs dont les concerts ont plus d’une fois charmé des indigènes ébahis et d’étonnés visiteurs. Enfin les antiques bouchons et les sombres tavernes sont généralement remplacés par de bons restaurants et d’excellents hôtels, où touristes, voyageurs et courtiers sont sûrs de trouver excellent gibier, poisson superfin, fruits succulents, bon vin et toutes liqueurs dauphinoises.

Dans ces conditions, le Vercors ne pouvait manquer d’attirer à lui les curieux et les amateurs. Aussi, pendant la belle saison, de nombreuses caravanes d’étrangers, des pays les plus éloignés de notre France et de l’Angleterre, gravissent à pied ou en voiture la route des Goulets et traversent le Vercors, pour jouir des ravissants coups-d’œil, des paysages et des sites rares de la vallée ; ce qui donne pendant l’été à cette montagne un ton de fête presque continuel et l’animation de la plaine.

Bien plus, afin de faire voir et admirer à leurs amis absents nos pittoresques sites, maints voyageurs munis des instruments requis emportent du pays des dessins au crayon ou des photographies.

Pour qu’on ne nous accuse pas ici de vanter à outrance, de voir trop par son beau côté, un pays qui nous est personnellement cher, nous citerons quelques mots d’un jeune artiste de la Drôme, mais non du Vercors. N’étant pas en cause, il ne sera certainement suspect dans ses appréciations artistiques pour aucun de nos lecteurs.

À propos de peintres de notre département dont les œuvres avaient figuré au Salon de 1876, et sont savamment appréciées dans le Bulletin archéologique de la Drôme par M. Zénon Fière, ce dernier parle de M. Alphonse Salvaniac, de Dieulefit, dont la toile, sous le n° 1839, représente les Gorges de la Bourne à Pont-en-Royans. Or, après avoir donné une appréciation favorable de ce travail, notre jeune et excellent aristarque dit : « C’est bien là le ciel un peu brumeux parfois de nos montagnes, le ton grisâtre des rochers du Royans, l’eau nuancée de vert et de bleu de la Bourne. » Puis il ajoute : « Puisque M. Salvaniac paraît aimer notre beau Dauphiné, nous l’engageons à pousser plus avant son excursion, à franchir la montagne au pied de laquelle il s’est arrêté et à traverser les Grands Goulets, en se défiant par exemple de certain petit vin qui se débite dans une hôtellerie à l’extrémité de la percée et qui a l’inconvénient de donner au paysage des effets de lumière trop intenses et de lui occasionner des soubresauts fort gênants pour le levé des plans et les esquisses préparatoires. Arrivé là, notre compatriote pourra explorer le Vercors, se diriger sur Saint-Martin, suivre la curieuse route encaissée de rochers qui va du Villard-de-Lens à Sassenage, et continuer ainsi son trajet jusqu’à ce qu’il aperçoive la superbe vallée du Graisivaudan se dérouler devant lui.

Si M. Salvaniac suit nos conseils et nous rapporte de son voyage une toile embrassant un plus vaste horizon que la dernière, nous ne croyons pas trop présumer de son talent et du bon goût du jury en lui promettant une médaille pour le salon de 1877 . »

Après l’appréciation de M. Zénon Fière, qui à son goût artistique joint le mérite d’un écrivain habile, nous aimons à citer, en terminant, celle d’un des maîtres de la science géologique. Il s’agit de M. Albert Dupaigne, dont le grand et beau livre sur les Montagnes a été couronné par l’Académie française. Ce savant, en rappelant que le massif du Vercors fait partie d’une ramification des Alpes dauphinoises, ne manque pas de le signaler comme étant, avec celui de la Grande-Chartreuse, ce que ces mêmes Alpes nous offrent, à l’ouest, de plus pittoresque.

Si, après cela, quelqu’un doutait encore de l’intérêt que présente le Vercors, nous lui dirions en le quittant ; « Venez et voyez. »

FIN.