Le regard de L’œil du Photographe : L’agonie de la Bièvre à ciel ouvert s’accélère. Pour éradiquer définitivement l’infection liée aux rejets industriels, les ingénieurs conçoivent dès 1876 un égout latéral interceptant les eaux usées, marquant le début de l’effacement total de la rivière dans les entrailles souterraines de la capitale.

Lorsque le Préfet de la Seine délivrait la permission d’élever ou de réparer une construction, sur les bords de la Bièvre hors de Paris, il faisait connaître à l’impétrant les conditions générales auxquelles il aurait à se conformer. Afin de n’avoir pas à répéter constamment ces conditions, il les réunit, le 3 juillet 1852, dans un arrêté qu’on imprima à la suite des autorisations.

En examinant les pièces d’un pourvoi formé par un nommé Didier, à raison de certaine obligation exigée de lui pour l’établissement d’un mur qui devait intercepter le marchepied de la rivière, pourvoi dont il sera question dans le paragraphe suivant, le Ministre des Travaux publics remarqua des différences notables entre ledit arrêté et l’ordonnance royale qui régit ce cours d’eau, en Seine-et-Oise. Ces anomalies lui ayant paru regrettables, il avait demandé, le 6 mai 1863, que les ingénieurs des deux départements entrassent en conférence dans le but de préparer, pour toute la Bièvre, le projet d’un règlement uniforme.

Mais, le Préfet de Seine-et-Oise ayant fait des représentations sur la convenance de maintenir, dans leur intégrité, les dispositions de l’ordonnance précitée, le Ministre n’a pas insisté et les choses sont restées ce qu’elles étaient. Les mesures prises par le Préfet de la Seine continuent donc à être observées.

Nous ferons d’ailleurs remarquer qu’il s’est borné, dans son arrêté, à reproduire, sans les modifier, les dispositions de l’arrêt du Conseil du 26 février 1732 et qu’il n’a fait que convertir en mètres des dimensions qui y sont exprimées en toises. Il est vrai qu’il n’y tolère un mur de l’espèce dont il s’agit qu’autant qu’on y mettra une porte que les agents de l’administration pourront ouvrir à volonté, tandis que l’ordonnance royale, d’accord avec ledit arrêt, énonce seulement que les riverains donneront passage sur leurs terrains à ces mêmes agents, mais il n’a fait que suivre, en cela, ce qui se pratiquait autrefois, ainsi que le témoignent plusieurs sentences de la maitrise de Paris, et dont la dernière a été rendue, le 20 janvier 1783, dans une affaire Boulard.

En 1867, plusieurs habitants des communes où passe la Bièvre appelèrent l’attention de l’autorité supérieure sur l’état d’infection de cette rivière, état qu’ils attribuaient particulièrement au déversement des eaux de travail d’une féculerie située à Antony. Sans nier que ce ne fût là une des causes du mal, les ingénieurs firent remarquer qu’il tenait surtout à ce qu’elle recevait, plus ou moins directement, les déjections des nombreux établissements industriels qui occupent ses bords, en même temps que celles des égouts et ruisseaux des localités voisines. Les matières susceptibles de putréfaction qui y étaient ainsi entraînées, pénétraient, disaient-ils, de toutes parts, dans ses rives terreuses ; les dépôts vaseux, formés en abondance au fond de son lit, en étaient également imprégnés, et leur décomposition spontanée atteignait un tel degré, sous certaines influences atmosphériques, que l’infection générale du cours d’eau en était une suite inévitable.

Comme il leur semblait qu’on ne pourrait jamais empêcher, d’une manière absolue, tout déversement d’eaux insalubres sans nuire à une foule d’intérêts et que d’ailleurs l’expérience démontrait la difficulté d’obtenir que ces eaux fussent complètement épurées avant leur projection, ils estimaient qu’il fallait se résigner à subir les inconvénients signalés, sauf à les atténuer, dans la mesure du possible. En conséquence, ils étaient d’avis de traiter la Bièvre, extra muros, ainsi qu’elle l’avait été autrefois dans Paris, c’est-à-dire de la canaliser.

Le Sénat, qui avait été saisi de la pétition des plaignants et l’avait examinée avec soin, pensait que ces propositions devaient être adoptées ; et, dans sa séance du 12 mai 1870, il en avait recommandé l’exécution aux Ministres de l’Intérieur et des Travaux publics. Mais les douloureux événements qui survinrent presque aussitôt firent perdre cette affaire de vue.

Quelques années après, les riverains de la Bièvre formulèrent des plaintes d’une autre nature. Ils prétendirent que, depuis 1732, le développement de l’industrie et l’accroissement du nombre des habitations élevées près de cette rivière, joints aux pavages exécutés, tant sur les routes que dans les centres de population du voisinage, avaient eu pour conséquence de faire du cours d’eau le réceptacle d’une bien plus grande quantité d’immondices qu’au siècle dernier. Il en résultait, suivant eux, une augmentation considérable des frais de curage, augmentation qu’il n’était pas juste de leur faire supporter. Ces réclamations furent prises en considération et l’administration fit étudier les modifications qu’il serait nécessaire d’introduire dans le règlement du 26 février 1732 pour leur donner satisfaction.

L’un des effets de la canalisation, si elle eût été exécutée, aurait été de réduire notablement les frais dont il s’agit, mais comme le projet en paraissait abandonné, bien qu’il eût beaucoup de partisans, les ingénieurs proposèrent un autre moyen d’atteindre le but. Il a consisté dans la construction d’un égout latéral à la rivière, recueillant les eaux ménagères, industrielles et autres qui y étaient déversées auparavant, et les conduisant dans le collecteur de la rue Geoffroy-St-Hilaire. Il part à une centaine de mètres plus bas que le moulin de Cachant, suit, sur la rive gauche de la Bièvre, les voies publiques d’Arcueil et de Gentilly qui lui sont sensiblement parallèles et emprunte deux fois la rivière morte. Il pénètre ensuite dans Paris, passe sous le chemin des Peupliers, qui a été prolongé exprès pour le recevoir, et de là, sous la rue du Moulin-des-Prés, le boulevard des Gobelins, la place d’Italie, le boulevard de l’Hôpital et la rue Duméril, jusqu’au boulevard St-Marcel.

Son tracé est dirigé de telle sorte qu’on a pu, après avoir démoli le vieux moulin dit des Prés, supprimer plusieurs parties tant de la rivière vive que de la rivière morte, dans le pourtour de la Butte-aux-Cailles.

Les dispositions en ont été approuvées par le Conseil général de la Seine, dans une délibération du 6 décembre 1876. Les travaux commencés l’année suivante ont été terminés en 1880. Le Département en a pris les frais à sa charge. Ils se sont élevés, avec ceux de l’étude du projet et les indemnités de terrains et de dommages, à 1 528 409 fr. 10, somme considérable et que sont loin de compenser les améliorations réalisées.

Si l’on ajoute à ce chiffre les autres dépenses dont nous avons parlé plus haut, on trouvera que, depuis 1837, le département de la Seine s’est imposé, en vue de rendre plus parfait le cours de la Bièvre, le sacrifice énorme de 1 682 728 fr. 95, pour n’arriver, en définitive, qu’à un bien médiocre résultat. Il est vrai que le produit de la taxe des tonneaux de blanchisseuses lui a offert quelque dédommagement, mais il a été bien minime comparativement aux dépenses. En effet, ce produit n’a été que de 18 732 francs pour les treize années qui viennent de s’écouler, soit en moyenne de 1 441 francs, et nous avons déjà vu qu’il allait constamment en diminuant.

Depuis que fonctionne l’égout latéral à la Bièvre, elle ne reçoit plus les eaux souillées qu’on y laissait écouler et qui, d’après le dire des riverains, en rendaient le curage plus dispendieux qu’autrefois. Les plaintes qu’ils avaient élevées étant devenues sans objet, et les petits cours d’eau étant maintenant dans les attributions du Ministre de l’Agriculture, le 25 novembre 1884, ce Ministre, alors M. Méline, a décidé qu’il n’y avait plus à s’occuper de ces plaintes ni des modifications demandées pour y faire droit, à l’arrêt du Conseil du 26 février 1732, et que cet arrêt devait, en conséquence, continuer à recevoir son exécution.

Ainsi sont restées en suspens les propositions faites, à plusieurs reprises, depuis près de 50 ans, pour réformer ou mieux, cesser d’appliquer, dans le département de la Seine, ce règlement suranné et dont la plupart des prescriptions n’ont plus leur raison d’être, ou sont en désaccord avec l’état actuel des lieux et le nouvel ordre introduit dans la législation ; tandis que, depuis 1842, une ordonnance royale qui lui est bien préférable, réglemente la rivière de Bièvre, dans Seine-et-Oise, à la satisfaction des autorités locales.