Le regard de L’œil du Photographe : Canaliser la Bièvre ne suffisait pas, il fallait augmenter son débit estival. Des puits artésiens éphémères aux projets de vastes réservoirs, découvrez les efforts scientifiques et financiers déployés pour acheter les eaux des étangs de Versailles et chasser les miasmes d’une rivière à bout de souffle.
La canalisation opérée dans la traversée de Paris avait certainement contribué pour beaucoup à l’assainissement de la Bièvre, mais, afin que l’amélioration fût complète, il fallait augmenter le volume des eaux qu’elle débite ordinairement, surtout pendant l’été, où ce volume est si faible. Il paraissait donc opportun de mettre à exécution la pensée, souvent exprimée, de recourir, dans ce but, aux étangs de Versailles. À la demande qui lui en fut faite, l’administration des biens de la Couronne répondit qu’elle ne pouvait consentir à la concession formelle d’aucune partie de leurs eaux, que, néanmoins, elle était disposée à permettre qu’une certaine quantité vînt grossir celles de la rivière, toutes les fois que la situation des étangs ne s’y opposerait pas.
En effet, soit que cédant aux sollicitations de quelques usiniers, soit que voulant se défaire d’un trop plein qui l’embarrassait, soit pour toute autre cause, il est certain que cette administration faisait faire, de temps en temps, des lâchures dans la Bièvre.
Aussi, M. Mary, inspecteur général des Ponts et Chaussées, rapporteur d’une commission chargée, en 1852, d’indiquer les moyens d’assurer à la ville de Versailles les eaux qui lui étaient nécessaires, disait-il que, dans de certaines années, les étangs servent à assainir la vallée de la Bièvre, en y versant, tout à coup, une quantité assez abondante de leurs eaux pour remplacer celles qu’avaient infectées les déjections des buanderies, des tanneries et autres établissements insalubres existant sur les bords de la rivière. Il ajoutait : « Ce service, rendu par les étangs, n’a jamais été régularisé. Mais, quand on connaîtra parfaitement les ressources de l’approvisionnement et les besoins de la consommation de Versailles, surtout quand on aura établi à Marly de bonnes et puissantes machines, on pourra faire servir plus efficacement ces approvisionnements d’eau à un assainissement vivement désiré par l’administration municipale de la ville de Paris et par les conseils généraux de la Seine et de Seine-et-Oise. »
En attendant, François Arago qui présida longtemps le conseil général de la Seine avait, dès l’année 1835, suggéré l’idée de suppléer à la disette des eaux de la Bièvre, à l’aide de petits puits artésiens jaillissants. La tentative qui en fut faite, quelque temps après, au pied des coteaux de Fresnes et de Rungis, à travers les glaises et les terrains gypseux, eut un plein succès. Quinze puits forés, plus tard, avec une faible dépense et à peu de profondeur, sur le territoire de L’Hay, donnaient ensemble, en 1846, un produit de 1 596 litres d’eau, par minute : quantité à peu près égale à celle que débite la Bièvre, en temps d’étiage. Malheureusement on ne tarda pas à s’apercevoir qu’à mesure que l’on effectuait de nouveaux sondages, les anciens rendaient beaucoup moins. L’arrivée des eaux croissait et décroissait d’une façon considérable, sans une règle constante, non seulement aux diverses époques de l’année, mais même dans l’espace d’un seul jour. Enfin, ils finirent les uns et les autres par se tarir tout à fait, soit par suite de l’épuisement de la nappe souterraine qui les alimentait, soit pour d’autres causes restées inconnues. En sorte que l’on perdit les avantages que l’on comptait tirer de ce nouvel expédient.
Bien qu’un résultat si fâcheux ne fût pas prévu, l’administration, considérant que l’augmentation de débit qu’eût procuré le forage des puits artésiens eût été loin de satisfaire aux nécessités d’un assainissement complet et aux besoins impérieux des usines pendant la majeure partie de l’année, avait fait étudier, par les ingénieurs des Ponts et Chaussées du département de la Seine, le projet d’un vaste réservoir destiné à contenir un volume d’eau d’environ 600 000 mètres cubes et dont on eût disposé à volonté. On se proposait de rendre, par ce moyen, le régime de la rivière moins irrégulier, et les industries qu’elle faisait vivre n’auraient plus eu à subir le chômage que la sécheresse leur imposait.
Ce réservoir eût été établi un peu au-dessus du village de Buc. Il devait être alimenté tant par les eaux pluviales descendant des coteaux voisins que par celles du trop plein de l’étang de St-Quentin. La dépense en était évaluée primitivement à 420 000 francs, y compris la valeur des terrains à acquérir ; mais, par suite de quelques modifications ultérieures et d’appréciations plus rigoureuses, l’estimation en fut portée à 500 000 francs. Le Conseil général de la Seine avait donné son assentiment au projet, en demandant toutefois que les usiniers et les industriels des deux départements fussent appelés à contribuer dans les frais de son exécution ; il avait même été soumis, en 1848, à la sanction du Ministre des Travaux publics, mais il est resté sans être approuvé ni formellement rejeté.
Les ingénieurs ne se dissimulaient pas, il est vrai, qu’il présentait quelque chance d’insuccès, attendu que le sol sur lequel le bassin devait reposer étant sablonneux, il était à craindre que des filtrations et surtout des siphonnements, en pénétrant sous la digue, ne vinssent bientôt à en amener la ruine. D’ailleurs, il n’était pas possible de bien juger quelle perte on subirait à Paris, sur un volume de 200 pouces d’eau fourni, dans un temps de sécheresse, par un étang situé à 36 kilomètres en amont, cette eau ayant à franchir 21 moulins, sans compter de vastes prairies qui, il n’était pas douteux, en disposeraient à son passage. Enfin, on se disait qu’il serait regrettable de se livrer aux dépenses de la création d’une nouvelle retenue, sans avoir la certitude de réussir, quand on possédait déjà des étangs éprouvés par un long usage et dans lesquels il était facile de faire immédiatement l’essai du système que l’on désirait inaugurer.
C’est probablement pour ces motifs que l’entreprise n’a pas abouti.
Notons ici que les frais auxquels avait donné lieu l’étude du projet et ceux faits, tant pour la recherche de nouvelles sources que pour le forage et l’entretien des puits artésiens, ont coûté 146 742 fr. 73.
Les améliorations que réclamait depuis si longtemps la situation de la Bièvre, dans le département de la Seine, se trouvant ainsi ajournées de nouveau, la Société nationale d’agriculture de Seine-et-Oise proposa, en 1851, d’y pourvoir par des drainages qu’on aurait opéré près de ses bords et le long de ses principaux affluents. On prétendait que, d’après la constitution géologique du sol et les essais qui avaient déjà été tentés, la réussite de ce procédé n’était pas douteuse. On assurait qu’il augmenterait considérablement la masse des eaux courantes et la force motrice des usines qu’elles font mouvoir ; que, par suite, il contribuerait puissamment à l’assainissement de la vallée et de l’un des quartiers les plus populeux de Paris ; qu’il aurait, en outre, pour effet certain de donner une plus-value à des terrains qui, la plupart aujourd’hui improductifs ou sur lesquels on ne récolte que des foins de mauvaise qualité, pourraient être livrés ultérieurement à la culture et porter de riches moissons.
Les ingénieurs firent remarquer qu’une partie des eaux de pluie, en s’écoulant à la surface du sol, va grossir immédiatement les cours d’eau voisins, tandis que l’autre partie, en s’infiltrant, peu à peu, dans les terres, y crée des réservoirs d’où elle s’échappe ensuite lentement pour former des sources et des ruisseaux ; qu’il importe donc de multiplier ces sortes de magasins naturels en favorisant, autant que possible, la stagnation des eaux sur les plateaux argileux et dans les bas-fonds marécageux, qu’un drainage irait directement contre ce but, attendu que, s’il donnait une plus-value aux terrains qui seraient desséchés, loin d’augmenter le volume des eaux de la Bièvre, il ne ferait que le diminuer et accroître ainsi l’inégalité de son régime. Le Conseil général du département partagea cet avis, en conséquence, il refusa de se prêter à l’expérience pour laquelle on lui demandait de voter des fonds.
C’est alors que l’administration du domaine de la Couronne pensant que, d’après les additions et les perfectionnements qui venaient d’être apportés à la machine de Marly, le service hydraulique de Versailles n’aurait plus besoin, comme on l’avait prévu en 1852, de toutes les eaux retenues dans ses étangs, jugea que le moment était venu d’en concéder une partie pour régulariser le régime de la Bièvre, à la condition d’obtenir une rémunération qui compensât les frais qu’elle aurait à faire, afin de mettre ces réservoirs en bon état et de les conserver pour un usage autre que le sien.
Ces propositions, ayant reçu un accueil favorable de la part d’une Commission que présida le célèbre chimiste J.‑B. Dumas, de l’Institut, et dont un autre savant, le vénérable Chevreul, faisait partie, le Préfet de la Seine débattit, avec le représentant de la Liste civile, les bases du traité à intervenir, et les fit ensuite agréer par le Conseil général du département.
Suivant ce traité, qui fut signé le 17 octobre 1860, elle s’engageait à verser, chaque année, dans la Bièvre, la quantité de 1 500 000 mètres cubes d’eau livrables à raison de 10 000 mètres par 24 heures, depuis le 15 mai jusqu’au 15 octobre inclusivement. De son côté, le département de la Seine s’obligeait à lui allouer une subvention de 200 000 francs, une fois payée, et une redevance annuelle de 2 500 francs. Les lâchures devaient commencer le 16 mai 1861 ; chaque jour d’interruption donnait lieu, sur la redevance, à une retenue de 83 fr. 33.
L’administration du domaine de la Couronne se réservait de réclamer d’autres subventions soit de l’État, soit du département de Seine-et-Oise, mais il paraît qu’elle n’en fit rien.
La prise d’eau eut lieu à l’étang de St-Quentin, situé à environ 3 kilomètres au-dessus de la source de la rivière. Indépendamment de la rigole qu’il fallut établir, la dérivation comportait une cuvette de jauge précédée d’un puits renfermant le robinet-vanne servant à régler la sortie des eaux de l’étang et suivie d’un bassin demi-circulaire où la rigole prenait son origine. Tous ces travaux sont revenus à la somme de 17 151 fr. 01, y compris 1 000 francs pour une indemnité de dommage.
Dans l’intervalle de 1861 à 1869, il y a eu trois années où le déversement n’a pas été fait et où, par conséquent, la redevance n’a pas été allouée. En 1870, tous les biens de la Couronne ayant fait retour à l’État, celui-ci, n’étant pas tenu des obligations personnelles contractées par la Liste civile, n’a pas voulu reconnaître l’engagement qu’elle avait pris ; or, comme il prétendait que les eaux des étangs suffisaient à peine au service hydraulique de Versailles, il a refusé de continuer à en donner une partie à la Bièvre. Le Département a introduit alors contre l’ex-impératrice et son fils une action tendant à l’annulation du traité et au remboursement des sommes qu’il avait payées.
Par un jugement en date du 25 avril 1877, le tribunal civil de la Seine, attendu que ce traité ne pouvait être considéré ni comme un bail, ni comme un louage de service, ni comme une vente de produits ; qu’il constituait, au contraire, une véritable aliénation des biens de la Couronne, tandis que le souverain n’avait eu sur ces biens qu’un simple usufruit, a prononcé l’annulation sollicitée ; mais il n’a condamné les défendeurs qu’à la restitution de la subvention de 200 000 francs avec les intérêts de droit.
La cour d’appel ayant confirmé le jugement, ceux-ci bien que s’étant pourvus en cassation, se sont exécutés, en 1880, par le versement de la somme de 254 527 fr. 78. Leur pourvoi a d’ailleurs été rejeté ultérieurement.
Tout en gagnant son procès, le Département n’a pas moins eu à sa charge une partie des frais de la procédure et les honoraires tant de son avoué que de son avocat, le tout s’élevant à 5 426 fr. 11. Cette somme, avec les frais d’établissement de la prise d’eau et les annuités payées, a constitué une dépense de 37 577 fr. 12 dont il n’a tiré que bien peu de profit.
On avait eu principalement en vue, en traitant avec la Liste civile, d’assainir la partie inférieure de la Bièvre, surtout dans le quartier St-Marcel. Ce moyen ayant fait défaut, elle y est restée ce qu’elle était auparavant, un ruisseau fangeux, continuellement chargé de matières organiques en putréfaction.
Depuis que le nombre des artisans qui tiennent encore à se servir de ses eaux diminue progressivement, l’administration municipale reconnu que les légers avantages qu’elle offre maintenant à l‘industrie étaient loin de compenser les inconvénients qu’elle présente sous le rapport de la salubrité publique, aussi a-t-elle résolu, soit de la combler, peu à peu, soit de la convertir en un égout couvert. En attendant, elle a cherché, comme on y avait déjà songé en 1626 à éviter qu’elle continuât à infecter la Seine, dans la traversée de Paris.
Afin d’obtenir ce résultat elle se proposait, il y a une quarantaine d’années, d’établir sous le chemin de halage, un égout qui l’aurait prise à son embouchure, près du pont d’Austerlitz et l’aurait conduite au delà de Chaillot. Cet égout était même exécuté, entre le pont de la Tournelle et le pont du Carrousel, lorsqu’on s’aperçut qu’il n’atteindrait pas le but principal auquel il était destiné, attendu que son radier se trouverait trop bas et que les eaux y seraient refoulées par celles du fleuve, lors des grandes crues ; en conséquence, il n’a pas été achevé. Toutefois, on ne l’a pas démoli et on l’utilise, tel quel, à un autre usage.
Plus tard, la construction du collecteur de la rive gauche parut propre à la réussite du projet. À cet effet, l’origine de ce grand exutoire a été portée à la rue Geoffroy-St-Hilaire ; la Bièvre s’y arrête et, depuis 1868, il la reçoit dans son canal. Mais, comme on n’a pu décider quelques industriels installés plus bas à renoncer aux eaux qu’elle leur fournissait, on leur en envoie provisoirement une certaine quantité, à l’aide d’une buse. La partie qui n’est pas consommée est ensuite ramenée vers son point de départ, au moyen de l’égout de la rue de Buffon. Quand on craint que le collecteur ne soit trop chargé, ce qui a lieu quelquefois, on la déverse dans la Seine, devant la pompe à feu du quai d’Austerlitz.
On sait que ce collecteur, après avoir cheminé sous les rues Geoffroy-St-Hilaire et Linné, suit celles de Jussieu, des Écoles et de Monge, continue sa route par les boulevards St-Germain et St-Michel, prend ensuite la ligne des quais jusqu’au pont de l’Alma, franchit la Seine en siphon et va rejoindre le collecteur de la rive droite qui se jette dans le fleuve, à Asnières.
Lorsque les eaux y sont très élevées, une partie s’en écoule dans un branchement qui part du bas de la rue Monge, traverse la place Maubert et débouche dans l’égout du chemin de halage, un peu au-dessous du pont de l’Archevêché.
Le grave accident arrivé près de ce pont, dans la soirée du 28 juin 1885, à la suite d’une pluie torrentielle qu’accompagnait un violent orage, paraît devoir être attribué à ce que les eaux venant avec impétuosité dans ledit égout ont fait écrouler ses murs et renversé la berge, sur une grande longueur. Si la Bièvre n’a pas été la cause exclusive de ce sinistre, elle y a du moins contribué pour beaucoup, puisque ses eaux, avons-nous dit, sont mêlées à celle que reçoit le collecteur de la rive gauche.
Cependant, la Ville poursuit toujours sa première idée, et le moment n’est probablement pas éloigné où l’on ne verra plus aucune trace du passage de la Bièvre dans Paris. Déjà, à raison de la transformation qu’on a commencé à lui faire subir, les riverains et les industriels ont cessé, depuis 1884, d’être appelés à contribuer dans la dépense du curage des tronçons demeurés à ciel ouvert, et nous avons dit que les blanchisseuses avaient enlevé tous les tonneaux qui séjournaient sur ses bords. Il faut donc la considérer, dès à présent, comme n’étant plus à l’état d’un cours d’eau naturel qu’en amont des fortifications. En conséquence, le peu qui nous reste à en dire ne s’appliquera qu’à la partie située extra muros.
