Chapitre II : Anciens habitants, divinité indigète, langage

Le regard de l’Oeil du Photographe : Plongée passionnante dans les racines antiques de la région ! Ce chapitre explore les premières traces humaines laissées par les tribus celto-ligures, notamment les Voconces, dont faisaient partie les Vertacomicores qui ont donné leur nom au Vercors. L’essai met en lumière des détails méconnus, comme le culte du dieu local Rudian, assimilé au dieu Mars par les Romains. On y découvre également une analyse passionnante des dialectes locaux, expliquant pourquoi les prononciations variaient si fortement d’un village à l’autre au sein d’un même massif , à la croisée des influences d’oc et d’oïl. Une véritable enquête ethnographique.

Quels bûcherons vinrent les premiers exploiter les forêts du Vercors ? quels chasseurs commencèrent à en traquer les bêtes fauves ? quels colons défrichèrent ceux des quartiers de nos vallées où les pluies, les courants diluviens, les ruisseaux, avaient depuis des siècles réuni un humus plus ou moins abondant ?

Voici tout ce qu’on peut dire de plus précis à ce sujet.

L’Asie est le berceau des nations qui ont peuplé l’Europe. Les Celtes entrèrent les premiers dans la Gaule et dans l’Espagne, où ils se divisèrent en diverses peuplades. Ceux de la Gaule furent généralement connus sous le nom de Gaëls, Galls ou Gaulois.

Les peuplades celtiques prirent chacune un nom particulier, tiré soit d’un auteur ou chef principal, soit de la localité occupée, soit d’autres circonstances. Mais diverses migrations et de fréquents mouvements contre des peuplades voisines ou même éloignées, amenèrent entre elles une grande confusion de race et de langage.

Celle de ces migrations qu’il nous importe le plus de noter ici, est celle des Ligures, peuple venu d’Espagne dans la Gaule. Ceux-ci s’établirent d’abord au Sud-Ouest de ce dernier pays, le long de la Méditerranée, s’y accrurent, puis occupèrent toute la côte à l’occident du Rhône jusqu’aux Cévennes, et, à l’orient de ce fleuve, le pays compris entre les Alpes et la mer. Cette migration, qu’on place vers 1400 avant Jésus-Christ, amena donc l’occupation de nos contrées par des Ligures, qui y vécurent séparés en autant de tribus qu’ils avaient de vallées. On les appela Celto-Ligures, à cause de leur mélange avec des Gaulois ou Celtes proprement dits.

Parmi les Celto-Ligures, on distinguait les Voconces, dont le petit état portait le nom de cité des Voconces (civitas Vocontiorum), et se divisait en 19 cantons ou districts (pagi). L’ensemble de ceux-ci formait une véritable république, gouvernée par des lois et des coutumes particulières, et n’ayant avec les autres peuplades gauloises d’autre lien que l’amour de la patrie. Les chefs de cette république ou cité étaient choisis dans l’assemblée générale, et leur pouvoir temporaire exercé sous la surveillance des grands de la nation.

La cité des Voconces comprenait le pays montagneux qui s’étend entre l’Isère et les sources du Calavon (Basses-Alpes,) entre le Drac inférieur et le mont Ventoux. Le Vercors faisait partie de la république vocontienne, et formait un des 19 cantons dont nous avons parlé.

On ne connaît aucun objet préhistorique ou celtique trouvé dans le Vercors. Là, pas de silex taillé, poli ou non poli, pas de hache ou hachette celtique ; pas d’objet en silex, bronze ou fer de l’époque gauloise ; pas de monnaie gauloise ou grecque ; nulle trace de dolmen, cromlech ou autre monument mégalithique ; pas davantage de tumulus antique.

On nous a signalé au-dessus du village de Rousset, vers les bois qui dominent l’extrémité sud-est de la principale vallée du Vercors, trois pierres voisines, rondes et assez élevées. Le peuple désigne les deux plus grosses sous le nom de boules de Gargantua, et la plus petite sous celui de but de Gargantua. On sait, d’autre part, que « les menhirs de forme ovale ou ronde, polis comme les cailloux des torrents ou les galets de la mer, sont dits palets de Gargantua. » Mais que prouve tout cela, sinon la célébrité chez nous du géant Gargantua, dont les Grandes et inestimables cronicques, publiées d’abord à Lyon en 1533, ont eu plus de 60 éditions ?

Cependant, cette absence au Vercors de monuments celtiques connus ne prouve pas que ce pays ait été inhabité à l’époque celtique. Que de localités dauphinoises, certainement habitées alors, ne conservent aucun monument de ce genre ! Du reste, on a des preuves positives du contraire. Ne serait-il pas permis d’en voir une dans l’étymologie celtique du nom de Vercors, dans celle, celtique aussi, de noms de rivière (Bourne, Vernaison, Adoin, Buech), de gorge (Goulet), et de montagne (Alp, Allier) de la localité ? En tout cas, on ne saurait récuser la preuve que voici, et qui nous est fournie par un texte positif. « La ville de Novare en Italie a été fondée par les habitants du Vercors, formant encore au temps de Pline l’Ancien un district des Voconces, et non, comme l’avait pensé Caton, des Ligures ; » car c’est bien ainsi qu’il faut traduire ce passage de l’édition communément adoptée de l’Histoire naturelle de Pline lui-même : « Novaria ex Vertacomicoris, Vocontiorum hodieque pago, non ut Cato existimat, Ligurum. »

Nous ne pouvons préciser l’époque à laquelle eut lieu cette fondation de Novare par les habitants du Vercors ; mais tout fait présumer qu’elle eut lieu au vie siècle avant Jésus-Christ,et qu’elle fut une suite de l’émigration et des conquêtes de Bellovèse en Italie, où ce chef gaulois fut certainement accompagné par les Voconces (590 avant J.-C.). Cette époque et cette occasion de la fondation de Novare par les habitants du Vercors, ont été adoptées comme les plus vraisemblables par les auteurs qui ont parlé du fait. Il est certain que, Caton ayant parlé de cette fondation, et Pline l’ayant contredit sur une circonstance, l’événement avait eu lieu avant l’époque où vécut Caton, c’est-à-dire antérieurement au milieu du iiie siècle avant Jésus-Christ. Quant à l’opinion de Caton, que Pline combat, elle est facile à concilier avec celle de ce dernier. Les marbres capitolins nous apprennent que les Voconces étaient bien certainement de race ligure. Or, c’est ce que Caton avait voulu dire, après avoir observé le type ligure que les Novarais présentaient de son temps, tandis que Pline ne voulait pas que l’origine de ces derniers fût attribuée aux Ligures de l’Italie, qui étaient les Ligures proprement dits au temps de ce dernier historien.

Cette fondation indique du reste, que le Vercors avait joui longtemps d’une profonde paix, mais que son sol était devenu comme incapable de nourrir et d’occuper ses habitants démesurément multipliés. Les abeilles n’essaiment que quand leur multiplication excessive compromet la paix dans la ruche, quand le logement et les vivres ne suffisent plus pour toutes.

Mais cette fondation nous indique encore une chose. C’est que le Vercors actuel ne doit être qu’une portion du pays des antiques Vertacomicori. Ce dernier, d’après l’abbé Chalieu « comprenait le Royannais, et le pays qui est au-dessus, sur la rive gauche de l’Isère, jusqu’à la chute du Drac dans cette rivière. » Et ce savant prouve ainsi son dire : « Nous ne voyons aucun autre peuple établi dans ce canton du Dauphiné. Pline attribue aux Vertacomicores la fondation de la ville de Novare dans la Gaule Cisalpine. Peut-être une partie de la jeunesse de ce pays se joignit-elle à Bellovèse, lorsqu’il passa pour aller former en Italie des établissements durables et avantageux… Il fallait bien que leur territoire ne fût pas aussi borné que l’est le Vercors actuel, pour qu’ils entreprissent d’aller fonder une colonie au-delà des Alpes. » Et plus loin M. Chalieu attribue, quoique en hésitant, aux Vertacomicori toutes les montagnes séparant le Vercors actuel de Grenoble.

M. Delacroix écrivait plus tard : « Les Vertacomicores habitaient les montagnes du Vercors, dont le nom n’est qu’une abréviation du leur. Les Triulates occupaient le Royannais et le pays qui est au-dessus, sur la rive gauche de l’Isère, jusqu’à la chute du Drac dans cette rivière. Ce n’était qu’une section des Vertacomicores, comme ceux-ci n’étaient qu’une fraction des Voconces. » Plus loin toutefois, le même auteur distrait des Voconces, pour les attribuer aux Ségalauniens, quatre communes du Royans actuel : Oriol, Rochechinard, Saint-Thomas et la Motte-Fanjas.

Enfin, M. Long et d’autres ont encore étendu les limites des Vertacomicori ; et M. Florian Vallentin, dans un travail récent, embrasse sans restriction la délimilation établie par M. Long, et d’après laquelle le pagus Vertacomicorum aurait compris les cantons actuels de Saint-Jean-en-Royans, du Pont, du Villard-de-Lans, de Sassenage, de la Chapelle-en-Vercors, la vallée de Quint et une partie des cantons de Bourg-de-Péage, de Chabeuil, de Crest-Nord et de Saillans.

Mais, si ces données reposent sur des bases sérieuses, on tombe dans un véritable inconnu quand il s’agit d’assigner aux Vertacomicori un centre important d’habitations. On est réduit à avouer, après M. Chalieu, qu’on « ne connaît ni leur capitale ni aucune des villes qu’ils pouvaient avoir. »

Quant à leur culte religieux, voici ce qu’en dit M. Florian Vallentin.

La religion des Voconces était vraisemblablement la même que celle qui dominait dans la Gaule, dont les différents états étaient divisés en pagi ou districts. Chaque état avait son dieu ethnique, et chaque district sa divinité indigète.

On ne connaît pas le nom du dieu ethnique des Voconces ; mais deux inscriptions découvertes, l’une à Saint-Étienne, dans la vallée de Quint, l’autre à Rochefort-Samson, font connaître le génie tutélaire du pagus des Vertacomicori. Son nom était Rudian, peut-être Rodian.

Trouvées dans le même massif de montagnes, à une aussi grande distance l’une de l’autre, ces inscriptions attestent l’importance et la popularité du culte de Rudian. Aussi ne doit-on pas ranger celui-ci parmi les simples divinités topiques ; il était vraisemblablement la divinité tutélaire du pays.

En effet, le monument lapidaire portant l’inscription de Saint-Étienne-en-Quint donne au culte de ce dieu un caractère officiellement reconnu et entretenu par les curateurs, magistrats du district après la conquête romaine ; celui de Rochefort-Samson porte sur ses faces des instruments victimaires bien gravés, et sa face supérieure est un peu creusée avec une rigole pour laisser écouler le sang des victimes, signes de destination aux sacrifices à l’époque gallo-romaine ; et les deux inscriptions assimilent Rudian à Mars, et le décorent de l’épithète d’Augustus, double preuve qu’il fut du nombre des dieux conservés du culte gaulois lors des réformes d’Auguste.

Mais il faut dire comment eut lieu la conquête de nos pays par les Romains et quelles en furent les diverses conséquences pour les Vertacomicori.

Rome, cette antique rivale des Gaulois, venait de se débarrasser d’Annibal et des Carthaginois. Elle pouvait désormais courir librement la voie des conquêtes ; mais elle tenait surtout à s’assurer la Gaule, dont elle avait jadis reçu de redoutables coups. La guerre des Ligures avec Marseille, leur voisine, leur en fournit une occasion. Tandis que les Ligures-Voconces marchent contre leur ennemie, celle-ci appelle à son secours les Romains, qui envoient au-delà des Alpes une armée commandée par Fulvius Flaccus. Ce dernier bat les Ligures-Voconces en 125 avant Jésus-Christ, et, malgré diverses luttes, nos contrées sont quatre ans plus tard entièrement à la merci des Romains, qui en font une partie de leur nouvelle province. Quelques guerriers intrépides, réfugiés sur des rochers abrupts ou dans des défilés impraticables, tentent encore, mais en vain, de résister ; et le proconsul Domitius donne à la province l’organisation solide qui doit en assurer la domination à Rome pendant plusieurs siècles.

Sauf quelques duretés exceptionnelles de la part de certains gouverneurs romains, et quelques révoltes momentanées qui en naquirent, les Voconces furent relativement heureux et paisibles sous le joug des vainqueurs. Aussi restèrent-ils spectateurs indifférents de la lutte soutenue contre César par tant d’autres peuplades gauloises (59-51 avant J.-C.) Depuis lors jusqu’au commencement du ve siècle de notre ère, nos pays dépendirent de Rome, et cette dépendance eut pour eux une foule de conséquences qui sont communes à trop de districts voisins du Vercors pour que nous les rappelions ici. Elle en eut certainement de particulières à ce dernier, et, si elles sont ensevelies pour la plupart dans l’oubli, on sait du moins celles que nous avons déjà indiquées : la reconnaissance officielle du dieu Rudian par les vainqueurs, son assimilation à Mars, la qualification d’augustus qui lui fut donnée. Ajoutons que cette qualification fut donnée à ce dieu en souvenir du décret de l’empereur Auguste, qui l’avait admis à l’honneur d’une reconnaissance officielle, tandis qu’une foule d’autres divinités étaient chassées des temples.

En vertu de sa conservation, Rudian continua sans doute jusqu’à l’abolition du paganisme dans nos contrées, à recevoir des honneurs privés et publics. Son autel de Rochefort-Samson a été trouvé, il y a près d’un siècle et demi, dans les ruines d’une ancienne chapelle, au quartier de cette commune dit de Saint-Genis. Cette circonstance est à noter. Peut-être la chapelle fut-elle élevée au vrai Dieu sous le vocable de saint-Genis et sur les ruines mêmes d’un monument du dieu faux. En tout cas, Rudian doit à son maintien officiel par Auguste, d’avoir eu son nom gravé sur des monuments lapidaires, et d’être aujourd’hui connu de nous. Son nom, il est vrai, quitta la forme gauloise pour prendre la forme latine Rudianus. Mais la conservation de celle-ci permet de rétablir celle-là, et M. Vallentin explique comment le nom gaulois a été remplacé par le Rudianus latin. Du reste, ce nom aurait en partie conservé sa prononciation primitive dans la langue vulgaire, et serait même l’origine du nom de Royans porté encore aujourd’hui par une partie du territoire des Vertacomicori. Voici sur ce dernier point le raisonnement du même savant, qui nous explique d’ailleurs d’une manière fort acceptable comment le nom de Vercors a été restreint au territoire du Vercors actuel.

Sous l’empire romain, de nombreux pagi ou districts de la Gaule furent divisés, soit à cause de leur étendue, soit à cause de l’augmentation de la population. C’est ce qui sera arrivé pour le pagus des Vertacomicori, jadis assez important pour envoyer une colonie en Italie. Il se sera divisé en deux, peut-être en plus. Un de ceux-ci aura conservé la dénomination première, sera resté le pagus Vertacomicorius, aura compris le Vercors d’aujourd’hui ; un autre aura pris le nom de la divinité susdite, qui s’était peut-être réfugiée chez lui, et sera devenu le pagus Rudiani ou Rudianensis, soit en langage vulgaire pagos Rodiani ou Rodianensis, soit simplement Rodianos. Mais ce dernier mot aura ensuite subi la même transformation que les mots radius et modiolus traduits par rayon et moyeu. Le changement du d en i est très fréquent dans les mots français et provençaux d’origine latine, et le d se change en i ou en y, suivant que la prononciation a le son d’un ou de deux i. C’est ainsi que, à propos du Royans, une charte du xe siècle dit in pago Roianensi, une de 1036 in Roianensis partibus, une de 1086 pagus Royanus ; et qu’on trouve vers 1060 ad balmas de Roianis, vers 1110 in pago Roianensi, et à partir de cette époque Royanum, de Royanis, de Roianis, Roians, Roias, Royans, Royannez et Royannais. Mais il faut observer que cette étymologie du nom de Royans, que M. Vallentin ne dit ni absolument certaine, ni seule soutenable, est pleinement adoptée par une sommité épigraphique de France, M. Allmer, correspondant de l’Institut, et conservateur des musées d’épigraphie, de numismatique et de sigillographie de la ville de Lyon.

Le pagus des Vertacomicori ainsi réduit ne fut pas de ceux que les Romains tinrent à habiter. Sa forte altitude, son accès difficile, son froid climat étaient peu conformes à leur amour du bien-être ; sa position et sa faible population ne lui donnaient aucune importance stratégique ou d’occupation ; une liberté relative restait à ses habitants, comme aux autres Voconces : tout cela dut empêcher les Romains d’y fixer leur demeure et de se mêler aux indigènes. Aussi n’a-t-on d’autre trace de rapports de ceux-ci avec ceux-là, que quelques débris de latin conservés dans le patois local. Le sol du Vercors actuel ne parait recéler ni médaille des Césars ni autre monument romain. Il serait plus qu’inutile de chercher dans la tradition locale des souvenirs d’une époque aussi reculée.

Quant à des villes, le nouveau pagus en eut encore moins que l’ancien. Sa capitale ne fut qu’une pauvre bourgade, et on peut s’étonner de voir M. Joanne écrire que « le bourg de la Chapelle-en-Vercors était au temps des Romains, une des villes des Vertacomicores, fraction des Voconces. » 

Peu jalousés des Romains, nos pauvres et rares Vertacomicori ne furent apparemment guère plus inquiétés par les hordes barbares qui à partir du ve siècle de notre ère fondirent sur la Gaule. Les Maures ou Sarrazins qui envahirent le Dauphiné aux viiie, ixe et xe siècles, et s’implantèrent pour quelques années dans les environs de Grenoble, n’ont pas laissé de souvenirs dans le Vercors, qui vit passer sans trop d’émotion les 1er et 2e royaumes de Bourgogne. Nous avons dit pauvres et rares en parlant des habitants du pays pendant les siècles en question. M. le marquis de Pizançon va plus loin, quand il représente le Vercors comme abandonné et désert vers 888, à l’avènement de Louis, fils de Boson, au trône de Bourgogne. « Selon M. Guérard, dit-il, les comtés bourguignons n’étaient qu’au nombre de vingt-cinq ; cependant on les présume plus nombreux, car ils ne renfermaient pas moins de trente et un diocèses. Il est vrai qu’il y avait alors des territoires affranchis qui ne faisaient pas partie des états de Louis, comme Villeurbanne, par exemple ; d’autres qui dépendaient du fisc comme domaines royaux ; enfin beaucoup de pays abandonnés et déserts, tels que le Champsaur, l’Oisans, la Matésine, le Trièves, le Vercors, les Bauges, etc. ». Nous n’avons pas plus que le savant marquis des éléments nous permettant de porter un jugement précis et péremptoire sur ce sujet ; mais, avec la bonté du sol du Vercors, avec la richesse de ses forêts, avec les avantages mêmes d’un isolement précieux dans ces siècles d’incursions et de rapines, nous aurions peine à supposer ce pays sans habitants au ixe siècle.

Voici, du reste, quelques renseignements qui appuyent notre manière de voir.

Le Vercors a été le théâtre de beaucoup de sépultures gallo-romaines. On a trouvé des tombeaux ou sarcophages à auge en pierre au Collet, territoire de la Chapelle-en-Vercors, et au-dessus de Picaud, au couchant de ce quartier, non loin du village de Saint-Julien-en-Vercors. On en a trouvé également, et en grand nombre, dans le vieux cimetière de cette localité, autour de l’église ; et ceux-ci contenaient des urnes en terre grossière, de forme presque sphéroïdale et munies d’une anse. Or, bien que ces sépultures aient pu être faites au xxe siècle, au xie et même plus tard, il est plus probable qu’elles remontent à l’époque où l’usage en était davantage en vigueur.

Quoiqu’il en soit, nous approchons d’une époque où il sera de nouveau question du Vercors dans des documents positifs et précis. Mais, avant de passer aux chapitres où nous aurons à exploiter ces sources de notre histoire, consignons ici les renseignements que la position, les rapports et le langage de la population actuelle peuvent fournir sur l’origine de cette dernière.

« Les habitants du Vercors, dit M. Vincent, pressés par le besoin de pourvoir à leur subsistance, songèrent à tirer profit de leurs belles forêts ; longtemps le commerce des bois fut leur unique soutien. Un pont jeté hardiment sur la Bourne, à l’endroit où cette rivière semble encaissée entre deux rochers d’une hauteur effrayante, facilita admirablement leurs transactions industrielles avec le Royans. Des entrepôts nombreux furent créés sur les deux rives, et bientôt il se forma tout autour une population vivant du trafic des bois et des autres marchandises descendues de la montagne. Cette agglomération fut désignée naturellement sous le nom de Pont ; … voilà, je crois, l’origine de Pont-en-Royans. »

Ces paroles d’un auteur qui a étudié attentivement nos contrées, n’ont pas seulement pour notre sujet l’avantage de supposer l’habitation du Vercors antérieure au xie siècle, époque où le Pont-en-Royans était certainement fondé ; elles nous suggèrent encore l’explication d’un fait souvent observé et encore chaque jour constaté, de cette variété de termes et surtout d’accentuation du langage patois au Vercors, variété que rendent si singulière l’isolement et la dimension restreinte de ce pays. Ainsi Rencurel, commune de l’Isère et limitrophe du Vercors au nord, est tout-à-fait de la langue d’oc, et participe fortement à la prononciation lourde, monotone et décolorée de l’Isère et du nord de la Drôme. Saint-Julien-en-Vercors, qui diffère déjà sensiblement de Rencurel par son rapprochement de la langue d’oil, est cependant encore bien loin de la prononciation dure, assez vive et incisive de la Chapelle et de Saint-Agnan. Saint-Martin-en-Vercors, qui sépare Saint-Julien de ces deux dernières au point de vue topographique, tient aussi le milieu pour le langage. Tout en différant des unes et des autres de ces communes, il ne laisse pas de différer encore de lui-même, puisque, ainsi que nous et bien d’autres l’avons observé, on trouve une différence entre le langage du hameau de Tourtres et celui du hameau du Briac, entre celui du hameau de Berthonet et celui du hameau du Bard. Mais Vassieux, et même le village de Rousset, qui forme l’extrémité méridionale de la commune de Saint-Agnan, sont tout-à-fait de la langue d’oil, et se font remarquer par une aspiration lourde, dure, et cependant incisive et rapide, qui rend leur langage difficile à comprendre pour les habitants du nord du Vercors. De sorte que MM. Chabrand et de Rochas, dans leur savant ouvrage sur le patois des Alpes cottiennes, sont tout-à-fait dans le vrai en disant que la langue d’oc s’étend en Dauphiné jusqu’à la rive droite de l’Isère, entre le Rhône et l’embouchure de la Bourne ; que de là elle franchit cette dernière rivière pour embrasser une partie du Royans, du Vercors, la vallée de la Gresse, celle du Drac jusqu’au Trièves, enfin la partie inférieure de celle de la Romanche, et puis se diriger vers le mont Tabor et le mont Cenis. Or, cette différence de langage s’explique par les communications fréquentes et presque exclusives que le nord et le centre même du Vercors ont eu jusqu’au milieu de notre siècle avec le Pont-en-Royans, Romans et Saint-Marcellin, tandis que le midi du Vercors a surtout fréquenté Die et les bourgs voisins de cette ville. À cela on peut, pour achever d’expliquer cette différence de langage, joindre le séjour prolongé dans le Vercors des bergers de Provence, qui viennent y passer l’été avec leurs bestiaux, et qui trouvent même parfois l’occasion de s’y fixer d’une manière définitive ; si bien qu’à en croire une tradition locale, les premiers habitants de Vassieux furent des bergers provençaux. Inutile d’ajouter que cette tradition suppose chez ceux-ci le besoin de trouver en ce lieu leur pain et leur lait de chaque jour, mais non l’espoir d’y cultiver l’olivier et la vigne, ou d’y respirer l’air chaud de leur pays natal.