Le regard de L’œil du Photographe : L’urbanisation des rives a transformé les crues de la Bièvre en véritables catastrophes. Revivez les débordements tragiques qui ont frappé le faubourg Saint-Marcel, notamment le terrible déluge de 1579, et découvrez les premières mesures royales tentant de protéger les riverains face aux caprices de l’eau.
De même que tous les cours d’eau qui, lorsqu’ils occupent le fond d’une vallée, sont dominés par plusieurs collines et reçoivent de nombreux affluents, la Bièvre dut grossir et sortir de son lit, quand survenaient des pluies torrentielles ou que les premières chaleurs faisaient fondre subitement les neiges tombées pendant l’hiver. Ces accidents durent surtout se produire avant que les eaux des plateaux argileux situés à l’ouest de Versailles, lesquelles prenaient leur cours naturel vers cette rivière, eussent été, sous Louis XIV, recueillies, comme elles le sont encore aujourd’hui, dans de vastes étangs.
Tant que les bords de la Bièvre restèrent en culture de prairies ou ne furent pas couverts d’habitations, les inondations causèrent peu de dommage et passèrent, pour ainsi dire, inaperçues ; ce qui explique pourquoi les annalistes n’en ont pas parlé. Mais, après que des populations industrieuses eurent envahi ses rives et furent venus s’installer jusque dans son lit, les eaux, en s’élevant au-dessus de leur hauteur ordinaire, occasionnèrent nécessairement des sinistres qui, par leur gravité, fixèrent l’attention des contemporains.
Le premier débordement dont ils fassent mention eut lieu le 15 mai 1526. Corrozet qui, paraît-il, l’a cité avant tous les autres historiens, dans son livre de la Fleur des antiquités de la ville de Paris, s’est borné à nous dire que la Bièvre s’enfla de telle sorte que la plupart des rues du faubourg St-Marcel et les maisons, jusqu’au deuxième étage, étaient dans l’eau. Ceux qui sont venus après lui ne nous en ont pas appris davantage.
Un procès-verbal inséré dans les registres du parlement fait connaître que, le mercredi 10 juin 1573, une crue extraordinaire de cette rivière renversa, en partie, les murs du monastère du Val-profond, qui existait alors près du village de Bièvres. On ne voit pas qu’il ait été question ailleurs de cet autre débordement.
La plus grande inondation dont le faubourg St-Marcel ait été affligé, arriva à la suite de pluies continuelles, le mercredi 8 avril 1579. D’après le journal tenu par l’Estoile, la Bièvre crût, par forme de torrent, à la hauteur de 14 à 15 pieds, et se répandit jusqu’au grand autel de l’église des Cordelières. Pendant trente heures, ou un peu plus, que dura cet état, elle abattit une multitude de moulins, murailles et maisons, fit périr plusieurs personnes, noya une grande quantité de bétail et causa un mal infini.
Le samedi suivant, la cour du parlement, accompagnée du corps municipal, fit célébrer à Notre-Dame une messe solennelle pour apaiser la colère divine qui, disait-on, paraissait éclater si manifestement, et, deux jours après, une procession générale eut lieu à Paris, dans le même but.
M. Maurice Champion a réédité, dans son 1er volume Des inondations de la France, plusieurs récits présentant un tableau navrant de cet épouvantable désastre qu’on appela le Déluge de St-Marcel.
Il s’écoula près d’un-demi siècle avant qu’on eût à déplorer un pareil accident, mais une autre inondation, dont les conséquences, pour n’être pas si funestes que celles de la précédente, n’en furent pas moins dommageables, eut lieu en 1625. Voici ce qu’on lit, à ce sujet, dans les registres de l’Hôtel de ville.
« Nota, que la nuict du jour de la penthecoste, 18e jour de may 1625, la petite rivière des Gobelins du faulbourg Sainct-Marcel desborda si furieusement et de telle façon que, en l’espace de temps de deux ou trois heures,tout led. faubourg était en eau et en rivière jusques au premier plancher des chambres, dont tous les locataires furent si effrayez, la voyant croistre si vite, et n’ayant aulcun moyen de eulx sauver, qu’ilz pensoient estre tous perduz et noyez. Et commença lad. crue d’eau à2 heures après minuilt, d’entre le jour de la penthecoste et le lundy. Mais sur les 10 heures du matin, les eaux commencèrent, à s’escouler et diminuer. Ce petit déluge, ainsy se doilt-il appeler, feit en si peu de temps de grands ravages, ayant abattu et démoly grande quantité de murailles, ruyné et perdu plusieurs beaux jardins tant dud. faulbourg S. Marcel que de S. Victor, l’eau estant dedans de plus de huict pieds de haut. »
Il résulte d’une sentence interlocutoire rendue par la maîtrise des Eaux et Forêts de Paris, le 31 mai 1625, que les habitants du faubourg St-Marcel attribuaient ce sinistre au défaut de curage et d’entretien des parties de la rivière dont les meuniers étaient tenus. Avant de statuer sur leurs réclamations, le juge se réservait de procéder à une enquête, mais il ne paraît pas qu’il ait été donné suite à l’affaire.
L’année d’après, un nommé Charles de Lamberville, avocat au Conseil privé et au parlement, publia un petit volume, devenu très rare, intitulé : Discours politiques et économiques dédiés au Roy. Dans l’un de ces discours il indiquait les moyens de prévenir de tels malheurs qui, suivant lui, provenaient d’abord de ce que la Bièvre était portée (il voulait dire que, loin de suivre le thalweg de la vallée, elle coulait dans un lit artificiel creusé sur le flanc du coteau), puis, de ce qu’elle se dirigeait d’occident en orient et, dès lors, contre le cours du soleil. Les immondices qui s’accumulaient sur des grilles en fer qui fermaient un clos situé près du moulin de Cachant et l’empêchaient ainsi d’avancer, joint à son défaut de curage, contribuaient également, disait-il, à la faire déborder. Pour remédier à ces inconvénients et procurer, en même temps, l’eau qui lui manquait déjà pendant l’été ; pour éloigner, en outre, les causes d’insalubrité dont les Parisiens avaient à souffrir, par suite du déversement, dans la Seine, des déjections provenant des tueries, tanneries et mégisseries déjà établies au faubourg St-Marcel, il était d’avis : 1° d’obliger les meuniers à tenir leurs vannes et palées nivelées, à proportion de l’eau qu’ils devaient avoir ; 2° de contraindre tous les propriétaires riverains à conserver à la rivière son ancienne largeur et à la curer trois fois par an ; 3° de veiller à ce que les berges en fussent maintenues un pied plus haut que les vannes des moulins ; 4° de s’opposer à ce qu’on y fît des coupures, pendant l’été, pour arroser des prés ou remplir des étangs et viviers ; 5° de prescrire de ne pêcher ceux de ces réservoirs alors existants qu’en temps de sécheresse ; 6° de défendre de planter des arbres à moins d’une distance de deux toises pour la rivière vive et d’une toise pour la rivière morte ou faux ru ; 7° de terminer promptement les travaux destinés à recueillir les eaux de l’Hay et de Chevilly, pour suppléer à celles de Rungis ; 8° enfin, de faire déboucher la Bièvre, non plus au-dessus de Paris, mais au-dessous, devant Chaillot, au moyen d’un canal qui aurait été construit, partie en souterrain, partie à ciel ouvert.
Il ne paraît pas que les six premières propositions aient été prises en considération ; du moins ne trouve-t-on pas qu’elles aient fait alors l’objet de mesures réglementaires. Quant aux travaux projetés à l’Hay et à Chevilly, il n’y avait plus à s’en occuper, attendu qu’ils venaient d’être achevés. Mais nous verrons, dans la seconde partie de cette notice, que c’est de nos jours seulement que la dérivation de ce cours d’eau a été exécutée.
Une nouvelle inondation, que les historiens ont à peine citée et dont cependant les effets furent déplorables, se produisit, le 21 février 1665. Quelques jours après Guy Patin écrivait :
« La petite rivière des Gobelins a bien fait du ravage dans les faubourgs de St-Marceau ; elle a débordé en une nuit et y a bien noyé des pauvres gens : on en comptait hier quarante-deux corps qui avaient été repêchés, sans ceux que l’on ne sait pas. »
Nous lisons, en outre, dans un rapport officiel : « La rivière des Gobelins, le 21 février 1665, augmenta à deux heures de relevée de six à dix pieds et demeura en cet état jusqu’au soir du lendemain. Elle abattit trois logis, en endommagea plusieurs autres, au nombre de cinquante, et noya quarante personnes. »
L’administration jugea, cette fois, qu’il était de son devoir de se préoccuper elle-même des causes de si grandes calamités et des moyens de les éviter. À cet effet, au défaut des officiers des Eaux et Forêts, le Bureau des finances commit trois de ses membres qui s’adjoignirent le Maître général des œuvres de charpenterie du Roi, le Voyer de Paris, les Échevins de St-Marcel et quelques notables habitants de ce faubourg. Après avoir visité la rivière, à plusieurs reprises, et remonté jusqu’au village de Bièvres, ils reconnurent que le débordement provenait, premièrement de ce que son cours était entravé par des usines et par le manque de débouché qu’offraient les ponts établis sur certaines rues, et secondement, de ce que son lit avait été rétréci, en divers endroits, par les riverains et était envahi par un grand nombre de murs dans lesquels des ouvertures n’existaient pas pour le passage des eaux ou étaient trop étroites. Ils proposèrent, en conséquence, de supprimer les trois moulins du faubourg St-Marcel, de creuser un canal de décharge à l’aval du pont aux Tripes et de donner à ce pont, ainsi qu’aux autres, des dimensions convenables, le tout aux frais du Roi. Les particuliers auraient eu à restituer le terrain par eux usurpé et à pratiquer, dans leurs clôtures, des arcades suffisantes.
Il intervint, le 15 octobre 1665, un arrêt du Conseil portant que le Roi voulant qu’il fut pourvu à la sûreté des habitants du faubourg St-Marcel contre les inondations et débordements de la rivière des Gobelins et empêcher, à l’avenir, la ruine de leurs maisons, ainsi qu’il était arrivé par le passé, approuvait toutes les mesures proposées et chargeait les trois commissaires d’en assurer l’exécution.
En attendant qu’il fût possible de commencer le canal projeté et la reconstruction des ponts, les commissaires prescrivirent, par plusieurs ordonnances, aux propriétaires des héritages bordant la rivière, de démolir tous les murs situés sur les berges, de la curer, tous les ans, chacun en droit soi, de lui donner partout neuf à dix pieds de largeur et d’arracher tous les arbres qui s’opposaient à l’écoulement des eaux. Ils défendirent, en outre, aux blanchisseurs de toile d’y établir aucuns batardeaux.
S’il faut en croire le continuateur du Traité de la Police, l’arrêt du 15 octobre 1665 demeura sans effet. Il est vrai que les moulins ne furent pas démolis, mais nous avons acquis la certitude qu’on fit, sinon tous les travaux ordonnés, du moins ceux qui regardaient le Roi. Dans tous les cas, si parfois la Bièvre sortait de nouveau de son lit, elle faisait bien moins de ravages qu’auparavant.
Une partie des débordements était d’ailleurs attribuée à l’usage où étaient les propriétaires d’étangs de les mettre à sec, lorsqu’ils voulaient en prendre le poisson. En 1671, le Grand Maître des Eaux et Forêts leur prescrivit, par une ordonnance dont nous rappelons un peu plus loin les dispositions, de ne plus les vider qu’après en avoir prévenu les habitants des faubourgs St-Marcel et St-Victor, afin que ceux-ci se tinssent sur leurs gardes.
Le 16 janvier 1677, le lieutenant de police de la Reynie écrivait à Colbert, en lui rendant compte des craintes que l’on avait pour les ponts de Paris, par suite des glaçons que charriait la Seine : « La rivière des Gobelins a été aussi extrêmement débordée ; mais, comme la rivière de Seine ne l’a pas été à proportion, ce torrent, qui a eu son cours et sa décharge par ce moyen, n’a fait d’autre désordre, dans le faubourg où il passe, que celui d’abattre quelques murs à l’hôpital de la Miséricorde. »
Deux ans après, afin d’éviter les accidents qui auraient pu survenir à la suite de l’hiver rigoureux qu’on venait de subir, le même magistrat ordonna, le 2 février 1679, aux riverains de la Bièvre, de casser immédiatement les glaces, chacun en droit soi, et d’enlever, avec soin, tous les objets de nature à empêcher l’écoulement des eaux. Il enjoignit même à ceux dont les maisons bordaient les endroits les plus resserrés de la rivière de déménager, avec leurs meubles, aussitôt que commencerait le dégel.
D’autres débordements eurent lieu, plus tard, mais ils furent causés par des crues extraordinaires de la Seine. Ainsi, en décembre 1740, lorsque Paris était presque tout submergé, Barbier écrivait, dans son journal, que la rivière des Gobelins était sortie de son lit et que le faubourg St-Marceau était plein d’eau. Le même fait se reproduisit en l’an X : en effet, le mémoire que l’ingénieur Bralle a publié, sur l’inondation de cette année, porte que les eaux de la rivière de Bièvre, refoulées par celles de la Seine et grossies par ses affluents, franchirent les berges et inondèrent tous les terrains qui bordent ses rives, tant dans Paris qu’au delà de ses murs.
Quelquefois encore les eaux de cette petite rivière gonflent subitement par suite d’orages, comme il est arrivé, le 25 mai 1806, dans le département de Seine-et-Oise, où des berges ont été rompues et des murs renversés. Leur volume augmente aussi, tout à coup, lorsque les pluies prolongées de l’hiver ont complètement rempli les étangs de Versailles et que le vent vient à soulever les eaux et à les pousser vers les digues ; mais alors il en résulte généralement plus d’avantages que d’inconvénients pour les riverains, à la condition que le déversement ait lieu modérément.
