Le regard de L’œil du Photographe : Pour prévenir les inondations, un bras de décharge, ou faux ru, fut creusé en 1665 au faubourg Saint-Marcel. Très vite accaparé par les tanneurs, les amidonniers et les tueries, ce canal salvateur se transforma en un cloaque pestilentiel, source de nouveaux conflits d’assainissement et de voisinage.

Au nombre des mesures proposées, en 1665, pour éviter les débordements de la Bièvre dans le faubourg St-Marcel, figurait, on a dû le remarquer, l’ouverture d’un fossé de décharge ou faux ru, à l’aval du pont aux Tripes. Ce nouveau bras traversait un pré appartenant à un boucher appelé Triplet, pénétrait dans quelques autres propriétés particulières, notamment dans le jardin de l’hôpital des filles de la Miséricorde, et rejoignait la rivière avant qu’elle tombât dans la Seine. Il ne paraît pas avoir été jamais d’une bien grande utilité. Néanmoins, il a donné lieu à plusieurs incidents dont nous allons succinctement parler, malgré le peu d’intérêt qu’ils présentent maintenant.

L’un des tanneurs qui, en 1673, avaient été obligés de sortir de Paris, le sieur Nicolas Bouillerot, ayant acquis le pré Triplet, pour y transporter son établissement, s’était permis d’en combler le fossé. Sur les plaintes qui en furent faites, des experts proposèrent, tout en le recreusant, d’en rapprocher l’entrée du pont aux Tripes et d’y construire un déversoir contigu à la tannerie du nouveau venu, dont une galère servait d’enseigne. Les juges de la Table de marbre adoptèrent cet avis et autorisèrent les syndics à faire exécuter les travaux, sauf à en répéter le montant sur ceux qui devaient en supporter la charge.

Avant tout, il leur fallut pourvoir au payement des frais de l’expertise s’élevant à 795 livres 7 sols 6 deniers. Comme il n’y avait pas d’argent dans la caisse commune, ils se cotisèrent pour en faire l’avance. Il s’agissait ensuite de résoudre quelques questions auxquelles le sieur Bouillerot attachait un certain prix. L’arrêt provisoire du 26 octobre 1678 portait qu’elles seraient examinées lorsqu’on statuerait définitivement sur la réformation de la rivière ; mais ce dernier, las d’attendre, obtint, en 1683, que l’on s’en occupât séparément. Après une seconde expertise, et de nombreux dits et contredits, les intéressés furent condamnés, le 14 mai 1686, dans la personne de leurs syndics : 1° à payer au réclamant la somme de 837 livres, pour 93 toises de terrain qui lui avaient été prises ; 2° à faire à l’entrée du canal un revêtement en pierre de taille, avec massif et glacis ; 3° à établir, le long de ses bords, sinon des murs en maçonnerie, du moins des pieux et madriers pour prévenir l’éboulement des terres ; 4° enfin, à l’entretenir et le nettoyer avec soin.

Afin de se soustraire à ces condamnations, les syndics, alors réduits au nombre de trois, usèrent d’un singulier moyen, ils donnèrent leur démission.

Plusieurs arrêts intervinrent alors pour vaincre leur résistance. Voici la date des principaux et une brève analyse de leurs dispositifs.

27 mai 1686. Les démissionnaires tenus de s’entendre promptement avec les marguilliers de St-Médard pour provoquer la nomination des trois autres syndics destinés à les remplacer.

26 septembre 1686. Les nouveaux syndics obligés de satisfaire, conjointement avec les anciens, aux prescriptions du jugement du 14 mai ; autorisés à répartir, dans ce but, sur tous les intéressés à la conservation des eaux, les sommes dont ils feront l’avance.

29 juillet 1687. Les six syndics n’ayant pu se mettre d’accord à ce sujet, ordonné que, pour procéder à la répartition, ils s’assembleront devant le lieutenant général de la Cour, sinon condamnés, en leurs propres et privés noms, au payement de l’indemnité adjugée au sieur Bouillerot.

28 août 1687. L’assemblée a lieu, mais on y soulève la question de savoir si les habitants de la rue du Fer-à-Moulin doivent ou non être compris au nombre des intéressés. Enjoint aux syndics en exercice de faire vider l’incident dans le délai de trois mois. En attendant, tenus d’acquitter immédiatement, de concert avec les anciens, la somme due aux héritiers Bouillerot (celui-ci venait de mourir), permis, à cet effet, de contracter un emprunt.

9 décembre 1687. Les nouveaux syndics prétendent que leurs prédécesseurs sont seuls passibles des condamnations prononcées, comme ayant entamé le procès sans l’aveu des intéressés et n’ayant pas suffisamment soutenu leurs droits. Admission de leurs conclusions, faute par leurs adversaires d’y avoir défendu.

6 février 1688. Sur la preuve fournie que les anciens syndics n’ont laissé aucuns deniers dans la caisse commune, décidé derechef que, à la diligence des uns et des autres, en présence du lieutenant général de la Cour, il sera dressé, sur tous les intéressés, un rôle de répartition des sommes revenant aux héritiers Bouillerot, en principal, intérêts et frais, pour leur être remises, après recouvrement.

6 mai 1688. Ordonné qu’on n’y fera figurer que ce qui est dû auxdits héritiers et que, dès lors, nonobstant la demande des syndics, il ne comprendra pas les dépens auxquels ces derniers ont été successivement condamnés.

Le rôle de répartition fut enfin arrêté, le 17 mai 1688. Il s’éleva à 2 973 livres 8 sols ; en sorte que l’indemnité allouée au sieur Bouillerot se trouva plus que triplée par suite du mauvais vouloir que les syndics avaient mis à l’acquitter, sans compter les frais de procédure qu’ils eurent à supporter.

Quant au déversoir, il prit le nom de la tannerie dont il était proche et consistait toujours en une simple brèche pratiquée dans le lit de la rivière. L’arrêt du 28 février 1716 enjoignit aux syndics de le construire en pierres de taille et d’y mettre deux vannes en bois. Le canal reçut, d’ailleurs, 12 pieds de largeur sur toute son étendue.

Dans le but de faciliter l’assainissement de ce bras de rivière, il avait été ordonné, au sergent à garde du canton, d’en tenir les vannes levées pendant trois heures, deux jours de la semaine, du 15 avril au 15 novembre, afin qu’il y parvînt un courant d’eau assez fort pour en entraîner toutes les immondices. Mais ces précautions furent très négligées.

Cependant, des amidonniers étaient venus se fixer, depuis longtemps, près de ce faux ru et s’en servaient pour se débarrasser des résidus provenant de leurs fabriques. Comme on y laissait aussi couler le sang de la tuerie située dans la maison dite de Scipion, il en résultait des exhalaisons pestilentielles dont l’hôpital des Filles de la Miséricorde était particulièrement très incommodé. Pour y remédier, les administrateurs de cet établissement obtinrent, en 1744, l’autorisation de paver, à leur frais, le fond du canal, le long de leur jardin et d’user eux-mêmes des autres moyens prescrits pour son assainissement. Peu de temps après, il fut permis aux syndics d’en paver le surplus et de répéter, sur les riverains, le montant de la dépense, évaluée à 4 000 livres, y compris la consolidation de quelques parties des berges. Mais, un arrêt du Conseil, en sanctionnant, le 25 octobre 1746, l’exécution des travaux, décida que chaque amidonnier y contribuerait seulement pour une somme fixe de 30 livres et que le reste serait réparti sur tous les intéressés à la conservation des eaux de la rivière. Il ordonna, en outre, que les amidonniers participeraient, chacun pour une autre somme de 5 livres, dans l’entretien annuel de tous les ouvrages.

L’amélioration obtenue parut tellement importante qu’elle fit l’objet d’une inscription qui se lisait sur une table de marbre et dont suit la teneur.

« Du règne de Louis quinze, le bien aimé, Roy de France et de Navarre.

Messire René-Charles de Maupeou, chevalier, premier président au parlement de Paris, premier administrateur et protecteur de l’hôpital des cent filles orphelines de Paris, étably rue Censier, faubourg St-Marcel,

Sur les remontrances de MM. Guéret, prêtre, docteur de la maison de Sorbonne, Arrault, ancien avocat au parlement de Paris, de Farcy, conseiller au Chastelet de Paris, et Regnouf, conseiller du Roy, en sa cour des monnoies, administrateurs dudit hôpital de Notre-Dame de la Miséricorde, fondé par la piété de messire Antoine Seguier, président à mortier au parlement de Paris,

Que le faux ru de la rivière de Bièvre, dite des Gobelins, depuis le déversoir de la Galère, jusqu’à sa jonction à la rivière, étably pour garantir les habitans des fauxbourgs St-Marcel et St-Victor, des accidens des crues d’eaux et faciliter la plus prompte décharge des inondations, étoit devenu, par succession de temps, un cloaque infect qui occasionnoit des maladies et la mortalité dans ces fauxbourgs et audit hôspital,

Messire Louis-François du Vaucel, chevalier, conseiller du Roy en ses conseils, Grand Maître enquesteur et général réformateur des Eaux et Forêts de France, au département de Paris et Isle de France, commissaire du Conseil en cette partie, auroit ordonné que le faux ru de la dite rivière seroit nettoyé, curé à vif fond et pavé dans toute sa longueur, aux frais des intéressés à la conservation des eaux de la rivière de Bièvre, conformément aux règlemens des 26 février 1732, 5 décembre 1741 et 25 octobre 1746.

Ce qui a été exécuté par les soins de MM. Jean-Louis-Nicolas Trinquant, écuyer, sieur des Marais, conseiller du Roy, Maître particulier, Wiry Henry de la Pièvre, conseiller du Roy, Lieutenant, Augustin Dague, conseiller du Roy, Garde marteau, Charles-Antoine Chéret, conseiller et procureur de Sa Majesté, en la maîtrise des Eaux et Forêts de Paris, maître Gabriel-Thomas Maupoint, Greffier.

Jean Alexandre de Jullienne, Edme-François Huguet, et Jean Guyet, syndics de la rivière, en 1746, ont fait poser cette inscription pour perpétuelle mémoire, et faire connoître à la postérité la nécessité d’entretenir un ouvrage public aussi utile à la conservation des citoyens. »

C’était, on l’avouera, faire beaucoup de bruit pour peu de besogne.

Afin d’assurer encore mieux l’assainissement du faux ru et qu’il n’y entrât, à cet effet, que des eaux claires, le Grand Maître avait imposé aux amidonniers, le 25 janvier 1747, l’obligation de déposer, dans des réservoirs et puisards, tous les résidus que produisait leur commerce, puis, de les faire enlever par l’entrepreneur chargé de transporter à la campagne les immondices provenant des autres établissements industriels. De plus, un des gardes de la rivière reçut, de nouveau, la mission de le nettoyer, chaque semaine, et d’en extraire les sons qui s’y seraient échappés. La communauté des amidonniers était tenue de lui payer une somme de 100 livres pour ses peines et menus frais.

Ceux-ci, après un long silence, ayant réclamé contre ces mesures, un arrêt du Conseil, en date du 4 mai 1756, les dispensa non seulement de se servir de l’entrepreneur public pour l’enlèvement de leurs immondices, à la condition de les faire conduire eux-mêmes aux champs, mais encore, de construire les réceptacles prescrits, à moins qu’une nouvelle expertise en eût fait connaître la nécessité. Ils obtinrent d’ailleurs que l’indemnité à allouer au garde-rivière comprît, indépendamment de ses menus frais, la fourniture des balais et autres ustensiles.

Moyennant le payement tant de leur taxe individuelle de 5 livres, pour l’entretien annuel du faux ru, que des 100 livres qu’ils donnaient, chaque année, pour le nettoiement de son canal, ils auraient voulu n’avoir pas à contribuer dans les différentes charges du syndicat, mais leur demande fut repoussée par une ordonnance du Grand Maître, en date du 26 août 1763.

Dès lors, ils crurent pouvoir s’installer sur la rivière elle-même, puisqu’on les obligeait à participer dans les frais de sa conservation. Les intéressés l’entendirent autrement ; sous le prétexte que les immondices provenant de leur commerce tachaient et piquaient les étoffes des teinturiers et les peaux des tanneurs et mégissiers, ils chargèrent les syndics, dans une délibération du 1er mai 1764, de solliciter une ordonnance prescrivant aux amidonniers de se retirer, dans le délai de trois mois, et d’aller s’établir ailleurs, à peine de 3 000 livres d’amende et de confiscation de leurs marchandises. Ils s’arrogeaient ainsi le droit de jouir du cours d’eau à l’exclusion de tous autres industriels. Mais les syndics craignirent, sans doute, que l’administration n’admît pas des prétentions si exorbitantes, du moins ne voyons-nous pas qu’ils aient obéi à l’invitation qui leur avait été faite.

Pour en finir avec les amidonniers, ajoutons qu’ils étaient dans l’usage d’élever des porcs qu’ils nourrissaient avec les sons et autres détritus de leurs fabriques, ce qui occasionnait des puanteurs dont se plaignaient les habitants du voisinage ; d’un autre côté, les ordures de ces animaux empoisonnaient, disait-on, la rivière et gâtaient les confits des mégissiers. Déjà, par un arrêt du 19 octobre 1673, les juges de la Table de marbre leur avaient interdit de les garder dans leurs demeures ; ces défenses étant tombées en désuétude, le Maître particulier crut devoir les faire revivre par une sentence du 4 décembre 1769.

Le faux ru a subsisté jusque dans ces derniers temps ; il a été supprimé lorsqu’on a procédé à l’exécution des travaux d’assainissement de la Bièvre, dans l’intérieur de Paris, et il n’en reste aujourd’hui aucune trace.