Chapitre I : Géologie, topographie, climat et produits

Le regard de l’Oeil du Photographe : Ce premier chapitre dresse un panorama fascinant des bouleversements géologiques qui ont façonné le Vercors, depuis les fonds marins préhistoriques jusqu’aux majestueuses montagnes que nous connaissons aujourd’hui. Avec une précision remarquable, l’auteur nous guide à travers les synclinaux, les grottes mystérieuses ornées de stalactites, et les profonds « scialets » typiques de ce massif calcaire. Ce territoire rude et enclavé, jadis peuplé de loups et d’ours , se révèle aussi d’une incroyable richesse naturelle avec ses immenses forêts, ses rivières bondissantes comme la Vernaison , et une agriculture résiliente. Une belle entrée en matière géographique pour comprendre l’âme de cette forteresse naturelle.

Le département de la Drôme offre à l’observateur attentif une vaste et imposante scène des bouleversements physiques de notre globe. Déjà si intéressant par la variété des sites, ce pays le devient bien davantage encore, lorsque, sans se contenter d’un regard superficiel, on étudie de près la structure de son sol. Alors on s’aperçoit que ses plaines, maintenant riantes et fertiles, furent jadis occupées par la mer ; dans les coteaux qui les bordent, on découvre des rivages dont les contours sinueux peuvent encore être suivis ; dans telles montagnes élevées, dans tels rochers escarpés qui supportent aujourd’hui de beaux villages, on trouve des bas-fonds antiquement soulevés du milieu des ondes.

Or, le Vercors est une de ces montagnes de la Drôme, qui, soulevées jadis du sein des eaux, ne conservèrent depuis des animaux marins que des restes pétrifiés, pour donner au contraire asile à des animaux terrestres, et plus tard à l’homme lui-même.

L’historien, le géologue même, dans l’état actuel des sciences, sont impuissants à dire l’époque absolue de cette grave transformation, à nous apprendre quel nombre d’années ou même de siècles l’a précédée ou nous en sépare. On est réduit à en indiquer l’époque relative d’après les observations géologiques et minéralogiques.

Or, ces observations nous conduisent à rapporter le soulèvement du Vercors vers la fin de la période secondaire, et à l’époque crétacée primitive, ou plutôt à la transition de celle-ci à la seconde époque crétacée. Ainsi, ce soulèvement aura fait partie de l’importante révolution géologique qui fit paraître au-dessus des eaux plusieurs parties du continent européen, et donna la chaîne secondaire des Alpes dauphinoises, dont le Vercors se trouve précisément une ramification.

En effet, la nature des terrains et des roches qui forment le sol et les espèces de fossiles que celui-ci recèle, s’accordent avec cette fixation. Écoutons MM. Scipion Gras et Lory, qui, successivement, ont étudié nos contrées avec autant de science que de soin.

« La base et le flanc de toutes les montagnes qui constituent le Vercors et le Royannais, dit M. Gras, sont composés de marnes de la craie, couronnées par de puissantes couches calcaires, dont quelques-unes appartiennent à la formation moyenne. Ces marnes s’observent très bien en se rendant à la Chapelle par Échevis ; on les retrouve en abondance, en descendant, parles vallées de Léoncel et de Bouvante ; elles frappent surtout par leur puissance prodigieuse, lorsqu’on cherche à pénétrer dans le Vercors par la vallée de Saint-Julien-en-Quint ou par le col de Vassieux. Dans toute cette région, les roches dominantes sont les marnes ; les grès ne s’y montrent que rarement. »

Après avoir confirmé plus loin la même observation, M. Gras ajoute : « Le fond de la vallée du Vercors, aux environs de la Chapelle, est occupé par des couches horizontales de grès et de calcaires cristallins, qui, sur quelques points, comme au lieu-dit le Coteau des Canards, renferment beaucoup de sables quartzeux : elles m’ont paru faire partie de la formation arénacée. » 

M. Lory constate la même chose. De ses observations, fort détaillées, nous tirerons seulement, comme complément aux précédentes, les particularités que voici :

Les « calcaires roux à ostrea macroptera » sont « très constants dans les montagnes du Royans et du Vercors », où « l’étage néocomien inférieur » présente une puissance d’au moins 500 mètres, et où « l’étage néocomien supérieur » est presque entièrement formé de calcaires compactes, blancs ou un peu jaunâtres, en bancs épais.

On trouve le gault proprement dit, avec des fossiles à l’état de moules phosphatés, à Rencurel et « à quelques pas au-dessus de l’entrée des Grands-Goulets, sur le bord de la route de Saint-Martin-en-Vercors. » 

« La série des assises de la craie est à peu près aussi complète dans la vallée du Vercors que dans le bassin du Villard-de-Lans. Toutefois, l’étage supérieur, celui des calcaires à silex, y est beaucoup moins développé, et l’étage moyen, celui des lauzes, y devient en grande partie sableux ; il se lie et se confond ainsi en partie avec l’étage inférieur, qui présente une grande épaisseur de sables et de grès peu consistants, blanchis ou jaunâtres. À la base de cette série viennent des sables verts ou des grès verts analogues à ceux du Villard-de-Lans et reposant sur le gault. Celui-ci, à l’état de lumachelles sableuses, est assez développé et forme, par exemple, le petit plateau sur lequel est bâti la Chapelle. Dans la vallée de Saint-Agnan, depuis ce village jusqu’au hameau de Rousset, on retrouve la craie chloritée inférieure à discoïdea cylindrica et grandes turrulites… ; et l’on peut constater de même la superposition des étages de la craie, depuis cette assise inférieure jusqu’aux calcaires blancs à silex de l’étage supérieur, sur lesquels est le hameau de la Breytière.

« Le développement moindre des calcaires à silex et des lauzes, la prédominance des sables de l’étage inférieur, impriment au bassin du Vercors une physionomie différente de celle du canton du Villard-de-Lans : ces sables, diversement colorés, sont souvent ravinés sur de grandes hauteurs, ou façonnés en collines arrondies, comme on le voit surtout entre Tourtres et la Chapelle, entre la Chapelle et l’entrée des Grands-Goulets. » 

Enfin, la mollasse marine se rencontre à Saint-Julien et à Saint-Martin-en-Vercors.

Quant aux fossiles, pour nous borner à ceux d’animaux, principalement observés, ils sont surtout représentés au Vercors par l’embranchement des mollusques soit céphalopodes, soit acéphales ; on y trouve une grande quantité de leurs coquilles. Les rayonnés y sont aussi représentés par la classe des échinodermes, notamment par l’oursin dit toxaster complanatus. On trouve à Saint-Martin les peignes et les huîtres de la molasse inférieure.

On a remarqué du minerai de fer « près de la Chapelle-en-Vercors, au hameau de la Ferrière, qui lui doit probablement son nom, » et près du village de Saint-Martin, dans le penchant rocheux qu’on gravit pour aller au Briac. Les « quartiers de Sceyes et Combe noire, » à l’extrémité nord du territoire de la Chapelle, et celui de « Derbounouse, » sur la montagne voisine, en contiennent des gisements de quelque importance, explorés au xviiie siècle pour le martinet de Tourtres.

On trouve du tuf au hameau des Barnos, entre la Chapelle et Échevis, ainsi qu’au quartier de Cornet, près de la route de la Baraque à Saint-Martin.

On a commencé dernièrement vers ce même quartier de Cornet, ainsi qu’au hameau de Berthonet, dans la commune de Saint-Martin, l’exploitation d’un marbre blanc veiné de vert et de rouge ; mais les gisements n’y sont qu’accidentels, et la nature du calcaire qui les contient est si variée, qu’on ne peut compter sur des bancs d’une étendue et d’une pureté suffisantes pour donner lieu à une exploitation suivie.

Le Vercors présente plusieurs grottes remarquables par leur profondeur et par les stalactites et stalagmites qui les ornent.

Une d’elles, située sur la montagne, entre Herbouly et Roche-Rousse, ne peut être visitée qu’avec une lumière, à cause de sa profondeur et de l’étroitesse de son orifice ; et l’inclinaison de son sol exige qu’on ne s’y aventure qu’avec une circonspecte lenteur, pour ne pas rouler dans le lac étroit mais profond qui la termine.

Au hameau de la Ferrière, territoire de la Chapelle, s’en trouve une autre, où on voit « des stalactites dont la cassure, au lieu d’être terne et amorphe, comme cela a lieu ordinairement, présente un calcaire spathique transparent, qui a de la tendance à se diviser en aiguilles rhomboëdriques. Ce spath qui, sous le rapport de la beauté, ne le cède en rien à ceux des anciens terrains, ne peut avoir été produit que par un liquide très pur, dont l’évaporation, extrêmement lente, aura permis à la matière calcaire de prendre une forme cristalline. » C’est, paraît-il, de cette grotte que M. de Rochecave a donné la description en ces termes, dans le tableau des opérations cadastrales de la Chapelle, dressé en 1832 : « À 45 minutes et au couchant du village, sur le penchant d’une colline de roches calcaires, on trouve l’ouverture d’une grotte assez riche en stalactites : l’entrée n’en est pas facile et vers le milieu, il faut encore franchir une excavation d’environ 15 pieds pour parvenir à son extrémité. Cette grotte offre à peu près les mêmes accidents que toutes les excavations souterraines de ce genre : au centre est une salle remarquable par sa contexture et le dessin bizarre de l’une de ses stalagmites ; elle est partagée par l’excavation dont nous venons de parler en deux parties distinctes ; la première forme amphithéâtre et domine la seconde, d’où s’élève une colonne de stalactites, d’à peu près 30 pieds d’élévation : cette colonne est d’une parfaite élégance ; sa circonférence est de 4 pieds à la base ; elle garde cette capacité jusqu’à la hauteur de 6 pieds, et ensuite elle s’élance jusqu’à la voûte en conservant un volume de la grosseur du bras : ce chef-d’œuvre de l’infiltration des eaux est d’un admirable effet. La grotte a de 300 à 350 pieds de profondeur. »

À 2 kilomètres et au sud-sud-ouest du village de Saint-Julien, est encore une grotte à stalactites. Celles-ci, d’après M. Gras, sont semblables à celles de la grotte de la Ferrière ci-dessus décrites par lui. On en a extrait plusieurs pour les utiliser. C’est ainsi qu’une d’elles, de forme pyramidale, qui avait plus de 12 pieds de hauteur, sert, depuis environ 50 ans, de support à une croix, près de la porte de l’église du lieu, et qu’une autre, non moins belle, forme la plus élégante des colonnes à la croix du cimetière du même lieu.

La formation de ces grottes s’explique comme celle d’une foule d’autres. Mais voici des observations qui s’y rattachent et regardent plus spécialement notre contrée.

« Dans les parties basses des grands plateaux du Vercors (Lente, Vassieux, etc.), on voit souvent les crevasses des calcaires néocomiens converger vers des entonnoirs ou fontis, désignés sous le nom de scialets, où les eaux s’engloutissent. Pendant les grandes pluies, il arrive quelquefois qu’un scialet est insuffisant pour absorber l’eau qui se rassemble dans une partie basse du plateau ; il se forme un lac temporaire, dont le niveau s’exhausse jusqu’à la rencontre d’un scialet placé plus haut. Ces faits ont été étudiés, dans le Vercors, par MM. Fournet et Duval.

Quand les calcaires à caprotines sont très compactes et stratifiés par bancs très épais, comme c’est le cas général dans les massifs de la Chartreuse, de Lans et de la majeure partie du Royans et du Vercors, la surface des plateaux ou des pentes formées par ces calcaires est sillonnée de crevasses à parois corrodées, que la dissolution lente par l’eau chargée d’acide carbonique tend à agrandir incessamment. Dans ces crevasses s’accumule la petite quantité de résidu insoluble que peuvent fournir ces calcaires et qui consiste généralement dans une terre argilo-ferrugineuse, dépourvue de carbonate de chaux. Telle est l’origine du sol forestier qui supporte les plus belles parties des forêts de la Chartreuse, du Vercors, etc. »

Le Vercors forme un bassin irrégulier de 30 kilomètres de long sur 7 ou 8 de large, et encaissé de toute part entre des rochers couverts de hêtres et de sapins. Ce bassin, sorte de vallée, est parallèle à la direction du soulèvement principal qui a formé la montagne et dont l’axe fait avec le méridien un angle de 8 degrés ouvert dans la région nord-est. Il se décompose lui-même en une série de vallées fort étroites et sensiblement parallèles.

De ces dernières, celle du levant, la plus basse et la plus longue, renferme les villages ou hameaux de Rousset, la Breytière, Saint-Agnan, Tourtres et Saint-Martin ; puis elle discontinue peu à peu à partir de ce dernier village, pour faire place au plateau de Saint-Julien, lequel résulte d’un mouvement spécial des forces intérieures qui a préservé ce point de l’affaissement subi par le reste de la ligne. Mais cet affaissement reprend au-delà de Saint-Julien, pour bientôt diminuer, puis disparaître par le rapprochement des crêtes, à l’extrémité septentrionale de Rencurel, hors du Vercors.

À l’ouest de cette première vallée, s’en trouve une deuxième sur un plan d’abord plus élevé, savoir dans sa partie méridionale, où elle comprend Vassieux et la partie centrale de la Chapelle, avec le village de cette dernière commune. Toutefois, cette première partie de vallée est coupée par un soulèvement transversal appartenant à un système dont M. Gras a dit : « Ce système paraît être un des plus récents ; il coupe souvent des vallées plus anciennes sans faire subir d’autre changement aux couches que de les porter à une plus grande hauteur. C’est ainsi que près de la Chapelle-en-Vercors, au sud du village, un rocher s’élève brusquement et partage la vallée en deux bassins dont l’un renferme Vassieux et l’autre la Chapelle. » 

Au nord de la Chapelle, les crêtes de cette deuxième vallée s’abaissent, ses flancs eux-mêmes s’entrouvrent et son fond descend jusqu’à un niveau inférieur à celui de la première vallée. Cette dépression est la continuation de la fente transversale de dislocation qui, après avoir formé la vallée d’Échevis, a produit l’ouverture du Grand-Goulet ; et elle sert de déversoir aux eaux du Vercors, lesquelles s’échappent ensuite par les Goulets et Échevis.

Mais notre deuxième vallée reprend ensuite bien vite son élévation de plan, pour former sur Saint-Martin les quartiers de la Buissière et du Briac, et sur Saint-Julien le quartier des Combettes. Enfin, au-delà de l’immense abîme formé transversalement par l’extrémité de la vallée de dislocation de Choranches, elle disparaît. Le quartier de la Goulandière, sur Presles, au sud-ouest de Rencurel, ne contient plus que des traces informes de cavité.

Une troisième vallée, n’ayant que 8 ou 9 kilomètres de long sur 1 de large, est entièrement sur le territoire de la Chapelle ; elle contient au midi le hameau de la May, au milieu ceux des Ronins, de Lossence et des Patins, au nord celui des Revoulas. À 600 mètres de ce dernier, l’étroite vallée est partagée par la base d’un monticule dont les flancs l’étreignent des deux côtés et ne tardent pas à la faire disparaître. Ce monticule domine lui-même la vallée d’Échevis. De son sommet « on découvre un point de vue des plus extraordinaires : toute la commune d’Échevis, encaissée au milieu de roches sans végétation et d’une élévation prodigieuse. Ce vaste bassin a la forme d’une baignoire, et on le domine du point indiqué. Il serait difficile de décrire l’impression qu’on éprouve à l’aspect de ce vide immense au-dessus duquel on se trouve pour ainsi dire suspendu. »

Enfin, au couchant de cette troisième vallée, sur un plan plus long, plus large et encore plus élevé, en est une quatrième, entièrement boisée, mais dont nous ne parlerons pas en détail, parce qu’elle ne se rattache au Vercors que par sa position topographique et n’en fait pas partie.

On jugera de la hauteur des sommets qui entourent le Vercors par l’altitude de leurs principaux points.

L’Allier, au couchant de Saint-Martin, a 1 275 mètres ; le rocher du Guignon, vers l’Alp, en a 1 249 ; le Serre de Plumé, vers Lente, 1 578 ; le Col de la Mure, 1 438 ; le Pot des Anguilles, 1 538 ; le Pot de la Croix, 1 551 ; le Col de Font-Payanne, 1 653 ; le But Saint-Genis, 1 646 ; le Col de la Chaux, 1 431 ; le But de l’Aiglette, 1 505 ; le Col de Rousset, 1 531 ; le But Sapiau, 1 620 ; le Pas de l’Échelette, 1 709 ; le Pas des Écondus, 1 736 ; la Tête de la Graille, 1 872 ; le Roc Mazdier ; le Pas de la Sambue, 1 575.

Dans l’intérieur du Vercors, on trouve : entre Saint-Agnan et la Chapelle, la Cime du Mas, haute de 1 316 mètres ; entre Saint-Agnan et Vassieux, le sommet de la Poule, haut de 1 227 ; le Col du Soulet, haut de 1 102 ; le Pas du Soulet, haut de 1 281 ; le Pas du Bon-Usage, haut de 1 234 le Col de Fauchières, haut de 1 355 ; et celui de Saint-Alexis, haut de 1 232.

Quant aux villages et principaux hameaux, ils ont : la Baraque, à la sortie du Grand-Goulet, 637 mètres ; Tourtres, environ 740 ; Saint-Martin et Saint-Agnan, 780 ; Rousset, 916 ; Saint-Julien, 924 ; la Chapelle, 945 ; Lossence, 1 000 ; Vassieux, 1 043.

Avec l’altitude et l’isolement du Vercors, on comprend que ses forêts durent recéler autrefois de nombreuses bêtes sauvages, comme loups, ours, renards, fouines, martes, lièvres, etc., ainsi que l’attestent la tradition et des documents. Aujourd’hui les loups y apparaissent très rarement, parce que le défrichement d’une partie des bois voisins, et surtout les chasses régulièrement organisées, en ont détruit, ou du moins, éloigné les repaires. Mais les ours, chassés des montagnes du levant par les neiges d’automne, vont encore fréquemment en hiver se réfugier et chercher pâture au Vercors, et même au Royans ; les fouines, comme les martes leurs parentes, y sont encore assez abondantes pour dévaster trop fréquemment les poulaillers et basses-cours ; et les lièvres continuent de leur côté, malgré le nombre et l’habileté des chasseurs, à profiter de l’hospitalité avantageuse que leur offre la contrée, pour s’y perpétuer en quantité relativement considérable. Rien de particulier à dire ici des autres animaux, ni même des oiseaux du Vercors, qui sont généralement les mêmes que dans les montagnes du voisinage.

La contrée est principalement arrosée par la rivière de Vernaison et ses affluents. Cette rivière sort d’un banc de rocher au pied des montagnes de Burre et de Gerlan, au-dessus et au midi du village de Rousset, à l’extrémité méridionale de la première et principale vallée du Vercors. Elle suit le fond de celle-ci sur un parcours de 18 kilomètres, en passant près et au couchant du même village de Rousset et du hameau de la Breytière, puis, plus bas, près et au levant du village de Saint-Agnan. Sur cette commune, près du hameau des Chaberts, avant d’atteindre la Breytière, elle se grossit du torrent de la Luire, sorti d’une caverne profonde et tristement célèbre dans le pays par les ravages qu’y causent, en temps de pluie et de fonte des neiges, ses eaux alors aussi abondantes qu’impétueuses.

Continuant sa course du midi au nord, la Vernaison va passer sur le territoire de la Chapelle, puis sépare cette commune de celle de Saint-Martin. Mais bientôt elle se dévie de la vallée principale suivie jusque-là, se dirige vers la vallée voisine au couchant, grâce à la flexion, ou plutôt à la découpure du flanc qui les unit, et reçoit sur sa rive droite, au milieu de belles et vertes prairies formées de grasses alluvions, la petite rivière de l’Adoin. C’est le quartier appelé le Vivier.

Cette dernière rivière ne naît qu’à environ deux kilomètres de là. Elle sourd subitement sur le territoire de Saint-Martin, au pied des montagnes du levant, à la base d’une dépression en forme de demi-entonnoir, que subit là le flanc plus rocheux que boisé de la montagne. De sa source l’Adoin descend à Tourtres à travers mille petites cascades, et plus bas trouve sur sa droite et reçoit le Buech, ruisseau formé des sources de la vallée, sur le plan incliné de Saint-Julien vers Saint-Martin, et passant à quelques pas du village de cette dernière commune. Après le Buech, l’Adoin reçoit encore les Petit et Grand-Gourferrand, sources considérables, jaillissant par deux orifices voisins, au pied d’un rocher, sur la rive droite et à 15 pas de ladite rivière. L’existence de cette double source jaillissante, ou plutôt de cette source unique sortant par un double orifice, fut, dit-on, devinée par un célèbre hydroscope, l’abbé Paramelle, lors d’une inspection que fit celui-ci du vaste plateau qui s’étend au midi du village de la Chapelle dans la direction de Vassieux ; et de la poussière de scie jetée dans un scialet de Vassieux, est, ajoute-t-on, venue sortir à Gourferrand, et confirmer le dire de l’abbé Paramelle.

En aval de Gourferrand, l’Adoin se jette dans la Vernaison, qui, après un parcours de 600 mètres, franchit la digue dite de Cornet, établie entre deux roches nues et très-rapprochées, de 40 pieds d’élévation, effets évidents du soulèvement partiel qui au midi et au nord a formé les crêtes séparant la première vallée du Vercors d’avec la deuxième. La digue franchie, la Vernaison traverse, sur un parcours de 400 mètres, des prairies splendides, arrosées par les eaux prises à la digue et par les sources de la deuxième vallée, dont elles forment le bas-fond ; puis la rivière entre dans les défilés étroits et sinueux du Grand-Goulet, traverse Échevis, d’où elle débouche dans la plaine du Royans, à travers la gorge du Petit-Goulet, pour se joindre bientôt à la Bourne, sous les murs mêmes de Pont-en-Royans.

La gorge du Grand-Goulet suivie par la Vernaison est si resserrée, qu’on révoquait presque en doute autrefois l’identité de la Vernaison du Vercors avec celle d’Échevis et du Royans. Témoin ce passage de Chorier : « La rivière d’Escheviz qui vient… des mesmes montagnes (du Vercors), entre dans celle de Bourne non guères loin a du lieu ou » celle-ci « se jette dans l’Isère. À la cime du rocher d’où elle sort, qui est extrêmement haut, est une ouverture de trois pas de diamètre ; elle est comme un bassin toujours rempli d’une eau qui ne tarit point, et cette fontaine est d’autant plus digne d’admiration qu’elle laisse moins de doute que ce rocher ne soit un thrésor d’une eau que la nature y a mise en réserve pour n’estre jamais épuisée. L’Escheviz n’en est que le déchargeoir, encore qu’il en soit éloigné de plus d’une lieue. Deux bœufz attachez à leur joug, estant tombez dans cette ouverture furent trouvez quelque temps aprez en cette rivière, et c’est ce qui depuis a passé pour une preuve convaincante de cette communication. » 

Ces termes fort obscurs montrent combien Chorier était pauvrement renseigné sur l’origine de la Vernaison. Il ne l’était guère mieux sur l’origine d’une autre rivière qui arrose l’extrémité nord du Vercors, de la Bourne. Celle-ci, sortie de la commune de Lans (Isère), traverse une vallée étroite, sépare Saint-Julien-en-Vercors de Rencurel, passe au hameau de la Balme, traverse la gorge supérieure de la vallée de Choranches et cette vallée même, puis descend au Pont, où elle reçoit la Vernaison, et devient flottable. Deux kilomètres plus bas est le barrage construit récemment pour dériver l’eau du canal chargé d’arroser la plaine de Valence. Notre historien dauphinois est donc à corriger quand il fait naître la Bourne dans les rochers de Choranches. Le passage suivant, où il commet cette erreur, est du reste parfaitement exact en tout ce qu’il y dit des truites de cette même rivière : « La Bourne produit des truites plus abondamment que nulle autre Rivière de cette Province (du Dauphiné.) Outre qu’elles sont d’un goust excellent, elles sont remarquables par leur couleur, estans tout à fait noires, et cette couleur ne semblant pas bien naturelle à ce genre de poissons. Elles tombent de sa source en nombre infiny, car elle sort d’un rocher eslevé, en la vallée de Choranches, qui dépend du territoire de Vercors, et de loin elle semble une cascade artificielle tant la nature y a travaillé avec art. » Ajoutons que la Vernaison, l’Adoin et le Buech, produisent des truites non moins remarquables par leur quantité et leur qualité.

Le climat du Vercors est froid et neigeux, mais d’un froid bien tempéré par les montagnes qui l’entourent et le protègent contre les vents. Saint-Martin même n’a à peu près pas de vent du nord, et jouit ainsi d’un climat fort doux en été, et assez doux en hiver.

Le sol, avec ses vastes forêts et ses abondantes prairies, a surtout pour produits les bois et les fourrages. Mais il ne se refuse pas à la culture ; au contraire, léger et fin, il est d’une fécondité qui avec plus de chaleur deviendrait exubérante. La vigne et le mûrier ont de la peine à y vivre et à y produire ; mais on y trouve le noyer, le pommier, le poirier, le prunier, et d’autres arbres à fruit. M. Delacroix est donc allé trop loin en disant qu’ « aucun arbre à fruit ne peut y vivre. » Il est vrai que le pays a progressé sous le rapport de la production, depuis 1835, date où écrivait M. Delacroix. Mais bien avant cette date les arbres en question y étaient déjà nombreux. Il suffit, pour s’en convaincre, de consulter les vieillards, ou déconsidérer, en traversant la vallée, les gros et vieux troncs de ces sortes d’arbres qui entourent les maisons et portent le cachet le plus indiscutable d’une respectable antiquité.

Au surplus, on peut juger d’une manière générale des produits du territoire du Vercors, par l’indication de la superficie de chaque catégorie de culture, du principal des contributions directes, et du chiffre de la population. Voici cette indication, telle que M. Delacroix la donnait lui même pour ce pays en 1835 : 7 034 hectares de bois de l’État, 4 323 de bois communaux, 2 812 de bois particuliers, 4 650 de terres labourables, jardins, etc., 737 de prairies, 2 272 de pâturages, 192 de rivières et chemins, 71 de terres incultes, 28 d’édifices publics et maisons ; total : 22 119 hectares. La contribution foncière, au principal de 13 342 francs, celle des portes et fenêtres au principal de 1 520 fr., celle des personnel et mobilier, au principal de 2 223 fr., et les patentes au principal de 506 francs. La population était de 5 111 habitants ; elle a baissé depuis.

Passons à l’histoire proprement dite.