Le regard de L’œil du Photographe : Plongez dans les premières querelles historiques opposant les abbayes de Sainte-Geneviève et de Saint-Victor pour l’exploitation de la rivière. De l’intervention de Saint-Bernard en 1149 à la création de canaux de dérivation, suivez les premiers grands aménagements hydrauliques de la capitale.
Nous ne trouvons, jusqu’à la moitié du xiie siècle, aucun acte authentique où il soit fait mention de la rivière de Bièvre. Elle arrosait, à cette époque, l’enclos de l’abbaye Ste-Geneviève et y faisait mouvoir un moulin auquel on avait donné le nom de Copeau, en latin Cupels. Les religieux de St-Victor auraient bien voulu qu’elle traversât aussi les dépendances de leur monastère ; mais, quoique les deux communautés se traitassent mutuellement de sœurs, les moines de Ste-Geneviève qui, en leur qualité de seigneurs, se considéraient comme propriétaires du cours d’eau, avaient constamment refusé de se prêter à un arrangement de ce genre.
St-Bernard, alors abbé de Clairvaux, était très lié avec Gilduin, abbé de St-Victor, et ne manquait pas de l’aller voir, chaque fois qu’il venait à Paris. Dans une de ces visites, celui-ci le pria d’user de son influence auprès d’Odon, abbé de Ste-Geneviève, pour aplanir un différend qui, depuis quelque temps, divisait les deux églises, au sujet de certains droits de prébende, et de faire en sorte que les religieux de St-Victor obtinssent, par forme de transaction, ce qu’ils désiraient avec tant d’ardeur. Les démarches de St-Bernard eurent un plein succès : il en consigna le témoignage, presqu’aussitòt après, dans une lettre écrite en latin, qu’il rendit publique et dont on conserve l’original aux Archives nationales. Cette lettre n’a pas de date, mais tout porte à croire qu’elle est de l’année 1149 ou 1150. C’est le plus ancien document que nous possédions concernant la rivière de Bièvre.
Afin que l’autorité n’en pût être contestée, St-Bernard le fit signer par les évêques de Langres et de St-Malo, ainsi que par l’archidiacre de Paris et deux religieux de son couvent.
Les conditions mises à la dérivation furent que les moines de St-Victor useraient, à leur gré, de toutes les eaux qui leur seraient concédées, que cependant ils ne pourraient établir de moulin ailleurs que dans leur enclos, que ce moulin ne servirait qu’à leur maison, qu’ils le disposeraient de manière à ne porter aucun préjudice à celui des moines de Ste-Geneviève et qu’ils payeraient à ces derniers une redevance annuelle de deux sols parisis.
Le barrage, au moyen duquel s’opéra la prise d’eau, consistait simplement en une pierre plate appelée patelle que l’on plaça à environ 140 toises au-dessous du moulin Copeau. Cette pierre, dont les dimensions avaient été réglées d’un commun accord, occupait la largeur entière de la rivière ; toute l’eau qui en atteignait la hauteur passait forcément sur les terres voisines, celle qui s’élevait au-dessus continuait à couler dans l’ancien lit. La plupart du temps, cet ancien lit restait presque à sec, c’est pourquoi on ne le voit pas figurer sur quelques anciens plans.
Près de la patelle était un pont en pierre qu’on appelait le pont Didier et qui, paraît-il, a subsisté jusqu’au règne du roi Jean. Nous pensons qu’il dépendait d’un ancien chemin conduisant alors de la porte St-Bernard à Ivry et dont la direction a, plus tard, été changée.
Dans un mémoire sur l’inondation qui désola Paris, en l’an X, l’ingénieur Bralle citait, comme une preuve que le sol de cette ville avait été successivement élevé, la découverte faite, quelques années auparavant, d’un pont en pierre de deux arches, dans le Jardin des plantes, à une profondeur de huit mètres, et sous lequel il est probable, disait-il, que la Bièvre passait autrefois. Cet autre pont devait se trouver, en effet, sur le canal de dérivation dont nous allons parler.
Aussitôt après le traité conclu verbalement par l’entremise de St-Bernard, les moines de St-Victor firent creuser un canal, pour recevoir l’eau qui leur était destinée. Il traversait, de l’est à l’ouest, l’emplacement actuel du Jardin des plantes, ainsi que les dépendances de leur abbaye, dépendances qui s’étendaient de la rue de Seine, aujourd’hui Cuvier, à la rue des Fossés-St-Bernard ; puis il côtoyait, de très près, la rue St-Victor, jusqu’à l’endroit où a été élevée ultérieurement l’église St-Nicolas du Chardonnet ; arrivé là, il formait un coude vers le nord, longeait la rue de Bièvre et aboutissait à la Seine, entre les grands degrés et la place Maubert. Il portait neuf pieds de largeur dans toute son étendue. Comme un passage lui avait été ménagé à travers la clôture que Philippe-Auguste fit construire quelques années après, la Bièvre se trouvait alors avoir deux embouchures, l’une en dedans, l’autre en dehors des murs de Paris.
En 1500, le tribunal du Châtelet ayant à décider si, comme le prétendaient les religieux de St-Victor, une maison située rue des Bernardins et tombée en déshérence, leur appartenait par droit d’aubaine, une enquête eut lieu pour reconnaître jusqu’où s’étendait la censive de leur abbaye. Il résulta, de l’examen des localités, que le canal dont il s’agit existait encore, suivant le tracé dont nous venons de donner la description.
C’est ici le lieu de faire remarquer combien s’est trompé le commissaire Delamare, dans la confection des plans qui accompagnent le premier volume de son Traité de la Police. Il y suppose, en effet, que ce même canal existait déjà du temps des Romains et servait alors d’unique lit à la Bièvre ; il suppose, en outre, que celui dans lequel elle a toujours coulé, jusqu’en 1868, ne remontait pas au delà de la moitié du xive siècle. Il s’est encore trompé lorsqu’il a représenté la Bièvre partagée, dès le règne de Charles VI, en deux bras, au-dessus de la rue Mouffetard ; la division, ainsi que nous l’avons vu dans le paragraphe précédent, n’ayant été effectuée que sous le règne de Henri IV. On sait, du reste, qu’il entre beaucoup de fantaisie dans ces plans.
Nous avouerons que nous avons été également surpris de lire dans une décision ministérielle du 24 mai 1875, relative à la proposition de modifier l’ancien mode de répartition des frais de curage de la Bièvre, que le lit de cette rivière, à l’intérieur de Paris, était une œuvre de main d’homme, parce qu’elle s’épanchait autrefois dans la Seine, à la hauteur du palais Mazarin, au lieu d’y tomber, comme aujourd’hui, en amont du pont d’Austerlitz. Nous ignorons où on a été prendre que ce cours d’eau ait jamais eu son embouchure là où nous voyons le pont des Arts. On avait bien proposé, en 1626, ainsi que nous le disons plus loin, de la transporter devant Chaillot, afin que la partie de la Seine où puisaient les Parisiens fût débarrassée des malpropretés qu’il y déversait, mais ce projet est resté sans exécution. D’ailleurs, ce n’est pas parce que son lit originaire aurait été déplacé que la Bièvre traverse Paris, c’est parce que le vallon au pied duquel elle coule de temps immémorial a été renfermé dans cette ville, par suite d’une plus grande extension donnée successivement à son enceinte.
Nous ne pousserons pas plus loin cette digression.
Des difficultés ne tardèrent pas à s’élever entre les deux abbayes, au sujet de la patelle servant au passage des eaux concédées ; elles s’accusaient réciproquement d’en modifier la position, afin d’augmenter ou de diminuer le volume de ces eaux. Les contestations eurent tant de retentissement que le roi Louis le Jeune crut devoir interposer son autorité, pour les faire cesser, en donnant, dans ce but, plein pouvoir à deux arbitres de son choix. Ceux-ci rétablirent la patelle dans son état normal et ramenèrent ainsi la paix, mais elle ne dura pas longtemps et fut encore souvent troublée par les mêmes motifs qu’auparavant. C’est alors que les abbés des deux monastères, après avoir rappelé et confirmé, de point en point, les conditions du traité, dans un acte écrit au mois de juin 1202, convinrent de construire à l’entrée du nouveau canal, un mur en pierres de taille retenues par des crampons en fer, pour servir, conjointement avec la patelle, à déterminer d’une manière précise et invariable la quantité d’eau que les religieux de St-Victor devaient posséder.
Lorsqu’en 1243, ces religieux cédèrent à l’évêque de Paris une pièce de terre bordant le canal de la Bièvre, pour y ériger l’église St-Nicolas-du-Chardonnet, ils imposèrent au curé, entre autres conditions, celle de paver le fond de ce canal, le long du nouvel édifice, et de l’entretenir avec soin, se réservant de le faire nettoyer eux-mêmes, quand ils le jugeraient nécessaire.
On ne voit pas que, jusqu’au milieu du xive siècle, ces derniers aient été inquiétés dans leur jouissance. Mais le chapitre de St-Marcel ayant acensé à un nommé Gilles Fleureteau un terrain bordant le lit primitif de la Bièvre, près de son embouchure, celui-ci y construisit un moulin et, afin de faire venir à son usine le plus d’eau possible, profita des troubles dans lesquels avait jeté la captivité du roi Jean pour modifier, sinon démolir, le déversoir qui lui faisait obstacle, en sorte que le canal de dérivation demeura presqu’à sec. Les religieux s’étant plaints de cette voie de fait au prévôt de Paris, ce magistrat, après une enquête à laquelle procédèrent les officiers des Eaux et Forêts, condamna Fleureteau, le 22 janvier 1367, à remettre les choses telles qu’elles étaient auparavant. Ce jugement le privant de la plus grande partie de l’eau nécessaire à son moulin il est probable qu’il renonça à le conserver. Ce qui rend cette supposition vraisemblable est un arrêt des juges de la Table de marbre en date du 14 octobre 1677, autorisant les frères Besson, boulangers à Paris, à en construire un nouveau, au même endroit, que des changements ultérieurs avaient rendu propre à cette installation. Il était destiné à remplacer celui de la Tournelle dont nous parlons plus loin et qu’on venait de démolir. Il prit le nom de moulin du Ponceau, parce qu’il était près du petit pont que, du temps de St-Louis, les officiers municipaux avaient fait édifier sur la Bièvre, dans la traversée du chemin de halage. Ce dernier moulin subsistait encore en 1826, ainsi que son voisin le moulin Copeau.
D’autres sujets de trouble attendaient les moines de St-Victor ; Charles V ayant fait creuser de larges et profonds fossés autour de l’enceinte méridionale de Paris, les eaux de la Bièvre ne purent plus entrer dans la ville et il fallut songer à leur donner une autre issue. La direction du canal fut alors modifiée. À la sortie de l’enclos de l’abbaye, on le fit tourner brusquement à droite et suivre parallèlement la rue des Fossés-St-Bernard, en passant sur l’emplacement de l’ancienne halle aux vins, pour aboutir à côté de la Tournelle ; mais, quand on arriva près du chemin de halage, des oppositions furent mises à sa continuation, notamment de la part des officiers municipaux.
Les religieux de St-Victor ayant prié le Roi de les lever, Charles V adressa de Melun, au Prévôt de Paris, le 26 octobre 1368, des lettres dans lesquelles il lui enjoignit de faire achever cet autre canal, tel qu’il avait été commencé, et d’y établir un poncel de pierre pour l’utilité de la marchandise, c’est-à-dire pour que le chemin de halage ne fût pas interrompu.
On lit dans Sauval que Charles V commanda à la Ville, le 12 mai 1368, de faire passer, par où il plairait aux religieux de St-Victor, la rivière des Gobelins qui leur apportait beaucoup d’incommodité. C’était, comme on la vu, non parce que cette rivière leur était incommode, mais bien parce qu’elle n’avait plus son ancien cours dans Paris, que ces religieux s’occupaient de lui en procurer un autre. Si d’ailleurs l’ordre dont parle Sauval a effectivement été donné, les lettres citées plus haut montrent qu’on n’en avait pas tenu compte.
En attendant que la Bièvre eût un autre débouché, les moines de St-Victor durent renoncer momentanément à la recevoir chez eux, sans quoi elle y aurait fait beaucoup de ravages. C’est probablement de cette époque que date la suppression du premier moulin qu’ils avaient établi dans leur enclos. On en construisit un autre à tan sur le nouveau canal et auquel on donna le nom de la Recouvrance, sans doute en mémoire de l’eau dont, on était rentré en possession avec tant de peines. Ce dernier, qui existait encore en 1575, fut remplacé, plus tard, par un moulin à blé qui a subsisté jusqu’en 1672 et qui était situé près de l’embouchure du canal ; on l’appelait, pour cette raison, le moulin de la Tournelle.
Une grande partie de ce qui précède a déjà été l’objet d’un mémoire que Bonamy, historiographe de la ville, a fait insérer, en 1740, avec un plan, parmi ceux de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Ce plan aidant beaucoup à l’intelligence des faits, nous en joignons ici une copie.
Il y a peu d’années, pendant que l’on construisait le pont de Sully, les excavations pratiquées sur la rive gauche de la Seine firent apparaître l’extrémité de l’enceinte de Philippe-Auguste et quelques substructions du bâtiment de la Tournelle. En amont du nouveau pont on dégagea l’embouchure d’un bras de rivière qui traversait anciennement les dépendances de l’abbaye St-Victor ; elle fut trouvée à la place que lui assigne le plan mentionné ci-dessus.
Les moines de cette abbaye ne considéraient que comme provisoire Ie canal de la Bièvre aboutissant près de la Tournelle et ils ne cessaient de solliciter le rétablissement de celui que les fossés creusés ou élargis, en 1368, avaient interrompu, attendu que les immeubles qui le bordaient étaient en leur censive. Pour qu’il en fût ainsi, il fallait construire, sur ces fossés, un pont-viaduc, ce qui devait occasionner une assez forte dépense. Cependant, il résulte des lettres dont nous allons parler que des dispositions avaient été prises pour l’exécution de cet ouvrage, mais que les pierres préparées, à cet effet, avaient été employées à l’édifice du petit Châtelet. Ces autres lettres, datées de Paris, le 26 août 1390, sont adressées par Charles VI à un Trésorier de France. Le Roi y dit que lorsque la Bièvre entrait dans la ville elle contribuait à la décoration tant des collèges des Bons-Enfants, du cardinal Lemoine et de St-Bernard que de plusieurs maisons particulières ; que, depuis lors, les quartiers qu’elle ne traversait plus étaient devenus inhabités ; que, d’un autre côté, par suite de nombreux abus, le canal qui lui avait servi de lit était rempli d’immondices, ce qui causait une grande infection. Il demandait qu’il fût remédié à tous ces inconvénients et que l’on avisât aux moyens de faire revenir le cours d’eau dans Paris aux moindres frais possibles.
Ces prescriptions n’ayant point été observées, le canal changea peu à peu de destination ; il servit d’égout aux rues d’une partie des quartiers St-Nicolas-du-Chardonnet et de la montagne Ste-Geneviève. Il parait que Louis XI avait donné des ordres pour qu’il fût curé avec soin, aux frais des habitants du voisinage. On trouve, en effet, un acte de l’année 1464, par lequel le collège des Bernardins prenait des mesures pour acquitter la part qui serait mise à sa charge dans la dépense de l’opération.
On trouve également, dans Félibien, un arrêt du parlement, en date du 23 septembre 1473, portant : « Les présidents ont ordonné et ordonnent que le lieutenant criminel du Chastelet de Paris se transportera en et sur la rue de Bièvre et appellera les voisins et advisera la manière de faire vuider les immondices étant devant Sainct-Nicolas-du-Chardonneret et au long du cours où souloit courir la rivière de Bièvre jusques à la rivière de Seine. Et pour avoir argent pour faire la dicte vuidange se assembleront Mes Raoul Pichon et André Robinet, conseillers du Roy en la court de séant et aussi le dict lieutenant et ceux qu’il verra que à faire sera, et imposera sur eux et les autres voisins la dicte dépense raisonnablement. Toutes voyes, s’ils voyent que la punaisie de la dicte vuidange soit périlleuse, ils feront attendre à faire la dicte vuidange jusques en autre temps convenable. »
Ces nouvelles prescriptions ne semblent pas avoir été suivies de plus d’effet que les précédentes.
Les registres de l’Hôtel de ville nous apprennent que Louis XII avait fait savoir aux officiers municipaux qu’il désirait, lui aussi, que la Bièvre reprît son cours dans Paris, afin que les quartiers où elle passait autrefois en fussent plus nets et moins insalubres. Son canal était déjà couvert, en partie, de constructions élevées par les riverains, et il résulte d’une visite opérée le 16 avril 1512, après Pâques, qu’il était toujours rempli d’immondices et servait de fosses d’aisances à une foule de maisons. Il n’était donc pas possible, en cet état, de le rendre à sa destination primitive. Douze jours après, les Prévôt des marchands et Échevins crurent devoir s’adresser au parlement, pour que des mesures fussent prises en vue de faire cesser tous ces abus. Bien que ce dernier eût écrit au bas de la requête : Fiat preceptum, et in casu opposicionis adjournentur opponentes in Curiâ, il paraît qu’on ne fit rien et que le canal continua à servir uniquement d’égout. Il était devenu si infect, en 1554, que l’on craignait qu’il n’attirât la peste et autres maladies contagieuses. Une ordonnance du Bureau de la ville, en date du 19 avril, enjoignit à tous les auteurs d’entreprises qui faisaient que les eaux ne coulaient pas ou étaient empestées, de faire connaître les autorisations en vertu desquelles ils avaient agi, sinon que le tout serait démoli. Les uns sollicitèrent des délais pour apporter les justifications demandées, les autres déclarèrent n’avoir aucun titre, mais que l’état de choses existait depuis plusieurs siècles, et l’on en resta encore là.
Enfin, une autre ordonnance du même Bureau prescrivit, le 26 août 1570, aux propriétaires et locataires de maisons situées sur et le long dudit canal, de supprimer, sous quinzaine, les sièges à privés qui y débouchaient, d’en nettoyer complètement le lit, d’en réparer les voûtes et de n’y faire, à l’avenir, aucun travail, sous peine de cent livres d’amende et de prison en cas de récidive. Mais nous ne voyons pas qu’elle ait eu plus de succès que les autres.
À défaut d’entretien et de répression des contraventions qui s’y commettaient, ce bras de rivière finit par être comblé de proche en proche et les riverains disposèrent, sans rencontrer d’oppositions, de l’emplacement qu’il avait occupé. Bonamy dit qu’il n’en restait, en 1660, qu’une longueur de trente-cinq toises du côté de la rivière de Seine et que, depuis lors, elle avait également été supprimée.
Cependant une partie des eaux de la Bièvre continuait toujours à couler dans l’autre lit artificiel qui débouchait près de la Tournelle. Les bouchers de Ste-Geneviève avaient pris l’habitude de venir vider et laver les panses et tripes des animaux qu’ils abattaient, dans l’espace compris entre la patelle dont nous avons souvent parlé et les murs de l’abbaye St-Victor. Les religieux souffraient considérablement de cette pratique. D’un autre côté, elle causait un certain dommage à quelques drapiers établis au-dessous du point où elle s’opérait. Le parlement, saisi de leurs réclamations, ordonna aux bouchers, par un arrêt du 4 juillet 1376, d’aller vider les intestins de leurs bêtes sur un terrain, alors en friche, situé à la place où nous voyons aujourd’hui l’hospice de la Salpêtrière, et de venir ensuite les laver, non plus dans le canal de dérivation, mais bien dans le lit naturel de la Bièvre et vers son embouchure. On leur assigna, plus tard, les abords du pont appelé, pour cette raison, le pont aux Tripes, dans la rue Mouffetard.
Lorsque le ruisseau de Rungis eût été, une seconde fois, détourné de son cours, les eaux que débitait ordinairement la Bièvre, dans sa partie inférieure, baissèrent d’une manière très sensible ; elles perdirent d’ailleurs beaucoup de leur limpidité et devinrent tout à fait impropres aux usages domestiques, par suite de l’emploi qu’en faisaient les manufacturiers, de plus en plus nombreux, qui venaient se fixer au faubourg St-Marcel, en sorte que les religieux de St-Victor, loin de tirer, comme autrefois, de l’utilité et de l’agrément du peu qui en passait par le canal qu’ils continuaient à entretenir, s’en trouvèrent très embarrassés ; d’un autre côté, on se plaignait de ce que, pendant les chaleurs de l’été, ce bras de rivière empestait le voisinage. En conséquence, un arrêt du Conseil, daté du 3 décembre 1672, ordonna sa suppression ; un second arrêt, en date du 5 mai 1674, prescrivit aux riverains de le combler immédiatement, chacun en droit soi, d’en réunir le terrain à leur propriété et d’en payer la valeur aux moines de St-Victor.
Dulaure et quelques autres historiens se sont donc trompés, en supposant que ces dispositions s’appliquaient à l’autre bras débouchant près de la place Maubert et dont il ne restait alors plus de trace.
Un grand nombre des riverains refusèrent, sous différents prétextes, d’acquitter les sommes auxquelles des experts avaient fixé leurs portions contributives ; on était, en outre, en désaccord quant au point de départ des intérêts. Les contestations duraient depuis de longues années, lorsque, le 3 mai 1696, l’évêque d’Orléans, alors abbé de St-Victor, obtint un arrêt du Conseil privé qui y mit complètement fin. Toutefois, ses religieux n’avaient pas comblé le canal dans l’intérieur de leur enclos ; ils s’étaient contentés de le couvrir et s’en servaient, comme d’un égout, pour l’écoulement des eaux de leur maison. Ce travail leur avait coûté, disaient-ils, près de seize mille livres.
C’est ainsi que la Bièvre cessa d’avoir deux embouchures et ne conserva que l’ancien et unique cours qu’elle avait eu, jusqu’au règne de Louis le Jeune.
Lorsque le curage de cette petite rivière importait à la salubrité publique, on y procédait d’office, sous la direction d’un commissaire du Châtelet qui répartissait ensuite les frais de l’opération entre les riverains, on en trouve de nombreux exemples. En 1373, les moines de Ste-Geneviève plaidèrent, avec beaucoup d’ardeur, contre ceux de St-Victor, sur la question de savoir à qui incombait la dépense du curage de la section comprise entre le moulin Copeau et l’origine du canal de ces derniers. Le Prévôt de Paris, alors Hugues Aubriot, désireux de faire cesser des débats si regrettables et qui se renouvelaient à la moindre occasion, offrit de payer, de ses propres deniers, une partie de cette dépense ; Jehan Day, avocat au parlement, consentit, à raison de l’affection qu’il portait à la communauté de St-Victor, dont il était d’ailleurs le conseil, à en prendre une autre partie à sa charge ; les moines de Ste-Geneviève ne firent plus alors de difficulté d’acquitter le surplus. L’accord fut homologué, en ces termes, par une sentence du 27 décembre 1374.
Plus tard, quand les meuniers ou autres se plaignaient de ce que le défaut de curage empêchait les eaux d’avoir leur libre cours et même les forçait souvent à sortir de leur lit, les officiers des Eaux et Forêts étaient appelés à y remédier. Au faubourg St-Marcel le curage était quelquefois ordonné par le voyer de Ste-Geneviève. Dans ce cas, les contestations auxquelles il donnait lieu étaient portées devant le Bailly de cette communauté, ainsi qu’on le voit par une sentence du 18 août 1639 et autres subséquentes.
On trouve un jugement rendu au Châtelet, le 11 janvier 1658, qui condamne les religieux de Ste-Geneviève à remettre en bon état le parapet d’un pont situé rue de Seine, sur le canal de dérivation de la Bièvre, et qui s’était écroulé, attendu qu’ils étaient tenus, en leur qualité de seigneurs, de pourvoir à la sûreté des passants.
Par un acte du 14 septembre 1676, les mêmes religieux ayant abandonné aux syndics de cette rivière les droits qu’ils pouvaient avoir, en censive ou autrement, sur un autre pont que l’on venait de reconstruire, rue Mouffetard, les juges de la Table de marbre décidèrent, le 19 juin 1681, que désormais ils cesseraient de contribuer dans la dépense du curage, sous cet ouvrage appelé, depuis longtemps, le pont aux Tripes.
