Le regard de l’Oeil du Photographe : L’éducation en milieu rural montagneux n’a pas toujours été une évidence. Ce chapitre fascinant retrace l’évolution patiente de l’instruction publique au sein des villages du Vercors. On y découvre la lutte constante des évêques et des consuls pour établir des maîtres d’école et des « précepteurs de la jeunesse » dès le XVIe siècle, souvent face au manque de moyens. La fondation d’écoles dédiées aux filles, portées par des dons charitables et des sœurs dévouées, démontre une volonté forte d’émancipation intellectuelle. C’est un bel hommage rendu aux pionniers de la transmission du savoir dans ces territoires enclavés

L’instruction et les connaissances humaines sont d’une haute importance pour le bien individuel et social autant que pour l’acquisition et le développement des connaissances religieuses. Aussi l’Église a toujours travaillé de tout son pouvoir à l’établissement et à la prospérité des écoles, à la diffusion de l’enseignement parmi le peuple. Il y a des rapports immédiats et directs entre l’Église et les institutions scolaires comme entre l’instruction religieuse et l’instruction purement humaine. C’est pourquoi nous joignons immédiatement ce chapitre aux deux précédents.

Il serait téméraire, en l’absence de document positif sur ce point, de dire qu’il y eut des établissements scolaires au Vercors avant le xvie siècle. Du reste, l’isolement de la localité, et le chiffre restreint de la population de ses paroisses étaient loin de se prêter favorablement à ces établissements. Mais ne peut-on pas voir l’indice d’une école existant à la Chapelle, dans le testament de « honneste homme Nycolas Algo, du bourg de lad. Chapelle de Vercors, » du 15 septembre 1569 ? En effet, ce testateur ordonne que « Abran Algo, » son fils et héritier universel, « entretienne à l’escolhe durant le tempz et terme de troys ans à ses dépens », dud. Abran, « le ou les postumes malhes » que pourrait avoir led. Nicolas. Ces trois ans « commenceront quand ces postumes seront en âge de dix ans ; et là où lesd. postume ou postumes ne voulusiont aller à l’escolle pour aprendre, aud. cas veut » que cet héritier « soyt tenu le mectre à maistre durant le terme de troys ans pour aprendre l’art et mestier que leur sera conseilhé pour son heretier » susd. « et de ses parans et amys. » Toutefois, on voit que le testateur ne se préoccupait nullement de l’instruction des filles posthumes qu’il pourrait avoir.

Après cet acte, on trouve une visite épiscopale de 1644 constatant qu’ « il y a maistre d’escole » à la Chapelle, ce qui n’empêche pas le prélat d’exhorter le curé « d’enseigner les petits enfants qui luy seront envoyés à défaut de maistre d’escole catholique. » La visite de 1658 dit qu’il y avait « un maistre d’escolle catholique », et un Estat de 1687 constate que celui-ci était payé 30 livres par la communauté.

Puis figurent successivement avec le titre de « précepteur de la jeunesse » de la Chapelle : en 1719 et 1720, Pierre Morand ; en 1734, Jean Brunet ; en 1738 et 1739 Jean Corréard ; en 1742, Jean-Jacques Billerey ; qui fut ensuite notaire au même lieu de 1743 à 1773, en 1754, Jean Gautier ; en 1755, Pierre Gillet ; de 1757 à 1759, Jean Gautier ; en 1763, François Bérard ; en 1764, Antoine-André Morand, fils de Pierre ; et en 1774, Joseph Faure, « originaire de Servière en Briançonnais. »

En notre siècle, outre l’école de garçons, tenue par un instituteur laïque aidé d’un adjoint, et l’école de filles, tenue par une institutrice laïque aidée d’une adjointe, écoles qui sont au bourg et depuis longtemps, il existe au hameau de Lossence une école mixte laïque. Gardons-nous d’oublier le collège libre ecclésiastique qu’il y eut pendant quelques années à la Chapelle, sous M. Cluze archiprêtre, vers 1830.

À Saint-Agnan, en 1644, « poinct de maistre d’esole », mais exhortation de l’évêque à « celui qui fera les fonctions curiales », « d’enseigner les petits enfants qui luy seront, à défaut de maistre d’escole catholique, envoyés. » Les voeux du prélat furent, paraît-il, amplement réalisés ; car en 1645 et en 1654 « maistre Jan Gauteron » était « recteur d’escole » de Saint-Agnan. Toutefois, en 1658 il n’y avait « point de maistre d’escolle », et le prélat prescrivait aux habitants de s’en procurer un qui fût catholique, avec « deffance de se servir d’aucun qui professe la R. P. R. » Bien plus, la paroisse était encore sans maître d’école en 1687.

Enfin, on trouve pour « précepteur de la jeunesse » de Saint-Agnan, en 1737 et 38 Jean-Jacques Billerey, en 1741 Antoine Giraud, en 1742 Jean-Jacq. Billerey, et en 1745 Jean Gauthier.

Aujourd’hui Saint-Agnan a au village, une école laïque de garçons, et une école de filles tenue depuis de longues années par 2 religieuses de la Providence de Gap ; et à la Breytière, une école mixte tenue par un instituteur laïque.

Rousset a aussi une école mixte, tenue par un instituteur laïque.

À Vassieux, en 1644, l’évêque exhorte celui qui fera les fonctions curiales « d’enseigner les petits enfants qui a luy seront envoyés, à défaut de maistre d’escole catholique » ; et l’Estat de 1687 constate qu’il n’y a encore point de maître. Mais en 1749 Pierre Lapierre est « précepteur dud. Vassieu, » où la jeunesse est aujourd’hui enseignée par un instituteur laïque et par deux religieuses de la Providence de Gap.

À Saint-Martin, l’évêque en visite, en 1644, exhorte le curé « d’enseigner les petits enfants qui luy seront envoyez, à défaut de maistre d’escole catholique. »

Puis, apparaissent en 1681 et 1682 « Louys Personne, maistre d’escole » de Saint-Martin, et en 1685 « sr Restitut Merlin, constitué aux ordres sacrés, natif du Saule, mandement de Sezane en Brianzonnois, rezidant présentement aud. St Martin, précepteur de la jeunesse. » 

Celui-ci était remplacé en 1722 par Laurent Gardent ; en 1740, par Antoine Mure ; en 1756, par Pierre Morand ; en 1779, par Jean-Martin Morand, fils de Pierre ; et en janvier 1790, par François Revol.

Le 2 décembre 1792, dans le conseil municipal, il est « proposé par le citoyen maire et autres citoyens qu’il est urgent d’avoir un mre d’école pour enseigner les enfants de tous les citoyens. » On arrête qu’il est « de toute urgence d’un maître d’école. » À l’instant « se présente le citoyen François Revol, à qui on donne la somme de 75 livres pour enseigner les enfants » pendant 5 mois à commencer le lendemain. Ces 75 livres « luy seront pasé sur mandat de la municipalité des deniers libres de lad. municipalité. » En 1795, les charges locales ne portent rien pour l’école.

Depuis la Révolution jusqu’à 1819, l’école de garçons fut « totalement négligée. » Presque régulièrement tenue depuis, elle l’est aujourd’hui par un instituteur laïque aidé d’un adjoint.

Quant à l’instruction des filles, voici ce que nous en savons.

Le 23 septembre 1790, pardevant le maire et des officiers municipaux de Saint-Martin, comparaît Jean-Claude Darène, curé d’Échevis, disant que M. Malsang, recteur de la chapelle de Notre-Dame-de-Pitié fondée en l’église de St-Martin, avait fait cession verbale à cette commune « de la maison, pré et terre dépendant de lad. chapelle, pour le revenu en être appliqué à l’éducation des jeunes filles de la paroisse ; » et que cet abandon, fait vers 1748, a été renouvelé par Jean Darène, successeur de Malsang « à lad. chapelle. » Lui-même a succédé à ce dernier, son oncle, « dans lad. chapelle », en 1757, et renouvelé verbalement le même abandon ; aujourd’hui il fait déclaration de tout cela. Maire et conseillers lui donnent actes de celle-ci, sans que néanmoins elle puisse « préjudicier aux droits de la communauté, qui jouit des immeubles dont il s’agit depuis un temps immémorial, les revenus en ayant toujours été à l’éducation et instruction des jeunes filles de la communauté, lesquels revenus continueront d’être employés par les quatre sœurs qui font actuellement cette instruction  ; et, en cas de mort de l’une d’elles, la municipalité, conjointement avec M. le Curé du lieu, pourvoira à son remplacement. » Mais tout cela était bien changé en 1795 ; car une délibération municipale du « 15 ventôse an III » représente l’agent national disant au conseil que « cette commune ayant la population dans le cas de profiter du bénéfice de la loy pour institutrice », et « connaissant la capacité et l’intelligence des citoyennes Marianne Dumonteil ve Reboullet, et celles de Jeanne Faresse, laquelle enseignoit cy devant », lui, dit agent, invitait « d’en nommer une, conformément à la loy. »

Après une vingtaine d’années pendant lesquelles l’école de filles fut « entièrement négligée », 8 particuliers acquirent pour la commune la maison Algoud, jadis curiale et située près de l’église, et on demanda « à Madame Dubos, supérieure générale » des Trinitaires de Valence, des sœurs hospitalières pour faire dans cette maison « l’éducation des jeunes gens de la commune. » Madame Dubos voulut bien « y placer de suite les dames sœurs Gonzague et Lucie, » qui « en avril 1819 s’acquittaient de leur mission avec un zèle qui n’était pas commun. » Bientôt la commune acquérait elle-même cette maison pour le logement des mêmes sœurs ; mais en 1825 les sœurs y étaient déjà remplacées par une institutrice laïque, qui plus tard laissa à son tour cette maison, désormais occupée par le curé.

Outre les institutrices laïques, qui ont continué à enseigner les jeunes filles jusqu’à ce jour, Saint-Martin a eu de 1858 à 1869, grâce au zèle de M. Eyraud, curé, une école libre tenue par des sœurs de la Providence de Gap, et qui y a fait un tel bien, que la population entière désire ardemment de voir revenir ces excellentes sœurs. Celles-ci étaient deux au village et une à Tourtres, hameau où se trouve depuis quelques années une école communale mixte, tenue par une institutrice laïque.

Saint-Julien eut en 1705 un « maître d’école, » auquel on promit 21 livres. En 1746, Pierre Isnel y était « précepteur de la jeunesse. » L’école existait en 1791 ; la commune payait 12 livres par an pour le loyer de la chambre où on la tenait.

Il y a aujourd’hui une école communale de garçons, tenue par un instituteur laïque, et une école de filles, également communale. Cette dernière, tenue pendant quelques années par des soeurs de la Providence de Gap, qui ont laissé dans le pays les plus précieux souvenirs, l’est depuis octobre 1881 par une institutrice laïque.

Mais passons à l’histoire de la féodalité.